De vrais scandales censurés au nom des starlettes anglaises via Rue 89

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gagging orders
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Depuis cinq ou six ans, les médias anglais subissent des injonctions judiciaires un peu spéciales, souvent émises à la demande d’hommes fortunés et puissants, soucieux de dissimuler leurs aventures extra-conjugales ou leurs déboires judiciaires.

Ordonnés par un juge, ces « gagging orders » – ou « muselages » – interdisent aux journalistes de couvrir certaines affaires et parfois même de poser des questions… au nom de la protection de la vie privée. La presse anglaise les surnomment « le bâillon de l’homme riche ».

Là où l’interdiction se fait kafkaïenne, c’est qu’elle défend également aux journalistes d’en mentionner l’existence ; c’est pourquoi elle est aussi surnommée « la super-injonction ». Comme l’a titré une journaliste du Guardian :

« On ne peut pas vous en parler. Et on ne peut pas vous dire qu’on ne peut pas vous en parler. »

Selon le Times, une trentaine de super-injonctions seraient en vigueur ; contre vingt en dix-huit mois, selon un « expert bien informé » du Guardian, qui rapporte, en 2009, avoir subi douze super-injonctions contre six l’année précédente.

Une application stricte du droit au respect de la vie privée

A l’origine, une intention louable : empêcher les tabloïds d’étaler la vie privée des stars en une. Dans un pays friand d’info trash, de préférence indiscrète – les écoutes téléphoniques illégales du News of the World, entre autres –, les juges ont décidé, en 2005, d’appliquer strictement le droit au respect de la vie privée qu’impose la Convention européenne des droits de l’homme. Au détriment de la liberté d’expression, et au grand dépit des journaux à scandale.

Julien Voituriez, chargé de la presse à l’ambassade de France à Londres, analyse :

« Ce phénomène de super-injonctions est lié à la structure médiatique en Angleterre. Les tabloïds font leur beurre sur les témoignages des escorts qui ont couché avec des footballeurs mariés. Evidemment, ces injonctions portent atteinte à leur fonds de commerce. »

Mais là où ça devient problématique pour la démocratie, c’est que les juges n’appliquent plus seulement ce muselage aux esclandres de la chambre à coucher.

Pollution en Côte d’Ivoire : un rapport du Guardian censuré

De grosses compagnies impliquées dans des scandales d’Etat ont réussi à bénéficier de la super-injonction. D’après le Guardian, obligé d’être évasif, sur les vingt ou trente super-injonctions, plusieurs concerneraient des affaires d’intérêt public. Le quotidien britannique en cite deux :

  • un scandale de pollution des eaux,
  • une question d’euthanasie.

Et puis, il y a l’affaire Trafigura. En 2009, la compagnie pétrolière anglaise est accusée d’avoir exporté illégalement des déchets toxiques en Côte d’Ivoire, et d’avoir intoxiqué près de 30 000 Ivoiriens. Au tribunal, la multinationale obtient le blocage de la diffusion par le Guardian d’un rapport explosif sur le sujet.

Les députés, coupés de leurs sources

L’affaire Trafigura a tout de même éclaté au grand jour, dévoilée, lors d’une question parlementaire, par un député à la Chambre des communes, dernier bastion de transparence en la matière ; les élus y bénéficient du privilège parlementaire qui leur octroie une totale liberté de parole, impossible à restreindre même par un juge.

Mais la justice a trouvé la faille. Puisqu’on ne peut pas fermer le clapet des députés, on peut couper leur source d’informations. Une forme particulièrement vicieuse de super-injonction a ainsi vu le jour ; pour rester dans le registre de George Orwell, on parle d’« hyper-injonction ».

Celle-ci interdit à tout citoyen frappé par l’hyper-injonction de parler à son député de l’affaire concernée. Sous le coup de cette même interdiction, les journalistes ne peuvent pas poser de questions aux personnes visées par l’injonction, sous peine d’être poursuivis.

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