J’ai rencontré le Théâtre…

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Le roi Michel Bouquet
Le roi Michel Bouquet

J’aurais pu choisir bien des titres pour ce post car en une seule soirée j’ai rencontré Ionesco, Le roi se meurt ; j’ai rencontré Michel Bouquet et Juliette Carré, j’ai rencontré l’émotion et le frisson ; en un mot j’ai rencontré le théâtre.

Vous ne pouvez pas vous tromper. Nous sommes bien dans un monde imaginaire sur lequel règne depuis la nuit des temps un roi perdu dans ses plaisirs et ses sautes d’humeur ; un roi qui à force de vivre en a oublié la mort, rendez-vous inéluctable…

Eugène Ionesco dépeint avec génie le terme de toutes choses, ce moment magique de l’acceptation, du renoncement. Pour disparaitre du monde des vivants, le roi ne doit pas seulement accepter la mort, il doit renoncer au pouvoir et à son exercice. Il doit renoncer à l’essence même de son existence et il s’accroche, le vieillard, aux ombres de ses joies…

Ainsi Le roi se meurt est une double analyse, non seulement de la perte de la vie mais aussi de cette petite mort qu’est la perte d’un pouvoir absolue ; et un instant, en regardant ce vieillard s’accrochant à son sceptre, on pense à cet autre vieil homme de 83 ans qui voit son monde se déliter derrière une fenêtre blindée d’un palais cairote… Hosni Moubarak.

Mais revenons en au théâtre, bien sur il y a Michel Bouquet, la star au nombre impressionnant de films, de pièces de théâtre, de prix… Une légende vivante qui a fait de ce texte sa chose personnelle. Il joue le roi mourant depuis 1994 et plus encore depuis 2004 mettant sa vieillesse, ses faiblesses, ses tremblements et sa voix trébuchante au service de son personnage… Michel Bouquet n’habite pas son rôle. Il personnifie Le roi se meurt.

Dans la scène ultime, les observateurs avertis, les rédacteurs de commentaires intelligents, verront la parodie d’un dénouement tragique d’une pièce classique. Ceux là n’auront pas vu la mise en scène de Georges Werler. Ceux là seront passés à côté du souffle inimaginable de Juliette Carré qui porte par sa voix et son rythme quasi mystique la personnification de la mort à son sommet.

« Renonce aussi à cet empire. Renonce aussi aux couleurs. Cela t’égare encore, cela te retarde. Tu ne peux plus t’attarder, tu ne peux plus t’arrêter, tu ne dois pas.

Marche tout seul n’aie pas peur. Vas-y.

Ce n’est plus le jour, ce n’est plus la nuit, il n’y a plus de jour, il n’y a plus de nuit.

Laisse-toi diriger par cette roue qui tourne devant toi. Ne la perd pas de vue, suis-là, pas de trop près, elle est embrasée, tu pourrais te brûler.

Avance, j’écarte les broussailles, attention, ne heurte pas cette ombre qui est à ta droite… Mains gluantes, mains implorantes, bras et mains pitoyables, ne revenez-pas, retirez-vous. Ne le touchez pas, ou je vous frappe !

Ne tourne pas la tête. Evite le précipice à ta gauche, ne craint pas ce vieux loup qui hurle… ses crocs sont en carton, il n’existe pas.

Loup, n’existe plus !

Ne crains pas non plus les rats. Ils ne peuvent pas mordre tes orteils.

Rats et vipères n’existez plus !

Ne te laisse pas apitoyer par le mendiant qui te tend la main… Attention à la vieille femme qui vient vers toi… Ne prend pas le verre d’eau qu’elle te tend. Tu n’as pas soif.

Il n’a pas besoin d’être désaltéré, bonne femme, il n’a pas soif. N’encombrez pas son chemin. Evanouissez-vous.

Escalade la barrière… Le gros camion ne t’écrasera pas, c’est un mirage… Tu peux passer, passe… Mais non, les pâquerettes ne chantent pas, même si elles sont folles. J’absorbe leurs voix ; elles, je les efface !…

Ne prête pas l’oreille au murmure du ruisseau. Objectivement, on ne l’entend pas. C’est aussi un faux ruisseau, c’est une fausse voix… Fausses voix, taisez-vous.

Plus personne ne t’appelle. Sens, une dernière fois, cette fleur et jette-la. Oublie son odeur. Tu n’as plus de parole. A qui pourrais-tu parler ? Oui, c’est cela, lève le pas, l’autre. Voici la passerelle, ne crains pas le vertige.

Tiens-toi tout droit, tu n’as pas besoin de ton gourdin, d’ailleurs tu n’en as pas. Ne te baisse pas, surtout, ne tombe pas. Monte, monte. Plus haut, encore plus haut, monte, encore plus haut, encore plus haut, encore plus haut.

Tournes-toi vers moi. Regarde-moi. Regarde à travers moi. Regarde ce miroir sans image, reste droit…
Donne-moi tes jambes, la droite, la gauche. Donne-moi un doigt, donne-moi deux doigts … trois… quatre… cinq… les dix doigts. Abandonne-moi le bras droit, le bras gauche, la poitrine, les deux épaules, le ventre. Et voilà, tu vois, tu n’as plus la parole, ton cœur n’a plus besoin de battre, plus la peine de respirer. C’était une agitation bien inutile, n’est-ce pas ? Tu peux prendre place. »

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