Le trajet fou de la rumeur qui a secoué la Société Générale

Share

Par Caroline Bruneau Le Figaro
Le tabloïd britannique Mail on Sunday se serait inspiré d’un article de fiction pour donner une fausse information qui a fait dévisser l’action de la Société Générale.

Tout commence fin juillet dans les pages du quotidien français Le Monde. D’une plume alerte, «Philae» raconte, en douze épisodes, comment un jeu de rôle entre deux traders qui s’ennuient aboutit à la rumeur d’un complot contre Angela Merkel et l’euro, tout cela à la veille des élections législatives françaises de… mai 2012.

Dans cette série d’été, on suit les pérégrinations d’une jeune journaliste du Wall Street Journal envoyée à Francfort, siège de la Banque centrale européenne et centre névralgique de la finance allemande. Les noms des personnages du récit sont bien connus: de Bruno Le Maire, portrayé en germanophile ministre des Finances, à Mario Draghi, gouverneur de la BCE, en passant par le vieux spéculateur Georges Soros. Au menu des discussions de ces maîtres de l’économie, les menaces qui pèsent sur la Société Générale, cible prochaine d’une OPA, et sur la banque italienne UniCredit. Leur exposition à la dette grecque alimente les inquiétudes.

Même s’il est bluffé par la précision des descriptions et la vraisemblance des situations, le lecteur averti a bien compris qu’il s’agit là d’une fiction. En août 2011, Bruno Le Maire n’est pas ministre des Finances, mais de l’Agriculture, et l’Italien Mario Draghi n’a pas encore pris la tête de la BCE, qui est toujours dirigée par Jean-Claude Trichet.

D’une rumeur de fiction à une chute bien réelle

Il semblerait pourtant que ce soit cette série estivale fictive qui ait inspiré les journalistes du Mail on Sunday,l’édition dominicale du Daily Mail, pour un article catastrophiste paru dimanche dernier. Dans ce papier Simon Watkins et Dan Atkins présentent la Société Générale «au bord de la faillite après de terribles pertes dues à son exposition sur la dette grecque» et UniCredit «pouvant s’effondrer de façon similaire» à la banque française.

Les deux journalistes ajoutent que «David Cameron a interrompu ses vacances la nuit dernière [samedi, ndlr] pour parler de la situation avec Nicolas Sarkozy», un fait qui n’a pas été confirmé mais qu’on trouve aussi dans la série du quotidien français.

Repris sur des sites en ligne comme celui de CNN cités sur de nombreux forums, twitté par de nombreux internautes, copié sur des blogs, l’article fait dès lundi 8 août chauffer la machine à rumeur. De nombreux éléments accréditent en effet la véracité de l’article du Mail on Sunday : la Société Générale est très exposée à la crise grecque. Le 3 août, son patron Frédéric Oudéa a annoncé un résultat trimestriel en baisse après une dépréciation de 395 millions d’euros sur les titres d’Etats grecs.

Mercredi matin la rumeur selon laquelle la Société générale serait dans une situation si grave que le gouvernement français doive intervenir pour la sauver prend de l’ampleur sur les marchés. L’annonce surprise d’une réunion à l’Elysée sur la situation financière dans la matinée fait l’effet d’une bombe, et crédibilise les dires du Mail on Sunday. L’absence de communication des dirigeants de la Société Générale n’arrange rien.

Pendant ce temps là, le titre s’effondre en Bourse, et avec lui les autres valeurs financières. Au cœur d’une séance noire, les rumeurs se succèdent : la France pourrait perdre son triple AAA, le gouvernement doit sauver le système bancaire…

C’est seulement le soir que la direction de la Société Générale dénonce les rumeurs et demande à l’autorité des marchés financiers l’ouverture d’une enquête sur le lancement de ces bruits. Mais le mal est fait : la banque a vu son titre fondre de 14,7% en une seule séance de cotation.

Un enchaînement d’erreurs inexpliqué

Plusieurs questions restent ouvertes : comment un article paru dans l’édition dominicale d’un tabloïd, d’habitude spécialisé dans l’étude photographique de la cellulite des starlettes britanniques, a-t-il pu être pris au sérieux et mettre le feu aux marchés boursiers? Comment est-il aussi possible que les deux journalistes auteurs du texte aient pu confondre, où se laisser inspirer, par ce qui est une fiction d’été ?

Le texte de Philae est, il est vrai, confondant de réalisme. Cachée sous ce pseudonyme, une journaliste de la Tribune, correspondante à Bruxelles du quotidien économique, et dont l’emploi par le quotidien du soir a fait grincer des dents à la rédaction du Monde. Une banque française se serait d’ailleurs indignée auprès du journal du ton de vérité que dégageait le feuilleton, à tel point que le journal a rajouté à partir du 1er août une ligne de mise en garde : «Le Monde rappelle à ses lecteurs que les situations, les faits et les chiffres rapportés dans cette fiction sont imaginaires et ne doivent pas être pris comme l’expression d’une réalité.»

Il n’y a pas de citations dans l’article de Watkins et Atkins qui soient directement tirées de la série du Monde, mais les accusations portées contre la SocGen et UniCredit, ainsi que la mention de l’intervention de Nicolas Sarkozy se retrouvent dans les deux documents. Le Daily Mail a supprimé l’article coupable de son site en ligne et présenté ses excuses, reconnaissant que le papier était basé «sur de fausses informations». Jeudi midi, le Cac 40 chutait sous la barre symbolique de 3000 points alors que la Société Générale reculait de 7,26%.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *