Comment la France a tué mon envie d’entreprendre Par Alexandre Denjean ECO 89

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J’ai actuellement 34 ans et je me considère comme un vétéran de la guerre contre l’administration. Je vais vous raconter les deux pires années de ma vie.

Ayant appris à faire des sites internet en autodidacte, je décide en 2008 de créer une entreprise pour développer cette activité, car je souhaite aussi que les sites web de ma ville soient moins affreux. Pour un webdesigner, ces sites font en effet « mal aux yeux ».

Un ami retraité de la fonction publique (impôts) m’indique que fiscalement, le plus intéressant pour moi est de créer ma micro-entreprise. Je me renseigne également à la chambre de commerce et d’industrie de la ville de Sète, où l’on m’explique que je devrai payer l’Urssaf, mais sous forme de forfait trimestriel. On ne m’a jamais parlé d’autres charges supplémentaires.

L’image idyllique du statut d’auto-entrepreneur

Durant l’année, tout ce passe plutôt bien. J’achète pour 5 000 euros de licences et je débute mon activité. Je me rends toutefois rapidement compte que je n’ai pas la patience nécessaire avec les clients que je qualifierais de pénibles (ceux qui ne sont jamais contents et qui, au final, essayent de vous arnaquer).

Mes premières cotisations tombent et, sans aucun problème, je paye avec un fond de caisse au minimum mais suffisant pour tenir un an.

En décembre, j’entends parler du statut d’auto-entrepreneur avec le portrait idyllique que nous en a tracé le gouvernement. Me servant principalement de cette entreprise comme d’un apport supplémentaire par rapport à mon principal travail de salarié, je me dis que cela me conviens parfaitement. Du coup, en janvier 2009, je m’inscris. Les problèmes commencent, ainsi qu’une bataille administrative sans fin…

Dès les premier mois, je suis surpris car je ne reçois aucun courrier de confirmation ; pourtant mon inscription avait marché car le site web m’avait indiqué que j’étais inscrit. J’avais correctement rentré mon numéro Siret et fait toutes les démarches. Connaissant l’efficacité de notre belle bureaucratie, je me dis que ça ne va pas être rapide… Je continue donc à facturer mes clients sans me poser de questions supplémentaires.

Accumulation de charges

Quelques mois plus tard, je reçois une lettre d’une caisse pour les professions libérales et artisanales. Ne fabriquant pas de chaises, je me dis qu’il y a un problème. D’autant plus que la somme demandée dépasse les 1 500 euros, ce qui n’est pas prévu dans ma trésorerie. Je les contacte donc et ils m’indiquent que je suis sous les statut libéral et non auto-entrepreneur !

Ils se montrent néanmoins à l’écoute et réalisent que je suis de bonne foi. J’apprends aussi qu’il y a eu un problème lors de l’inscription de centaines de futurs auto-entrepreneurs en janvier 2009. Ma chance habituelle ayant encore frappé, je comprends que je fais partie du lot.

Ensemble, nous remplissons un dossier de contestation et quelques jour plus tard, je reçois une lettre de confirmation m’affirmant que je suis bien revenu au stade de la micro-entreprise. Fou que j’ai été de les croire…

En septembre 2009, je reçois un courrier de leur part et de l’Urssaf disant que je dois au total plus de 3 000 euros. Je prends peur et je décide en toute hâte de fermer l’entreprise avant que la situation n’empire. Je fais donc les démarches administratives afin que tout soit réglé le plus vite possible, les courriers étant envoyé en recommandé bien sûr. Toujours pas de nouvelles, je m’inquiète et commence à ressentir sur ma santé les effets du stress, je suis obligé de prendre un arrêt maladie d’un mois pour dépression en fin 2009.

Opacité des organismes sociaux

Début 2010, tout s’enchaîne : je reçois encore une lettre de cet organisme, des lettres de commandement de payer de l’Urssaf et une lettre de la Cipav [Caisse interprofessionnelle de prévoyance et d’assurance vieillesse, une caisse de retraite pour professions libérales, ndlr] qui me demande de payer plus de 400 euros de charges.

Panique à bord, d’autant plus que il m’est impossible de contacter la Cipav : les deux seules fois où j’ai réussi à les avoir, on m’a raccroché au nez en me disant que j’étais un incompétent et que je ne pouvais avoir raison. Impossible pour nous, pauvres entrepreneurs honnêtes, de faire valoir notre droit.

En février 2010, je débute un diplôme universitaire dans le droit social. Les intervenants nous content les mérites des organismes sociaux, moi je rigole et leur prouve que c’est du grand n’importe quoi. Même les professeurs de droit sont choqués et l’un d’entre eux se charge du dossier. Grâce à lui, tout s’arrange durant un temps.

Mais il ressort que l’Urssaf n’a jamais reçu le moindre de mes courriers. Pour eux, je suis toujours en régime micro alors que pour la Cipav, je suis en libéral. Devant ma bonne foi et les preuves dont je dispose, un accord est trouvé avec l’Urssaf et mon entreprise est signalée comme fermée le 31 décembre 2009, soit six mois plus tard.

On me confirme que les autres organismes sociaux seront informés de ce qu’il s’est passé et que désormais, je n’ai plus rien à faire et que je serai remboursé du trop perçu. Là aussi, je fais les démarches nécessaires, mais ce qui suit me fait encore halluciner.

Mon compte bancaire est bloqué

Je reçois un courrier me disant que sur l’année 2008 (je ne sais toujours pas pourquoi cette année-là) je dois être remboursé de 648 euros. Enfin une bonne nouvelle, mais de courte durée… En effet, le remboursement ne venant pas, je décide de les appeler tout les jours afin d’obtenir une réponse. J’apprends en juillet que ne toucherai finalement que 298 euros car les charges de 2009 ont été retenues. Ensuite, on me demande de payer environ 50 euros ; finalement, je ne serai remboursé que de 248 euros. C’est toujours ça de pris, maigre consolation pour la galère que je viens de traverser.

Surprise en novembre 2010 : je reçois une lettre d’huissier m’informant que je dois payer sans délai la somme de 428,57 euros à la Cipav. De plus, je reçois une lettre du Trésor public qui me demande de payer 502 euros pour l’année 2009. Le Trésor public, fidèle à sa réputation, fait une demande de saisie deux semaine plus tard alors que je suis en train d’être conseillé par un juriste spécialisé par la question. Mon compte bancaire est bloqué.

Je panique et je ne vois pas de solution à ce problème. Nous sommes le 30 novembre 2010, et je pense au suicide en me disant que sauter du quatrième étage serait la solution pour arrêter enfin ce cauchemar. Mais une amie me sauve en parlant avec moi durant une heure. Il va donc falloir que je trouve un autre travail pour rembourser un de mes proches qui fait l’avance. Concernant la Cipav, j’ai adressé un courrier de contestation et au moment où j’écris ces mots, j’attends la réponse.

Deux dépressions, du stress et une envie de suicide

En conclusion, ce système à tué mon envie d’entreprendre. J’ai passé plus de 90% de mon temps à me battre contre des gratte-papiers totalement incompétents. Mon entreprise a été fermée mais avec un déficit de caisse de – 1 600 euros. Je n’étais certes pas très patient avec les clients difficiles, mais l’administration ne m’a pas laissé le temps d’apprendre le métier de commercial.

Si un jour je dois remonter une entreprise, ce ne sera certainement pas en France. Je vais essayer de trouver une formation diplômante en informatique et je pense quitter le pays après ça. Au total, j’ai connu deux dépressions, des crises de stress à la limite de l’ulcère, et une envie de suicide.

Mon entreprise avait un statut hybride : moitié micro-entreprise, moitié libéral-artisan. Je conseille à ceux ou celles qui veulent se lancer dans l’aventure de bien y réfléchir à deux fois avant. Quant à moi, cette aventure a été un vrai cauchemar, tout ça parce que j’ai voulu faire les choses honnêtement et payer les impôts que je devais au nom de la solidarité nationale. Solidarité que je n’ai jamais connu cela dit en passant…

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