En vrac mais pas par hasard … un regard depuis le périphérique, enfin de l’autre côté…

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Thomas Dumerchez, Salim Kechiouche, 2004,
Thomas Dumerchez, Salim Kechiouche, 2004,

Ahmed a 30 ans. Il est parisien… enfin presque parisien, il vit à Arcueil, dans la banlieue sud de Paris, de l’autre côté de ce périphérique qui sépare la ville de la « périphérie urbaine », cette banlieue sociale où l’on est toujours « presque » quelqu’un ; un entre deux mondes où s’entrechoquent les cultures, les histoires, les espoirs mais surtout les oubliés d’une société qui, dans un acte de folle bravoure, tentent de garder la bouche hors de l’eau, histoire que la noyade collective soit plus lente.

 Ahmed vit là entre ses parents, son petit frère, ses souvenirs. Il attend. Il est 11H00, en caleçon d’un blanc un peu tiède il prend un café, les yeux vitreux. Ils furent beaux, joyeux, espiègles ; aujourd’hui ils sont vides et son regard si froid se perd au loin. Il n’entend pas la crise, ce ronronnement radiophonique, qui annonce d’un ton toujours égal que les bourses poursuivent leur chute lente et sans fin. Il ne sait pas qui est Jürgen Stark qui vient de démissionner de la Banque centrale européenne. Alors oui bien sur il pourrait s’intéresser à ce monsieur moustachu, docteur en économie, ardent défenseur de l’orthodoxie monétaire teutonne qui, selon le Monde, ne cachait pas son malaise sur le programme de rachat d’obligations publiques mené par l’institution monétaire de Francfort, afin de soulager les pays les plus fragiles de la zone euro.

 La crise économique, Ahmed, lui il la connait depuis 30 ans.

Bourse ou pas bourse, croissance ou décroissance, inflation galopante, euro ou francs, rien n’a changé dans sa vie. Même quand les avions ont détruit les tours prétentieuses il y a 10 ans, son excitation naturelle face à un évènement incroyable n’a durée qu’un temps. A 20 ans tous les évènements finissent par paraître normaux… Il ne savait pas lui, les implications incroyables de cet attentat terrifiant. Comment aurait il pu réaliser que, par crainte d’un effondrement total de l’économie américaine, le patron de la banque centrale yankee, Alan Greenspan  déciderait de baisser les taux d’intérêt à un niveau proche de zéro. L’argent coulait à flot et ne coûtait presque plus rien et dès lors les banques se sont laissées aller à oublier leurs missions originelles pour jouer avec l’argent et transformer des courbes en or « virtuel ». L’endettement s’est généralisé de la côte est américaine à la Californie avant que l’ensemble du système ne finisse par s’effondrer en 2008 jetant à la rue des centaines de milliers de propriétaires américains… ruinés.

Ahmed lui il partage toujours sa chambre avec son frère, un mec de 24 ans qui se prend pour un homme. Un Ahmed en taille réduite. C’est pas qu’il ne l’aime pas mais pour préserver sa tranquillité il n’a d’autres choix que de l’ignorer. Et pourtant Ahmed se sent seul au milieu de cette multitude. Il fait parti de ces hommes qui pour la première fois se sentent davantage seuls que les femmes. C’est toujours le monde qui nous apprend qu’en 2010, pour la première fois, les hommes ont été plus nombreux que les femmes à appeler SOS Amitié. L’association a reçu 662 000 appels en 2010 : 50,9 % des appelants étaient des hommes, 49,1 % des femmes. Dix ans plus tôt, les proportions étaient de 54,3 % de femmes pour 45,7 % d’hommes. SOS Amitié note un glissement du pourcentage vers la tranche d’âge 25-45 ans. Ainsi, elle constituait 29 % des appelants en 2005, contre 43 % en 2010. Ahmed n’est ainsi pas seul à ressentir cette solitude oppressante, une solitude qui est aggravée par la pauvreté. Dès l’âge de 30 ans, quand on est pauvre, on est sept fois plus seul que la moyenne. C’est en effet autour de la trentaine que les individus réorganisent leur vie sociale autour de la famille et du travail.

Salim Kechiouche
Salim Kechiouche

Je ne sais pas pour vous mais Ahmed quand il se sent seul il enfile un jean un teeshirt blanc qui le met en valeur et il file retrouver ses amis à Paris pour s’amuser, s’enivrer. Il saute par-dessus les portes du RER B et l’enfer commence parce que ne nous y trompons pas, les transports parisiens c’est l’enfer. Vous avez peut être lu les posts publiés ici sur les agressions à la poussette, arme de destruction massive des chevilles esseulées mais je vous propose de mieux découvrir ce que vit notre ami Ahmed en vous rendant sur le blog nainsportentnawak où vous pourrez vous repaitre du premier épisode des chroniques des transports parisiens. Parmi ces histoires j’ai un gout particulier pour celle où l’auteur raconte qu’alors qu’il se rend à son travail dans un bus bondé une douleur aux tendons le surprend. « Une femme tente de faire entrer sa poussette dans le bus, malgré la foule compacte.

– « S’il vous plait, j’ai une poussette, pouvez-vous descendre et me faire de la place ? (le ton est loin d’être neutre).
– Non madame, le bus est plein et votre poussette n’entrera jamais. Et je ne vais pas descendre. »
Brusque accès de colère. Elle se dirige vers l’avant et je l’entend hurler au chauffeur :
« J’ai une poussette, j’exige le droit de monter dans ce bus et le jeune homme là bas ne veut pas descendre ! ».

Le chauffeur lui a fermé la porte au nez. Connasse. Bienvenue à Paris Ahmed !

Alors Ahmed c’est un peu vous, un peu toi la bas qui te cache sur ta terrasse, Ahmed n’existe pas il est le support d’un regard perdu, un instant, entre Arcueil et Paris.

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