Daniel Cohn-bendit explique la politique aux verts via rue 89

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Outre-Rhin, les Grünen ont désormais un ministre-président dans le land du Bade-Wurtemberg et sont crédités de 28% d’intentions de vote dans les sondages, à deux points de la CDU.

Dany Cohn-Bendit, de nationalité allemande et y habitant, nous explique que cette victoire est due à la fois au système électoral proportionnel et à une « rationalité » dont ne sont pas familiers les camarades français.

Rue89 : Vous sentez-vous plus proche aujourd’hui des Grünen ou d’Europe Ecologie-Les Verts ?

Daniel Cohn-Bendit : Je ne peux pas dire. Parfois, je suis schizophrène : quand je suis en France, je peux citer en exemple les Grünen sur le sujet du nucléaire, mais sur la Libye, je suis très critique de leur position neutraliste. Ce qui est sûr c’est que les Grünen ont su construire en trente ans un parti crédible dans ses prises de position politiques.

Pour l’emporter dans le Bade-Wurtemberg, ont-ils pris des électeurs à la droite ou à la gauche ?

Dans cette région, ils ont pris des électeurs au centre droit, grâce au conservatisme écologique représenté par la tête de liste, Winfried Kretschmann. Une politique écologique est possible avec des chrétiens-démocrates prêts à remettre en cause le nucléaire, à se moderniser, à faire une politique multiculturelle.

Comment expliquer de tels succès ? Par des facteurs locaux ?

La carte politique allemande est différente : la proportionnelle leur donne une autonomie réelle, ils n’ont pas à négocier des circonscriptions, ils s’imposent ou pas dans les élections, et après ils font des coalitions. La plupart du temps, les Grünen s’allient avec les sociaux-démocrates, mais pas tout le temps.

A Francfort, les Verts sont en coalition avec les chrétiens-démocrates, et ils sont arrivés premiers devant les sociaux-démocrates. Ils peuvent aussi faire une alliance à droite et perdre comme à Hambourg. Ça dépend si leurs électeurs se retrouvent dans les politiques menées. A Francfort, ils ont doublé en cinq ans ; à Hambourg, ils ont reculé.

En France, quel est l’espace qui reste aux écologistes, alors que du FN au centre, tout le monde parle d’écologie ?

Aux européennes, on a porté l’idée d’une transformation écologique de la société. La difficulté d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), c’est que quand ils parlent d’économie, ils ressemblent comme deux gouttes d’eau à l’extrême gauche la plus sclérosée.

En Allemagne, sur les retraites, la dette publique, les Grünen se disent qu’on n’a pas le droit de laisser une société écologiquement dévastée ni une dette publique ingérable aux générations futures.

Les Verts français sont-ils complexés ? Si oui, pourquoi ?

Moi je crois que le problème est lié au système électoral. A partir du moment où on a la proportionnelle, il y a une possibilité de se faire respecter. La gauche plurielle à la française, avec plus de ministres que de députés, ça ne peut pas fonctionner.

En Allemagne, à partir du moment où il y a une coalition, le vice-chancelier est toujours du deuxième parti de la coalition, et il devient ministre, soit des Affaires étrangères soit de l’Intérieur, c’est culturellement comme ça. Un mois avant que Joschka Fischer ne devienne ministre des Affaires étrangères, j’ai dit à Hubert Védrine : « Tu auras un homologue vert en Allemagne », il ne me croyait pas…

Pour que ce soit pareil en France, il faudrait que les Verts aient un groupe politique, or pour l’instant, ça dépend du bon vouloir des socialistes.

Les Verts allemands semblent plus proches de la société civile, ils mobilisent du monde. Comment cela se fait-il ?

La société allemande est angoissée, elle exprime ses peurs. Cela bénéficie à l’écologie, il y a une remise en cause d’une modernité ingérable et menaçante.

En France, il y a une coquetterie avec le modernisme, et l’idéologie de l’indépendance énergétique joue. La société française est très sceptique, mais pour l’instant elle ne voit pas comment sortir du nucléaire.

Qu’est-ce qui explique la mobilisation énorme contre le projet de la gare Stuttgart 21 ?

Ça c’est le Wurtemberg ! Moi aussi parfois j’ai des difficultés à comprendre ce combat pour la gare, c’est spécial, mais c’est une forme de rationalité économique typique des Grünen. Les citoyens se sont rebellés contre le fait qu’on brûle de l’argent. Et puis, c’est un symbole : on voulait enfouir la gare en sous-sol pour construire des gratte-ciel au-dessus.

Il leur arrive de se moquer des Verts français ?

Non. Par exemple, la mobilisation en France contre les gaz de schiste émerveille. Pareil pour la bonne bouffe, ils sont admiratifs. Mais sur les questions économiques, les Allemands trouvent les Français très gauche traditionnelle.

A Annecy, un adjoint au maire qui a défendu les Jeux olympiques [la candidature de 2018, ndlr] s’est vu refuser l’adhésion à Europe Ecologie. Une alliance avec le Nouveau Centre localement est insupportable pour les Verts.

En Allemagne, il y a eu un débat au niveau des Grünen sur les Jeux de Garmisch [la candidature de 2018, ndlr] : certains étaient pour, d’autres contre mais personne n’aurait imaginé exclure quelqu’un pour ça. En France, on est toujours sur la ligne : « ah non ! ça, ça sort du consensus écologique ! ».

Vous êtes favorable à une alliance avec le centre ?

C’est pas mon problème ça. Mon problème c’est cette idéologie de « on est de gauche », qui est un positionnement fainéant. Alors que tout le monde sait que sur le nucléaire, nous sommes très critiques de la gauche, on le dit pas clairement.

Sur les gaz de schiste, José Bové a fait des alliances politiques formidables et personne ne songe à lui dire : « T’as pas le droit d’aller avec untel. »

Les Verts ne sont ni de droite ni de gauche en Allemagne ?

Il est évident que demain, si des alliances nationales se nouent, ce sera les sociaux-démocrates avec les Verts, contre les chrétiens-démocrates. Mais ça ne veut pas dire que localement il ne peut pas y avoir d’autres coalitions.

Moi, si j’étais la direction d’EELV, je prendrais une initiative avec le MoDem et le Front de Gauche pour obtenir l’introduction de la proportionnelle en 2012. Si le Parti socialiste a la majorité absolue, vous croyez qu’ils vont introduire la proportionnelle pour faire plaisir à leurs camarades écologistes ? Non…

Quelle est la leçon à tirer sur le jeu d’alliance ?

Quand Jean-Vincent Placé a déclaré « les Verts sont un supplément d’âme pour les socialistes », il montre qu’il n’a rien compris. On est différents, on n’est pas un supplément d’âme.

Le problème est qu’en France, le rapport de force est créé par la négociation, en Allemagne par les électrices et les électeurs.

Vous voyez un Vert devenir chancelier ?

Kretschmann était un ministre-président crédible, en même temps il est ancré dans la mentalité conservatrice de la région. Renate Künast, la candidate à la mairie de Berlin, ne fonctionnerait pas dans le Wurtemberg.

Au niveau national, je ne vois pas de leader émerger. Ceci dit, tout va très vite…

En France, les Verts sont dirigistes et technocratiques. Ce qui a fait le succès d’Europe-Ecologie, c’est la réunion de personnalités qui ont eu une vie en dehors du parti. L’avantage, c’est que c’étaient des élections à la proportionnelle.

A la présidentielle, la question c’est de savoir si on va faire 3 ou 7%. Si on n’est pas capable de dépasser les 12%, on n’a pas d’impact sur la société.

Pour la prochaine présidentielle, vous êtes défavorable à ce qu’EELV ne présente pas de candidat ?

Je suis très sceptique sur la présidentielle. Au congrès de juin, je vais présenter une motion en ce sens. Ce qui est bien plus durable, c’est un groupe parlementaire. Aujourd’hui, vu la pénétration du FN, aucun écologiste ne peut prétendre être au deuxième tour.

L’argument qui consiste à dire que si on n’est pas présent à l’élection présidentielle on n’existe pas est faux : quand est-ce que l’écologie politique a le plus existé ? Avec le 1,5% de Voynet en 2007, ou avec nos 16% aux européennes ? Si on dit aux gens « on va faire 7-8% », ils achètent tout de suite, mais si c’est pour faire 3%…

Vous êtes isolé sur votre souhait de ne pas avoir de candidat écolo en 2012 ?

L’élection présidentielle rend tout le monde malade. Ça me fatigue… Je mène une bagarre pour le congrès. Ça va pas bien se passer pour moi mais c’est la démocratie. C’est fatiguant tout ça. C’est un parti conservateur dans le mauvais sens du terme.

Ça aurait été si simple de dire : « Tous ceux qui veulent participer à la primaire d’EELV votent, ils envoient leur carte d’identité. » Là, en guise de démocratie interne, c’est le contrôle bureaucratique. Exemple : ils ont tellement confiance les uns dans les autres qu’ils forcent à envoyer une signature en plus du mail…. Je n’ai jamais vu ça, en Allemagne les motions peuvent être adoptées par mail.

Le fonctionnement des Grünen est bien plus ouvert. C’est une des explications de leur succès. Un militant d’EELV passe plus de temps à l’intérieur qu’à l’extérieur, c’est incroyable.

Dimanche, lors d’une élection à Darmstadt, le Vert a fait 70% face au social-démocrate.

Tout cela vous donne envie d’aller faire de la politique en Allemagne ?

Je me bats pour ce congrès mais je serai minoritaire et je commence à en avoir assez de la politique. Je vais avoir 68 ans et mon avenir politique est derrière moi….

Entre Joly et Hulot, qui préférez-vous ?

Après huit mois où elle est potentiellement candidate, on voit la difficulté de sa candidature. Lui va sortir du bois, on verra. Je reste sceptique pour les deux et je pense que l’un et l’autre ont surtout besoin d’une primaire très large pour s’affirmer. L’un comme l’autre doivent affirmer la transformation écologique de la société, être une alternative à la droite et à la gauche.

Rappelons nous le 1,5% de Voynet, ce n’est pas qu’elle était mauvaise, c’est que son discours dans une élection présidentielle ne portait pas.

Borloo va-t-il encore plus handicaper le candidat vert ?

Borloo et Villepin au premier tour, ça veut dire que Sarkozy n’est pas au deuxième tour…

DSK a un score d’au plus 30% au premier tour. Alors face à une société qui part en vrille, avec le FN qui monte et l’UMP qui dérive, il faut faire bloc autour de lui dès le premier tour.

Un candidat écolo peut peut-être faire 7 à 8%, mais ça ne change pas la donne. S’il ne passe pas la barre des 5%, c’est cher.

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