Jorge Semprun : conversation autour de la mémoire du siècle

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Alors que l’immense artiste et citoyen engagé s’est éteint, RUE 89 publie un entretien mené par Pierre Haski :

 

Jorge Semprun

Lorsque j’ai sonné à l’interphone de Jorge Semprun, un jour de janvier dernier, il m’a répondu qu’il venait m’ouvrir mais que je devais être patient. De longues minutes ont passé avant que la lourde porte de cet immeuble ancien du VIIe arrondissement de Paris ne s’ouvre, et que je comprenne. Jorge Semprun souffrait atrocement du dos, et c’est quasiment cassé en deux qu’il se déplaçait, en attendant une opération chirurgicale dont il espérait le salut.

Malgré la souffrance, il avait accepté de me recevoir, assumant dignement son rôle de co-parrain du festival « Un état du monde et du cinéma », dont Rue89 était partenaire au Forum des images de la ville de Paris.

J’avais espéré réunir les deux co-parrains, le cinéaste palestinien Elias Suleiman, et Jorge Semprun, pour confronter leurs deux mémoires chargées. Mais j’avais dû les voir séparément, l’écrivain espagnol me donnant rendez-vous chez lui pour ne pas rajouter à ses douleurs.

Une conversation avec Jorge Semprun – car ce fut une conversation plus qu’une interview en raison de sa souffrance – emportait avec elle toute l’histoire du XXe siècle, l’histoire du cinéma et de la littérature, des considérations politiques récentes ou lointaines, et quelques souvenirs personnels parfois piquants.

Cet homme a tout connu, la Résistance en France, le camp de Buchenwald, l’engagement et la rupture avec le communisme, un parcours reconnu dans la littérature et le cinéma, et même une participation active aux années de construction de la démocratie dans son pays, l’Espagne, en tant que ministre de la Culture du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez dans les années 80.

Amnésie et amnistie

Sa mémoire était celle du siècle, celle de l’Espagne d’abord, où s’est joué le premier round de la Seconde Guerre mondiale. Vivant à Paris, il était très attentif aux débats politiques dans son pays natal, et se félicitait du réveil d’une mémoire volontairement enfouie à la mort de franco, prix à payer pour une transition démocratique très particulière :

« Il y a eu amnistie et amnésie. L’amnistie, c’est évident, ça passe par la loi, mais l’amnésie, ça ne se légifère pas. On ne peut pas dire, comme dans l’Edit de Nantes : “Il est interdit de rappeler les troubles du passé”… Ça a trop duré en Espagne, et c’est un signe de bonne santé démocratique qu’on puisse aujourd’hui se permettre le luxe de retrouver la mémoire. »

Jorge Semprun avait justement présenté au festival un documentaire qu’il avait conseillé et dans lequel il figurait, intitulé « Les Chemins de la mémoire », de José-Luis Péñafuerte. (Voir un extrait)


Les Chemins de la mémoire Extrait 2 par toutlecine

 

Un débat multiple et douloureux dont notre correspondante, Elodie Cuzin, sur son blog Ibère Espace, rend compte régulièrement. C’était le cas i y a quelques jours avec cette polémique autour d’une nouvelle biographie de France.

Mais Jorge Semprun connaissait suffisamment son histoire, l’ayant vécue dans sa chair, pour savoir qu’il fallait que tout sorte :

« Il ne faut pas seulement rappeler les victimes du franquisme, mais il faut aussi rappeler les victimes de la République, le clergé tué par des Républicains, et les victimes du stalinisme.

Le processus de mémoire est un processus de masse, profond, il n’y a pas d’équilibre qui puisse être trouvé une fois pour toutes. L’important, c’est qu’il est en marche. »

Il m’avait interrogé sur la Chine, qu’il connaissait mal, et qui le fascinait par sa tentative de faire glisser « sous le tapis » tout ce qui gênait dans son histoire :

« Peut-on maîtriser le processus de croissance que connaît la Chine sans évoquer à un moment ou à un autre le passé ? Il y aura un jour un film ou un roman qui ouvrira les vannes… »

Le cinéma au service de l’histoire

Jorge Semprun a beaucoup fait, dans sa vie, pour alimenter le fleuve de la mémoire. Dans ses livres, mais aussi, on l’a parfois oublié, dans des scénarios qui ont marqué. Il a ainsi travaillé avec le réalisateur grec Costa-Gavras, un autre exilé d’une dictature européenne réfugié à Paris, pour produire trois films majeurs : « Z », « L’Aveu », et « Section spéciale » :

  • « Z », consacré à la dictature des colonels grecs, fut le premier, acte fondateur d’une série très politique, reflet de son époque. Le film, avec Jean-Louis Trintignant, reçut l’oscar du meilleur film étranger en 1970 ;
  • « L’Aveu », basé sur les mémoires d’Artur London, un ancien responsable politique de Tchécoslovaquie communiste, purgé et soumis à la question avec les méthodes staliniennes. Avec Yves Montand dans le rôle d’Artur London, le film, sorti en 1970, à une époque où le PCF était encore le parti dominant de la gauche, à l’époque du « bilan globalement positif » de Georges Marchais, fit polémique. Il s’en amusait encore, avec le recul de l’histoire :« Les dirigeants communistes nous faisaient la guerre car nous nous en prenions à l’idée même du communisme. » ;
  • le troisième film de cette collaboration entre Semprun et Costa-Gavras fut « Section spéciale », en 1975, consacré à un tribunal exceptionnel créé par le gouvernement de Vichy pour juger les résistants. Le film, racontait Jorge Semprun, a été mal reçu :

« On nous a dit, à Costa-Gavras et moi, “De quoi ils se mêlent ces métèques ? ”. »

En janvier dernier, Jorge Semprun se désolait qu’on ne puisse « plus faire de films politiques » aujourd’hui :

« Mai 68 a créé un public pour des films politiques. Il y a un vocabulaire, des phrases qu’on n’emploierait plus de nos jours. Aujourd’hui, on ferait un film sur un couple de 25 ans, apolitique… »

Pas de nostalgie, juste le constat du passage du temps, du changement d’époque dans laquelle il avait le sentiment d’avoir de moins en moins sa place. C’était en janvier dernier. Jorge Semprun s’est éteint mardi à Paris à l’age de 87 ans. Mais son œuvre immense lui survit.

Quelques jours après notre conversation, Jorge Semprun, visiblement fatigué, participait à la cérémonie d’ouverture du festival « Un état du monde et du cinéma », en compagnie d’Elias Suleiman et de Laurence Herszberg, la directrice du Forum des images. A voir, pour mémoire sur le site de rue 89.

 

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