Mon Dieu qu’avons-nous fait du « travail » ?

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9782707147837FSLes temps ont changé. Voici une phrase ô combien galvaudée depuis plus d’un siècle car en fait les temps n’ont jamais changé si rapidement et si profondément qu’au cours des 200 dernières années, comme ci certains hommes avaient enfin trouvé la formule magique pour assouvir les autres avec leur propre consentement.

Ils nous parlent de sens de l’histoire, d’une marche en avant irrémédiable et d’un quasi « état de nature » retrouvé…

Hier condition absolue de la survivance, besoin impérieux, le travail est devenu dans la bouche de la classe sociale dirigeante, une valeur.

Ils se sentent néanmoins obligés de nous convaincre de nous lever chaque matin pour aller travailler. Ils nous vendent les crises, la consommation, la progression sociale, le confort en espérant que nous n’aurons jamais l’idée d’ôter les œillères sociales qui oppressent les peuples depuis quelques décennies déjà.

Sans vouloir se donner l’air d’historiens chevronnés de la notion « travail », remontons ensemble, rapidement, le cours des siècles.

Le « travail » est né d’un besoin primaire : se nourrir. Il convenait ainsi de chasser, de tuer d’autres animaux, de cueillir des fruits, des herbes pour se rassasier. La préhistoire connait une organisation sociale du travail ; celle justement de l’état de « nature » fondé sur ce qu’étaient alors les compétences de chacun. Les hommes chassaient, les femmes et les enfants cueillaient. Chacun travaillait pour que le groupe social puisse subsister.

Avec l’apparition de l’agriculture et donc de la sédentarité, l’organisation sociale des humains s’est modernisée, définissant de manière plus précise les rôles de chaque individu. Les sexes n’ont peu à peu plus été les seuls critères de distinction sociale. Certains hommes furent d’abord des chasseurs et des guerriers tandis que d’autres nourrissaient le groupe en tant qu’agriculteurs. La hiérarchie sociale était née grâce à l’autorité de celui détenant « l’arme ».

L’antiquité fut ensuite l’âge du génie puisque ce fut celui qui imaginât le « politique ». Les groupes humains se transforment en cités, ils nécessitent une organisation sociale plus efficace, plus organisée. Le chef ne peut se contenter d’être celui qui dispose de l’arme. Il doit avoir une légitimité plus forte. Le travail politique découle naturellement du principe de la légitimité.

La France du moyen âge est l’archétype de la déformation de cette répartition sociale. Sans rentrer dans les détails, on constate que l’organisation du travail, figée dans le temps, par une interprétation excessive de la « légitimité » enferme les hommes dans des rôles prédéfinis qui en fait érigent l’injustice sociale en principe fondamental et irrémédiable. Le travail de tous comme nécessité de survie de chacun s’est transformé en quelques siècles en un travail de certains au profit de la classe dirigeante, politique et religieuse. La religion est le point central de la légitimité de cette organisation sociale car remettre en cause le pouvoir de son suzerain c’est remettre en cause Dieu. Pour abattre le système social qui en découle il faudra donc détruire la religion ; ce que s’acharnent à faire les révolutionnaires de 1793.

87299605La remise en cause des équilibres anciens pouvait faire espérer l’émergence d’un nouveau mode de partage du travail élaboré sur les critères non seulement de la survivance et du progrès mais aussi de l’égalité. Il n’en fut rien. Le XIXème siècle fut assurément le temps des penseurs, de la réflexion et de l’émergence des idéologies. Certains ont construit des sociétés idéales sur le papier. D’autres ont réussi à mettre en pratique leur pensée avec parfois quelques succès ; mais rien n’empêchât la bipolarisation idéologique du travail ; la lutte à mort entre le libéralisme et le socialisme.

Le premier pensait qu’une société tournée vers le profit et la compétition accélérerait de manière incroyable le progrès technologique et par conséquent le confort de chacun. Le second idéalisait la renonciation à la propriété individuelle, croyant que chaque individu, chacun à sa place, servirait un progrès commun qui pourrait se répercuter alors sur les individualités. Il sombra sur la réalité des hommes. A peine avait on supprimer le critère de la récompense individuelle, qu’ils cessèrent de vraiment travailler allant parfois jusqu’au sabotage des outils de production. Présents ou non sur leur lieu de travail, ils toucheraient la même chose à la fin du mois.

Le socialisme ne s’est ainsi pas posé la question fondamentale : pourquoi l’homme travaille t’il ? Ou selon Fourier « qu’est ce qui fait qu’il occupe une place déterminée dans l’organisation sociale, qu’il accepte de s’y tenir et d’accomplir sa tâche ? »

Le libéralisme a pour sa part répondu à cette question en un mot : le Profit. L’homme travaille pour gagner de l’argent et il travaillera plus, et ou mieux, si on lui en promet davantage encore. Primes, indemnités, intéressement, rémunération en actions, grades, échelons … le capitalisme rémunère à la tâche faisant miroiter aux alouettes que nous sommes l’idée que tout le monde a sa chance de devenir le mieux payer en fonction de son talent et de sa force de travail.

Reconnaissons-le, le XXème siècle a démontré le succès implacable de cette idéologie. L’augmentation des profits s’est accompagnée d’une amélioration proportionnelle du niveau de vie des salariés, du confort, de leurs rémunérations. Les esclaves de l’antiquité, devenus serfs de l’ancien régime et ouvriers des manufactures du XIXème siècle se sont, au lendemain de la seconde guerre mondiale, installés confortablement dans les habits d’agents, de « salariés » avec des droits, des horaires et conventions collectives. Le travail était devenu l’outil du progrès social et en servant son patron, on servait aussi son intérêt personnel. Les profits de l’entreprise étaient ainsi divisés en 3 parts, certes inégales, la première était réinvestie dans l’entreprise, la seconde venait récompenser le succès du patron entrepreneur et propriétaire et la troisième, reversée aux salariés, servait à la fois de signe de reconnaissance pour le travail accompli et de promesse pour l’année suivante. Cette augmentation constante des revenus soutenait la consommation d’une part et favorisait une meilleure qualité de vie. Le capitalisme devenait à l’évidence le système idéal.

Comme tous les systèmes, le capitalisme est merveilleux sur le papier. Il a même réussi le test de la réalité mais s’est brisé sur le mur de la cupidité et des vieilles habitudes. Depuis plus de 30 ans, le profit de l’entreprise est partagé en 4 parts inégales. Le première est reversée aux propriétaires de l’entreprise, la seconde est réinvestie, la troisième, chaque année plus importante est réservée aux gestionnaires, la dernière, quand elle existe, va aux salariés. L’ouvrier qui travaille bien n’aura pour seule récompense que de garder son emploi en période de crise quitte à renoncer à une partie de ses rémunérations. La nouvelle valeur de la gestion des ressources humaines est la peur. Le salarié est redevenu un « outil » comme les autres, une variable d’ajustement pour maximiser les profits des actionnaires.

Les politiques, les idéologues, quand ils ne sont pas complices de cette évolution, ne l’ont simplement pas vue arriver. La mondialisation des échanges a détruit les barrières sociales pour créer une gouvernance mondiale aveugle et sourde qui, tels les dieux de l’Olympe, abat sa colère sur tel ou tel pays et plonge une population entière dans la misère, simplement par jeu. Et quand la colère monte, quand l’exaspération naît de la misère, quand le peuple gronde, ils nous refont le coup de « Dieu ».

Ainsi, le travail serait devenu une valeur dont nous serions les serviteurs. Ainsi le travail serait devenu un objectif en soi. Moi qui pensais, inculte que je suis, que dans une démocratie, c’était le bonheur du peuple qui était un objectif sacré. Moi qui pensais que le « gagnant-gagnant » avait un sens et que l’industrialisation du monde et la révolution des services avaient pour objectifs la satisfaction des besoins des hommes sans distinction d’origine, de classe sociale, de sexe ou de race.

Ils nous ont même enlevé « l’honneur de la fonction » ; enfermant chaque personne dans une caste dont elle ne pourra sortir. Comme dans l’ancien régime, on « est » ou on « n’est pas »… Il n’est plus question de « devenir »…

La « fin du travail » se fait attendre Monsieur Rifkin !

Itsgoodtobeback

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