Lettre à Carole J. amie de Sliman B.

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Napoléon III en habit officiel
Napoléon III en habit officiel

Ma chère Carole, tu me permettras cette familiarité passagère, ma première lettre t’es destinée à toi qui, sans le vouloir ni même le savoir, m’a redonné le goût d’écrire “publiquement”. Il t’a suffit de quelques mot lâchés avec humour sur le profil Facebook d’un ami commun (Sliman B.) pour provoquer en mon cœur un émoi certain et une volonté (farouche) – ok j’aime les adjectifs – de m’adresser à toi.

Revenons en à ce fatidique 19 juillet 2010 lorsque notre ami commun revenant d’une excursion historico-culturelle au château de Compiègne, suivie de papotages incertains au soleil de certaines terrasses parisiennes, lâche sur son profil Facebook : “Qui sait ce qu’il y a eu en France entre 1852 et 1870??? “.

Envie soudaine de partager sa science, lâchage intellectuel en foret de Compiègne ou simplement ennui du voyageur du RER parisien ? Qui ne saura jamais l’origine de cette saillie salvatrice… et finalement qu’importe si l’on regarde de près les réponses apportées par ses lecteurs avides de savoir. De toutes les idées avancées, plus ou moins exactes, une seule a accroché mon regard plein d’étonnement, la tienne ! Merveille de simplicité et dois-je le dire d’humour, la réponse se mue en un éclair, un conseil si marqué de son époque, je cite : “Qu’ est ce que cela peut te foutre lol regarde sur internet pffffffff“.

Ma première réaction, je dois te l’avouer, n’a certes pas été des plus positives mais quelques exclamations passées, saisissant enfin le troisième degré de tes propos, je n’ai pu résister à la tentation d’y apporter, rapidement mais honnêtement, une réponse.

Nous écarterons d’emblée le dernier mot “pffffffff” onomatopée que j’aime également à utiliser en diverses circonstances et qui marque l’ennuie habituel des adolescents pour une matière, en l’occurrence l’histoire. Dans mes souvenirs elle s’accorde assez bien avec des phrases types (“à quoi ca peut me servir”, “qu’est ce que c’est chiant” ou “c’est vrai que Marie-Antoinette elle fumait???”). En d’autres termes tu nous signifiais ainsi de manière simple et imagée l’ennuie que tu pourrais ressentir si tu devais retourner en cours d’Histoire. Par avance je m’excuse donc pour les lignes qui suivent et qui risquent fort de prendre un léger caractère historique.

Nous écarterons également le milieu de la phrase “lol regarde sur internet“. Le conseil n’est pas mauvais en soi et je dois dire que la page wikipédia relative à la dite période 1852-1870 et au souverain correspondant est relativement bien faite malgré quelques inexactitudes qui ne gênent pas la compréhension d’ensemble.

Tu l’as donc compris désormais ma chère Carole c’est sur la première partie de la phrase que j’entends m’arrêter quelques instants : “Qu est ce que cela peut te foutre“. Il faut bien sur replacer dans le contexte et compléter la phrase pour que chacun comprenne bien sons sens : Qu’est ce que cela peut te foutre ce qu’il y a eu en France entre 1852 et 1870 ? Et c’est donc à cette question que je vais répondre sans tarder davantage …

Pour situer notre sujet on pourra se contenter de rappeler que le 10 décembre 1848, lors de la 1ère élection présidentielle organisée au suffrage universel (masculin) dans notre pays, le Prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, fut élu Président avec
5 434 000 suffrages contre 1 448 000 à Cavaignac, 370 000 à Rollin, 36 000 à Raspail,
17 000 à Lamartine et un nombre sans intérêt (du fait de sa faiblesse) à Changarnier.

Le 2 décembre 1851, le Prince-président met fin au conflit larvé qui l’oppose à l’assemblée en organisant un coup d’état et en proclamant le consulat. Les 20 et 21 décembre suivant, un vote référendaire est organisé afin de valider l’instauration de la “république consulaire”. Sur les 9 millions d’inscrits 7 439 000 votent pour le OUI contre seulement 641 000 NON.

En novembre 1852, 7 824 000 votants disent OUI au rétablissement de l’Empire contre 253 000 NON.

Napoléon III à la fin de sa vie
Napoléon III à la fin de sa vie

La période que nous allons traiter est donc celle du Second Empire qui dure 18 ans de 1852 à 1870 et s’achève dans le désastre militaire de Sedan. C’est en général là tout ce qu’on apprend de cette période dans l’école de la République et il n’est donc pas étonnant de s’interroger sur l’intérêt de pousser un peu plus loin l’étude de ces 18 petites années qui ont pourtant profondément modifié le visage de notre pays.

Je sais ma chère Carole que j’ai déjà été bien trop long alors je la ferai courte et précise.

Pour ce qui est de l’intérêt porté par Sliman, au delà de son ouverture d’esprit naturellement portée au connaissance de notre histoire, il a certainement du apprécier de savoir que l’Algérie a été l’un des chantiers de prédilection de Napoléon III.

En effet, en 1850 le pays est loin d’être entièrement occupé et pacifié. C’est entre 1852 et 1855 que le général Randon achève la conquête de la Grande Kabylie et s’empare des oasis situées en lisière du Sahara; Napoléon III apprécie peu les français d’Algérie qu’il juge, à raison, peu fidèles à l’Empire. Il n’aura de cesse de favoriser donc la reconnaissance du peuple arabe. En 1862, il écrira à Pelissier “L‘égalité parfaite entre indigènes et européens, il n’y a que cela de juste, d’honorable et de vrai“. En 1863, l’empereur définit le régime de la propriété foncière et prescrit la délimitation du territoire des tribus afin d’éviter leur spoliation. En 1865, il accorde la nationalité française à l’ensemble des “indigènes musulmans”. Il écrit alors “l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection. Je suis bien l’empereur des Arabes et l’empereur des Français.”

En termes de politique coloniale on précisera que c’est le futur empereur, alors emprisonné, qui défendra dès 1835 le projet de percement du canal de Panama. Une fois sur le trône, il financera le percement et garantira l’autorité française sur le canal de Suez, au grand regret des autorités britanniques. (Le canal ne sera ouvert qu’après la chute du Régime).

Restons encore un peu en politique internationale. Napoléon III, tout en préservant l’autorité du Pape pour des raisons de politique intérieure est le grand ordonnateur de l’unité italienne qu’il impose par la guerre contre l’Autriche. L’Italie existe donc parce qu’en France, sous l’autorité de Napoléon III, des français ont donné leurs vies pour cette cause (et ils furent nombreux).

J’avais promis d’être court mais tant de choses sont encore à dire… Sache donc, en quelques mots, que les frontières actuelles de la France métropolitaines sons celles fixées par Napoléon III qui reçu Nice et la Savoie en remerciement de son intervention en Italie.

Sache que Napoléon III est « l’homme du rail »: en 1851, la France compte 3 500 KM de voies ferrées contre 10 000 en Grande Bretagne. En 1870, elle compte 20 000 KM de voies ferrées sur lesquelles circulent annuellement plus de 110 millions de voyageurs et 45 millions de tonnes de marchandises. De même le réseau télégraphique passa de 2 133 à 40 118 km entre 1852 et 1859.

L’Empereur décide et finance les travaux d’assainissement et de mise en valeur de la Sologne, de la Dombes et des Landes. Dans ce dernier cas, en 1857, il achète personnellement 7 400 hectares de landes incultes qu’il fait drainer et boiser. La même année une loi impose aux communes de planter des pins dans les espaces impropres à la culture. Les Landes telles qu’on les connait aujourd’hui naissent à ce moment. Là où s’étendaient jusqu’à cette date d’immenses espaces marécageux et insalubres, la forêt landaise constitue en 1870 le plus important massif forestier européen en même temps qu’une source considérable de profits pour les communes et pour les exploitants de bois et de résine. Il s’agit en fait de la seule source de richesse de la région.

Je pourrais également te dire que c’est sous le second Empire que se constitue le système bancaire que la France utilise encore aujourd’hui avec la création de nombreuses banques dont les plus importantes sont le Crédit Lyonnais (1863) , la Société Générale (1864) ou la Banque de Paris (1869).

Sur les questions sociales: en 1866 l’Empereur crée une caisse des accidents du travail (ancêtre de la sécurité sociale), les “fourneaux économiques” qui seront changés ultérieurement en “soupes populaires”. En 1863 Napoléon III accorde le droit de grève et entre 1868 et 1870 il accorde le droit de se réunir puis de se constituer en associations faisant ainsi naitre le syndicalisme français.

Pour terminer, laisse-moi t’entrainer dans une balade dans les rues de Paris. Nul autre chef d’Etat ne modifia autant la physionomie de notre capitale. En effet le second Empire a hérité d’une capitale dont la population a doublé en 50 ans. Elle est en 1846 de 1 053 000 habitants sans aucune modification territoriale. Les travaux menés par le Baron Haussmann ont duré 20 ans… La rue de Rivoli  devient une grande avenue prolongée à l’Est jusqu’à la Bastille et à l’Ouest jusqu’à la Concorde. On éventre le Paris obscur pour dégager de nouvelles avenues : boulevards de Strasbourg, de Sébastopol, du Palais et de Saint-Michel. L’Île de la Cité est rasée et reconstruite entre Notre-Dame et le Palais de Justice.

La seconde étape des travaux donne naissance à partir de 1858 aux boulevards Magenta, du Port Royal, Voltaire (anciennement Prince Eugène), Malesherbes, Diderot (Mazas), des avenues Daumesnil et de l’opéra (Napoléon), des rues de Rennes et de Turbigo. Napoléon ordonne également le réaménagement de grandes places dans les formats que nous connaissons actuellement : l’Etoile, place de l’Alma, de la République (château d’eau), de la Nation (place du Trône), de la Bastille et de l’Opéra.

Enfin, en 1859, Napoléon III crée son “grand Paris” à lui en annexant à la ville les banlieues proches : La Chapelle, La Villette, Belleville, Charonne, Auteuil, Passy …. Il redécoupe la capitale en 20 arrondissements pour donner à la capitale sa configuration administrative actuelle…

Ma chère Carole nous pourrions parler de bien d’autres sujets sur cette période si importante pour la France telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ces quelques lignes n’ont pas l’ambition de juger l’action de celui qui exerçait alors le pouvoir ou de couvrir tous les aspects de sa politique pour mettre en balance les échecs et les succès mais simplement de te montrer ce que cela devrait nous foutre ce qu’il y a eu en France entre 1852 et 1870…

Avec toute mon amitié 😉

2 thoughts on “Lettre à Carole J. amie de Sliman B.

  1. Cette année, on fêtait les 150 ans de l'annexion de la Savoie à la France (et aussi Nice, mais bon je préfère le ski à la mer), mais je n'ai pas l'impression qu'on en ait beaucoup parlé ; idem pour les 150 ans de l'unité italienne. Alors, vive Napoléon le petit 😉

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