Benghazi la ville martyre qui témoigne de l’horreur en Lybie

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Si dessous un article édifiant de Cécile Hennion paru dans l’édition du 25.02.11 du Monde

massacres à Benghazi

Benghazi (est de la Libye) Envoyée spéciale – Les tirs qui résonnent dans la nuit de Benghazi ne sont plus les échos des luttes acharnées qui se sont déroulées dans ces rues depuis le commencement du soulèvement libyen contre le régime du colonel Mouammar Kadhafi.

Mercredi 23 février, des rafales dans le ciel accompagnent les klaxons de la victoire et les cris de joie. “Benghazi est libre!”, hurlent les hommes perchés sur les toits des véhicules, pistolets ou kalachnikovs au poing. Comme le reste de la Cyrénaïque, province qui jouxte la frontière égyptienne, cette ville de 1 million d’habitants n’est plus tenue par l’armée libyenne ou par la police, mais par une foule disparate d’ouvriers, de professeurs, d’ingénieurs en pétrochimie, d’adolescents ou de militaires qui ont troqué l’uniforme pour le keffieh, rejoignant ainsi “le peuple en armes et souverain” de Benghazi.

Les murs de la ville criblés de balles, les hôpitaux submergés par le nombre de blessés, les morgues et les tranchées fraîchement creusées dans la section des martyrs témoignent silencieusement des terribles violences de ces cinq derniers jours.

A Benghazi, comme ailleurs dans l’est de la Libye, les portraits du colonel ont été saccagés et piétinés. Les postes de police ont été brûlés, les camps militaires ouverts et pillés. Les récits des blessés, des médecins, des habitants permettent de retracer un récit encore incomplet. Combien de victimes? Quel prix Benghazi a-t-elle payé? Benghazi la frondeuse, conservera-t-elle sa victoire?

Dans l’unité des soins intensifs de Jala, principal hôpital de la ville, les bilans ont été consignés au jour le jour : 20 morts le 17 février, 35 morts, le 18 février, 70 morts le 19 février, journée décisive au cours de laquelle le camp militaire est tombé; 52 morts le lendemain…

“ÉPUISÉS, CHOQUÉS, DÉPRIMÉS”

“Quelques-uns seulement depuis lundi, énumère encore le médecin en chef, Habib Mohammad. Les derniers sont des corps retrouvés après les combats. On en découvre encore.” 177 morts sont donc recensés à l’hôpital de Jala auxquels doivent s’ajouter ceux du centre médical de Benghazi. En tout, peut-être 300 victimes et des milliers de blessés.

“Après le dernier discours de Kadhafi, explique le docteur, nous nous préparons au pire. Les blessés transportables ont été évacués plus à l’est, nous avons reçu du renfort, quatre voitures de médicaments venant d’Egypte, quatre docteurs américains. Nous sommes épuisés, choqués, déprimés.”

Dans le récit des habitants, les manifestations avaient commencé de façon pacifique. Une manifestation vers le camp militaire de Fadhil Pouamar, au centre de la ville, surmonté d’une tour de garde. C’est de cet endroit que seraient partis les premiers coups de feu.

Les jours suivants, une foule grondante transportant les corps de ces martyrs a continué de s’approcher du camp, affrontant la mitraille. “90% des victimes sont tombées d’une balle dans la tête ou dans la poitrine. Les tirs étaient professionnels, précis, pour tuer”, affirme le docteur Habib. Il va d’un lit à l’autre, découvrant des corps mutilés. Salem Naji Jibril, un petit trou dans le front, une plaie béante à la nuque, amené le 21 février, déclaré en état de mort cérébrale.

Son voisin, Mounir Majdaat, une balle dans le cou, cligne des yeux effarés. Il restera, au mieux, paraplégique. Amr Moguch, deux balles dans la poitrine, 28 ans, devrait survivre. Autre miraculé: Emragaa Ibrahim Fakach, chauffeur de taxi de 25 ans, a eu la tête traversée de deux balles, il a perdu la moitié gauche de son visage, mais il vivra.

“MERCENAIRES AFRICAINS”

Zahra Omar, Tchadienne de 23 ans, qui se rendait à son travail près du camp militaire, a été touchée au-dessus de l’oreille. Samedi 21février, la foule a persisté, prise dans les tirs provenant du camp et d’un poste de police, parfois au RPG. Les murs alentour criblés de trous semblent le confirmer, comme les corps déchiquetés conservés dans la morgue de Jala. Ce serait ensuite des “mercenaires africains”, selon les témoins, qui auraient livré la bataille finale face à une foule ivre de colère, cette fois armée de sabres et de bâtons.

Dans toutes les villes de l’est libyen, de Derna à Benghazi, on affirme que de tels mercenaires ont débarqué dans l’aéroport de Labrak, à 65km de Derna, et de celui de Benghazi dont le tarmac a ensuite été rendu hors d’usage par les habitants pour stopper l’arrivée de troupes supplémentaires. L’école publique de Chahhat, l’antique Cyrène, à environ 250km de Benghazi, a été reconvertie en cachots pour plus de 150 de ces prisonniers. Souvent blessés, allongés sous des couvertures, ils font face, muets, aux hommes qui les interrogent.

Difficile d’imaginer Jabar Ahmad, 70 ans, en mercenaire sanguinaire. Carte d’identité à l’appui, il explique être originaire de Sabhab, ville du sud libyen, et “avoir reçu un billet d’avion gratuit à destination de Tripoli pour manifester en soutien du colonel”. Il dit avoir été “le premier surpris” par l’atterrissage à Labrak, puis par le transfert en bus dans un camp militaire, au milieu des combats qui ont d’abord opposé les habitants et l’armée, puis l’armée entre elle, chars loyaux contre chars ralliés au peuple. Il a eu “tellement peur” qu’il s’est caché avant d’être pris puis torturé.

Beaucoup d’autres donnent l’impression d’être comme lui, des Touaregs dépassés par la situation. Les combats sur place auraient fait 40 morts. Le camp militaire et ses chars abandonnés, qui bordent les ruines antiques, sont devenus le terrain de jeu des enfants. Les prisonniers sont pris en charge par les militaires qui ont fait défection.

A Benghazi, la morgue du docteur Habib est encombrée. Elle contient des corps que personne n’est venu réclamer, dont ceux de colosses à la peau sombre. “Celui-ci s’appelle, selon ses papiers, Krown Nicolas Lacnka Wohoin, ne me dites pas que c’est un nom libyen ou touareg!”, s’emporte le docteur. Cet homme a le crâne tailladé. “Des coups de sabre: des armes que les habitants de Benghazi ont utilisé le dernier jour de combat dimanche”, explique-t-il.

A l’étage, une jeune Egyptienne raconte, dans la honte et le désespoir, comment elle a été réveillée dans la nuit de samedi par des hommes dont elle ne comprenait pas la languequi l’ont battue avant de la violer. “Courage ma sœur, dit un infirmier. Ton honneur est sauf. Tu es martyre de Benghazi, toi une héroïne de la révolution. Et contrairement à beaucoup d’autres, tu seras là pour voir la liberté.” Tels sont les récits de Benghazi.

DÉCOUVERTE MACABRE

Mardi 22 février, alors que les combats avaient cessé et que la foule pénétrait dans le camp militaire Fadhil Pouamar, symbole de la terreur, les Benghazians ont encore fait une découverte macabre. Ils ont d’abord entendu des gémissements venus du sol. Ils ont creusé avec des pelles, avec leurs mains en attendant l’arrivée d’un bulldozer qui a finalement permis de mettre à jour des soubassements. Sont sortis, hagards, selon les secouristes, 45 “prisonniers politiques”, 80 “soldats qui avaient refusé les ordres de tirer”. Un nombre encore inconnu de corps calcinés a également été découvert.

Dans ces ossements humains que les médecins exhibent – comme les dizaines de vidéos enregistrées sur les téléphones portables pendant le soulèvement – “parce que ce sont les preuves” qu’ils veulent montrer “au monde entier”, de ce que furent ces jours terribles qui firent basculer Benghazi, des menottes ont été retrouvées, indiquant que ces hommes étaient entravés au moment de mourir.

Nul lambeau de tissu n’a résisté aux flammes qui aurait déterminé s’ils étaient civils ou militaires. Jeudi matin, le bulldozer était toujours en action à la recherche de geôles souterraines.
Benghazi redoute peut-être plus encore les fouilles dans son passé que les incertitudes de l’avenir. Des amis, des parents sont morts. La gorge serrée, tous affirment qu’un retour en arrière est impossible. A Benghazi, ce sera la mort ou la victoire.

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