La chute de DSK, c’est aussi celle des élites françaises

Share

Pour commencer cette semaine déprimante je vous propose de retrouver un article intelligent de Christopher Caldwell publié dans le quotidien conservateur The Weekly Standard. Rarement nous n’avons eu droit à une analyse aussi exacte des stigmates de la société française… comme quoi il faut souvent qu’un regard extérieur nous oblige à affronter ce que nous sommes devenus …

IGTBB

 

 

Dominique Strauss-Khan en compagnie de Christine Lagarde et du secréatire au Trésor américain Timothy Geithner, le 14 avril 2011 à Washington.

Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds Monétaire International (FMI), n’est pas seulement riche et puissant. Il était aussi, jusque samedi dernier, pressenti pour être le prochain président de la République française. Il bénéficiait d’une telle avance que les rumeurs allaient bon train depuis avril. On disait que Martine Aubry, sa principale rivale dans les primaires socialistes, n’allait pas tarder à retirer sa candidature. Même si les Français n’en étaient encore qu’à envisager que Strauss-Kahn devienne leur président, il ne doit pas être très plaisant de voir un de ses dirigeants potentiels accusé de viol et baladé devant les caméras, surtout aux mains d’un système juridique étranger. Les Français sont scandalisés par le “perp walk”, cette tradition qui consiste à trimballer un prévenu devant les médias, contribution personnelle de l’ancien maire de New York Rudy Giuliani au show business américain. Les Français y ont vu une preuve de la vanité de procureurs en quête de publicité et une menace potentielle pour la présomption d’innocence. Dans l’un et l’autre cas, ils ont raison.

On peut considérer de deux façons le courroux de la presse française après que Strauss-Kahn, échevelé et humilié, a été photographié suite à son interpellation. La première est de le traiter comme une gêne compréhensible face à un acte de lèse-majesté. L’autre consiste à penser qu’il s’agit de la réaction d’une opinion publique devenue servile et complaisante. La presse française s’inquiète peut-être que le nom de Strauss-Kahn soit traîné dans la boue, mais elle n’a pas hésité à révéler l’identité de sa victime présumée. A cela s’ajoute son ami Bernard-Henri Lévy, qui prend sa défense d’une façon de moins en moins discrète, et qui a écrit : “Je ne sais pas, mais d’un autre côté, il serait bien de savoir comment une femme de chambre a pu entrer seule, contrairement aux pratiques habituelles de la plupart des grands hôtels new-yorkais, qui ont coutume de dépêcher des ‘brigades de nettoyage’ de deux personnes, dans la chambre de l’une des personnalités les mieux protégées de la planète.” Un texte qui laisse entendre que les gens de la catégorie sociale de la femme de chambre sont là pour servir ou divertir ceux de la classe de Lévy, “les people*”, comme disent les pages des potins mondains en France.

Mais peut-être nous montrons-nous injustes envers les Français. Peut-être la cause de Strauss-Kahn n’est-elle défendue que par une cohorte d’intellectuels officiels et de journalistes de cour. Peut-être qu’en réalité, la France pense comme ce lecteur qui s’est exprimé sur un forum du site de L’Express, pour dire que les Français “découvrent, à leur grande stupeur, qu’aux Etats-Unis, les ‘délinquants’ sont tous traités de la même façon, peu importe leur richesse et leur statut social”. Plus encore que tout inculpé américain depuis O.J. Simpson, peut-être Strauss-Kahn est-il l’incarnation des privilèges. Mais il représente plus que cela. Bien que membre d’un parti socialiste européen, il est sans doute bon de rappeler que dans l’esprit de la plupart des gens, il symbolise le capitalisme. Strauss-Kahn a été un excellent ministre des Finances la dernière fois que les socialistes ont été au pouvoir avec Lionel Jospin (1997-2002). Le gouvernement de Jospin n’avait rien de particulièrement socialiste. Il a privatisé plus d’entreprises que Jacques Chirac et, d’une année sur l’autre, sans tambour ni trompette, il a maintenu l’expansion de l’Etat français à un niveau inférieur à celui de la Grande-Bretagne, où Tony Blair et Gordon Brown étaient censés se livrer à une expérience de socialisme thatchérien.

Autrement dit, Strauss-Kahn était une sorte de démocrate favorable au secteur des affaires. A l’époque qui est la nôtre, c’est tout à l’honneur des socialistes français qu’ils aient été sur le point de nommer, et du public français qu’il ait été sur le point d’élire, un président qui mettait l’accent sur la croissance plutôt que sur la jalousie. C’est également tout à l’honneur du FMI d’avoir jugé bon de recruter quelqu’un qui faisait preuve d’une telle indépendance d’esprit. A gauche, la plupart des économistes sont pris au piège de l’argument qui veut que puisque la relance est toujours une bonne chose, les déficits publics ne sont jamais dommageables. Pas Strauss-Kahn. A ses yeux, il était plus que temps que les Etats-Unis maîtrisent leur dette. Les marchés obligataires américains ont vu passer trois gros nuages ce printemps. L’un a été l’annonce, par Bill Gross, de Pimco, qu’il allait vendre toutes ses obligations d’Etat américaines. L’autre a été la réaction de Standard & Poor’s quant à la perspective “négative” de la dette américaine. Mais le troisième a été tout aussi important : le FMI de Strauss-Kahn a prévenu, mise en garde sans précédent, que les Etats-Unis ne disposaient d’aucune “stratégie crédible” pour gérer leur dette.

Le départ de Strauss-Kahn du FMI survient au pire moment pour l’Europe. Traditionnellement, le poste a toujours été attribué à un Européen, tout comme celui de président de la Banque Mondiale était confié à un Américain. De fait, pendant 39 des années qui se sont écoulées depuis la fondation du FMI en 1946, son directeur est venu de France. Ces derniers temps, ce poste a nécessité d’imposer des “programmes d’ajustement structurel” à des pays débiteurs en Amérique Latine et en Asie du Sud-Est, afin de veiller à ce qu’ils remboursent les banques occidentales. Mais aujourd’hui, c’est en Europe et en Amérique du Nord que se trouvent les fauchés, et les pays de l’ancien Tiers Monde — du Mexique à Singapour en passant par l’Afrique du Sud — mettent eux aussi en avant des candidats crédibles pour la plus haute fonction du FMI. Bientôt, peut-être l’Europe se verra-t-elle obligée d’obéir à ceux à qui elle donnait des leçons.

L’affaire Strauss-Kahn est spectaculaire, mais elle s’inscrit dans une tendance. La France est passée à côté du mouvement démocratique arabe en hiver dernier parce qu’elle était enlisée dans les scandales. Au paroxysme des manifestations, il s’est avéré que la ministre des Affaires Etrangères Michèle Alliot-Marie avait accepté des cadeaux inconvenants de la part du gouvernement tunisien déchu, et que le Premier ministre François Fillon avait bénéficié de l’hospitalité de Moubarak en Egypte. La principale candidate de la France pour succéder à Strauss-Kahn, la ministre des Finances Christine Lagarde, doit d’abord faire l’objet d’une enquête au sujet d’une indemnisation perçue par l’ancien chanteur de charme, homme d’affaires et ministre socialiste Bernard Tapie. Le délit présumé de Strauss-Kahn est certes une faute personnelle, mais il faut aussi y voir une étape dans l’effondrement d’une élite politique. Confronté à une classe dirigeante qui a rarement été aussi pétrie d’orgueil, le peuple perd patience face aux “people”.

Note :* en français dans le texte.

2 thoughts on “La chute de DSK, c’est aussi celle des élites françaises

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *