Quelle démocratisation en Afrique Noire ? (via France Culture)

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Tous les matins, si vos oreilles sont en éveils à 7h35,  vous pouvez retrouver l’émission “Les idées claires” sur France Culture. l’émission dont  nous allons parler a été retransmise le 7 février 2011 et vous pouvez la retrouver en podcast sur le site de France Culture …

“Je voudrais vous faire partager ce matin quelques lectures sur la démocratie en Afrique Noire. C’est une façon de prendre du champ par rapport à ce mouvement qui saisit les pays arabes. Pourrait-il y avoir des répercussions en Afrique noire ?  Est-ce ces évènements rentrent en résonance  d’une manière ou d’une autre avec la crise ivoirienne ?

Je rappelle quelques détails qui ne sont pas sans faire penser à la situation dans le monde arabe : Eduardo Dos Santos est au pouvoir en Angola depuis 1979, Paul Biya, au pouvoir au Cameroun depuis 1982, Idriss Déby, au pouvoir au Tchad depuis 1991, Robert Mugabe, au pouvoir au Zimbabwe depuis 1981… et comble, tous ces chefs d’Etat sont candidats à leur propre succession, lors d’élections qui sont normalement programmées pour 2011 ou 2012.

Alors, pourront-ils (comme se le demande la journaliste Sabine Cessou sur son blog) pourront-ils encore organiser des scrutins tronqués ou truqués, alors que la Tunisie et l’Egypte seront dans tous les esprits ?

Pas de réponse évidemment à cette question, mais je vous signale un article qui m’a paru très éclairant de deux intellectuels africains Achille Mbembe– que les Matins de France Culture ont reçu il y a quelques mois, un grand penseur du post-colonial – et le philosophe Célestin Monga.

Je précise qu’on peut aller lire cet article sans abonnement sur le site de Médiapart dans la partie club.

Le mieux pour faire comprendre rapidement leur propos serait sans doute d’une question : chacun d’entre vous sait pour qui il penche entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Majoritairement, bien sûr, côté Ouattara ! C’est simple : toute la communauté internationale a pris fait et causes pour le floué des élections.

Mais cette évidence d’un partage entre un clan des gentils et des méchants, elle semble dérisoire aux yeux des deux intellectuels africains.

Ce qui m’a le plus frappée, en les lisant, c’est une image qu’ils convoquent et qui a failli devenir une réalité : celle de soldats qui seraient venus de pays voisins pour remédier à la crise et faire respecter les élections ;  des soldats nigérians, nigériens, gambiens, togolais ou burkinabé en train d’arpenter les quartiers d’Abidjan à la recherche de la démocratie, à la recherche d’une démocratie que, eux, ne connaissent pas chez eux.

Mais avec quelle crédibilité s’interrogent Achille Mbembé et Célestin Monga ?

Il a été très sérieusement question de cette intervention militaire sous l’égide de la Cédéao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest) pour chasser Laurent Gbagbo.

L’idée semble maintenant écartée, mais il avait une belle ironie dans l’histoire : exercer un droit d’ingérence alors même que ceux qui s’octroyaient ce droit ne respectent pas plus les processus démocratiques, qu’ils sont des régimes issus de putsch militaires ou classés comme des dictatures, il fallait l’imaginer. Demander à des soldats de faire respecter une démocratie qu’ils ne connaissent pas, tout ça demande quand même une bonne dose de cynisme.

C’est ce paradoxe qui conduit, d’ailleurs, Achille Mbmebe et son co-auteur à souligner qu’on se focalise sur les processus électoraux sans se rendre compte de la perversité de la chose. Tous les moments électoraux -depuis ce mouvement de démocratisation qu’on date des années 1990-  ont été des périodes de troubles intenses en Afrique Noire. Tous ont été la cause d’affrontements violents et le coût en vie humaine n’a cessé d’augmenter depuis 20 ans.

Que dire, que faire, après ce constat ?  Penser autrement cette démocratisation africaine.

La solution ne viendra pas plus d’un droit d’ingérence exercé, cette fois, par des pays démocratiques. Car en considérant l’état de faiblesse structurelle de l’Afrique, on a tout lieu de craindre que ce droit d’ingérence sera in fine un droit de conquête.

Non, ce qu’il faut, c’est d’abord en finir avec cette mystique des élections qui finalement se retournent contre les peuples. Oui, bien sûr les élections sont un rouage essentiel d’une démocratie qui fonctionne, mais des élections ne suffisent pas à garantir qu’on soit en face d’un régime démocratique. Ca ne fait pas de mal de le rappeler.

Souvenons-nous que les dictateurs arabes ont eux-aussi été élus, c’est au moment où ils sont chassés qu’on commence à parler de démocratie. Bref, si les élections sont nécessaires à une démocratie, il ne faut pas jurer que par elles.

Ce pur formalisme électoral ne convient pas à l’Afrique d’aujourd’hui, les pays africains doivent d’abord s’approprier l’idée démocratique. Achille Mbembé est clair : aux Africains d’inventer de nouveaux modèles prenant en compte les spécificités politiques, sociales et anthropologiques de leur Etat.

Et si vous voulez en savoir plus sur la pensée développée par Achille Mbembé, je vous conseille de vous reporter à la revue Le Débat de ce mois-ci. Un dossier entier est consacré à l’Afrique avec les signatures de Jean-Christophe Rufin, Jean-Michel Severino, Lionel Zinsou et bien d’autres.

Dans son texte Achille Mbembe redit sa conviction : il faut traduire l’idée même de démocratie dans les langages des gens et proposer un imaginaire qui leur parle dans les conditions concrètes de leur vie quotidienne.”

1 thought on “Quelle démocratisation en Afrique Noire ? (via France Culture)

  1. Le problème avec l'Afrique est que les peuples ont faim. Tant que le développement économique de toutes les couches de la société n'aura pas atteint les africains, tant que stratégiquement et financièrement les africains dépendront de ceux qui tiennent le monde, tant qu'il n'y aura aucune conscience humaine dans le chef des africains, ce pauvre continent attendra longtemps son réveil. Les formules démocratiques à l'occidentale devraient être appliquées en afrique, mais elle ne peuvent aboutir à rien dans les conditions actuelles, c'est évident. L'Afrique à ses particularités, sa manière de penser, de considérer l'être humain, d'aborder les relations entre les hommes, elle a aussi sa propre conception philosophique de l'homme en tant qu'entité,…bref toutes ces considérations devraient entrer en ligne de compte pour tenter de concevoir un modèle de "démocratie" à l'africaine, laquelle, je pense . La démocratie à l'occidentale a montré ses limites en afrique et ne marche pas, il faut avoir l'honnêteté de se l'avouer.

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