Un regard sur la prostitution

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Le texte que vous allez découvrir ci dessous est une lettre ouverte adressée par Marie de Peretti à Nathalie Griesbeck, députée européenne du Mouvement démocrate, concernant la proposition UMP visant à durcir la législation sur la prostitution. Marie de Peretti est une citoyenne engagée depuis longtemps dans la vie politique et associative. Vous découvrirez son ton inégalable, ses convictions bien trempées dans les réalités sociales de notre pays et sa volonté sans faille de pousser nos élus à ouvrir les yeux sur ces réalités.

J’ai une affection particulière pour Marie et j’espère qu’elle fera très bientôt partie de celles et de ceux qui se jetteront dans la bataille électorale pour faire bouger les lignes et prendre leurs places à ceux qui depuis des années légifèrent sur nos vies sans jamais y participer vraiment…

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Prostitution sur la voie publique

“Bonjour Nathalie,

Vous permettez que je vous appelle Nathalie ? Non pas que je veuille être familière ou vous manquer de respect, mais comme je me sens proche de vos idées je m’autorise.

Légiférer dans le domaine de la prostitution, sera progressif, parce que ce sujet comme d’autres est tabou. Il faut d’abord éduquer le public pour démystifier cette triste réalité, avant d’obtenir une prise de conscience sur la gravité du problème. Je reste convaincue que l’approche santé publique sera la seule façon de déverrouiller cette clandestinité sexuelle et marchande pour évoluer. C’est me semble t-il une façon de ménager les susceptibilités idéologiques tout en ayant la possibilité d’œuvrer concrètement.

J’ai un regard qui pourra vous paraitre singulier sur la prostitution masculine et féminine, peut être de par mon expérience professionnelle dans le domaine des soins et celui de la formation pour adultes (donc à partir de 18 ans !). Pour avoir été souvent dans l’intimité de patients et avoir partagé le parcours semé d’embuches d’étudiants moins favorisés que d’autres, j’ai une vision non complaisante et pragmatique sur ce qu’engendrent les facteurs sociaux. Alors Je trouve que globalement nous ne faisons pas progresser le débat du fait d’une grande hypocrisie,  qui peut être aussi une irresponsabilité. Pour moi, le vrai débat n’est pas la prostitution et autres sujets similaires de l’illicite : drogue, trafic d’armes etc… Mais il s’agit en premier lieu de cohérence entre responsabilité individuelle et collective, la collective étant souvent laissée au libre choix idéologique du plus fort. Pouvoir ponctuel qui par le biais des médias, implique ou exclut le collectif d’une dimension philosophique et politique conciliées.

Pour moi la prostitution est avant tout conséquence d’un fait social à multiples facettes : économique, psychique, anthropologique, sanitaire…. La vraie question de mon point de vue n’est pas d’interdire la prostitution, mais de faire avant tout l’étude rationnelle de son développement environnemental afin d’en comprendre les mécanismes matériels et comportementaux imbriqués, de même que les raisons du déni de prise en charge par la société, dont elle est pourtant issue. Nous sommes en pleine ambivalence sociale, il s’agit donc de gérer nos contradictions : interdiction/liberté, maltraitance/devoir d’assistance, rejet/assimilation, norme/marginalité, autonomie individuelle/limites collectives, objet de marché/sujet de décision, privé/public, justice sociale/commerce humain…. etc.

Autant vous le dire de suite, j’ai un énorme défaut, je ne suis pas polyglotte et ne pratique pas du tout la langue de bois. Pour moi il y a 2 catégories majeures : la prostitution choisie et la prostitution subie. Que cela plaise où non, oui il y a des femmes et des hommes qui décident de vendre leurs « charmes » et oui il y a des rapts d’humains sans consentement à des fins marchandes. Tant que nous refuserons de l’admettre et que nous ferons de la prostitution un tout commun à traiter, nous n’entrerons pas dans un débat constructif et n’arriverons nulle part.

la nouvelle prostitution masculine

S’il devait y avoir cadrage concernant ce domaine, il serait  impératif de définir d’abord l’étymologie de la prostitution, d’en connaitre les causes et les divers fonctionnements, pour aborder sérieusement et sans passion démesurée des analyses qui conduisent vers des définitions réelles et des conclusions  possibles pour légiférer.

Ce qui me fait m’interroger et poser les questions suivantes :

  • Les réseaux de prostitutions exercent-ils des pressions morales influençant les responsabilités institutionnelles ?
  • La prostitution apporte-t-elle des solutions par défaut aux déviances sexuelles, à la pauvreté psychologique, aux actes manqués envers les plus vulnérables ?
  • N’est-il pas confortable pour le commun des mortels de laisser faire jusqu’à ce qu’il soit rattrapé par cet état de fait dans son environnement proche, se trouvant alors confronté à l’impuissance de ce qui n’a jamais été géré ?
  • La prostitution n’est-elle pas une incidence secondaire à l’abandon/l’impossibilité d’une structure sociale, qui refuse ou ne peut admettre certains des siens comme ayant des orientations différentes par rapport à la communauté d’appartenance. (refus de l’homosexualité, intégrisme religieux, impasse socio-économique, familiale etc.) ?
  • L’absence de volonté d’investissement d’assistance aux personnes fragilisées qui subissent la prostitution, n’est-elle pas une autorisation tacite à son existence ?
  • Est-ce une facilité intellectuelle consentie de laisser dans la clandestinité cette pratique, ne pas la traiter concrètement ou adopter l’évitement sur ce point ? (tant qu’on n’en sait rien….ça n’arrive qu’aux autres bien sur !)
  • La manne financière des filières de réseaux de prostitution a-t-elle un impact sur le système économique national et international, si oui (ce que je suppose sans être experte) le(s)quel(s) ?
  • Le pouvoir des fournisseurs de prostitution impacte-t-il les marchés financiers en influençant par perfusion de liquidité ? (j’ai de fortes présomptions … ce serait du reste une justification possible du laisser faire).
  • Le pouvoir des fournisseurs de prostitution est-il néfaste à la démocratie ? (oui de toute évidence, mais qui/quoi le démontre/dénonce objectivement ?).
  • La survie des prostitués obligés par carences sociales est-elle au bénéfice des institutions de prestations et de la tranquillité générale ? (Pas politiquement correct du tout ça … mais humain aussi ! Par exemple en bas de chez moi se trouvent de jeunes afghans dont certains n’ont trouvé que cette solution pour survivre, mais Rémy Féraud, le maire du Xème arrondissement dit : « c’est la faute de la préfecture » et la préfecture répond « cela relève des compétences municipales » en attendant la conscience général tolère l’inacceptable au nom de l’impuissance institutionnelle !).
  • Peut-on parler d’économie parallèle répondant à une démission institutionnelle et morale (au sens éthique) concernant le sujet ?
  • Quel sont les coûts économiques de prises en charge judiciaires et sanitaires conséquentes aux pratiques de la prostitution ? (vaste programme….Pour avoir exercé aux urgences de nuit à Paris j’ai une vague idée !).
  • Ne serait-il pas pertinent d’instaurer des obligations de surveillances sanitaires pour réguler (sans dirigisme autoritaire), les risques pris par les  personnes qui participent à ces « pratiques  sociale » (clients/prestataires). De sorte à obtenir un début de visibilité et pouvoir occuper les champs de prévention  MST  et bientraitance citoyenne ? (ce serait un début de prise en charge du problème. Bien sur à minima cela existe de façon parcellaire au plan des ONG et associations bénévoles ;  mais quelle structure fondamentale et organisée, pour quels résultats objectifs et qui le sait et le reconnait vraiment ? Ceux qui y participent, c’est infime par rapport à l‘ampleur du phénomène).
  • Quelles sont les corrélations socio-économiques entre prostitution – conduites addictives – paupérisations des bassins de vie ?
  • Quelles sont les traumatismes psychosociologiques pour les prostitués non consentants, leur familles, leurs enfants ?
  • Peut-on davantage parler de tabou ou d’indifférence concernant ce sujet ?
  • La peur des proxénètes et apparentés conditionne-t-elle des comportements de repli face à cette réalité ?
  • De qui/ de quoi les prostitués ont le plus peur dans la société ?

Etc……………….

Ce qui est terrible au final après m’être posée tant de questions depuis si longtemps, c’est que j’en arrive à me demander si l’absence de prise de position (ou prise en compte réelle du problème) ne participerait pas d’une certaine manière et indirectement à la production de prostitution ?

Puisqu’il s’agit ici d’une pratique à risque sur le plan de la santé publique (personne à moins d’être totalement inconscient ne peut dire le contraire), touchant autant les prestataires consentants ou non, que les consommateurs ; la responsabilité institutionnelle est incontestablement engagée. C’est pourquoi les principes de précautions en santé publique me semblent  être l’accès possible de cette zone de risques quasi incontrôlable à ce jour. Pour 2 raisons

–          La Première concernant les prostitués, est la liberté d’être informé sur leur état de santé, pour consentement éclairé dans cette pratique afin de pouvoir bénéficier le cas échéant des mêmes protections sanitaires que n’importe qui. Est-il nécessaire de rappeler que les virus n’ont pas besoin de passeport pour circuler et que l’usage du préservatif reste trop souvent tributaire du fantasme des clients et des besoins du prestataire (j’ai pensé victime).

Et bien sur toujours dans le cadre préventif, la liberté d’être  informé sur leur état de santé pour les consommateurs dans le but de les responsabiliser afin de protéger leur environnement « sexué ». Est-il nécessaire de préciser que la majorité des consommateurs, consciemment ou inconsciemment, ne prennent pas de précautions particulières avec leur partenaire habituel, après ce genre d’intermède (j’ai toujours trouvé étrange que la pilule ne soit pas tabou alors que le préservatif le demeurait pour une bonne partie de la population. L’éducation sexuelle est révélatrice à ce sujet …. Mais ceci est un autre débat)

–          La deuxième est la garantie de l’accès aux soins gratuit et anonyme et le suivi médical dans le cadre de la prévention en santé publique pour tous, parce que cela représente un gain humain considérable et une économie conséquente sur l’emploi curatif. Mais il est indispensable d’induire également la garantie de dimension d’hygiène en santé mentale trop souvent négligée. Car il est prioritaire de savoir si tous ces acteurs qui interagissent le font en toute conscience ou contraints parce qu’objet de déficiences mentales ou pris en otage de réseaux de proxénétismes constitués ou flottants.

C’est le rôle de nos institutions de veiller à garantir l’équité pour tous en santé publique et mentale. Pour ce faire, il est indispensable d’évaluer les risques et d’établir des liens de causalité afin d’opérer des mises en œuvres équilibrées et adaptées dans l’intérêt de la collectivité. Il s’agit ici d’une conscience citoyenne responsable sur la vigilance des conduites à risques et ses préjudices potentiels à différents niveaux sociaux.

Cette exigence éthique doit pouvoir permettre de mesurer les enjeux sociaux et exister sans jugement de valeurs incongrues envers les  humains concernés. C’est avec circonspection qu’elle doit s’exprimer au travers de missions confiées à des professionnels spécialisés, et par des décisions institutionnelles qui ont requis l’assentiment collectif dans un objectif de santé publique clairement défini.

En d’autres termes, interdire l’usage des prostitués aux clients ou du racolage concernant les prestataires concernés ne fera que renforcer la clandestinité et la détresse de beaucoup d’humains exposés directement ou indirectement à cette pratique. En revanche, accompagner les acteurs de ces situations pour diagnostic éducatif et/ou médical, avec suivi si nécessaire me semble difficilement discutable d’un point de vue moral et législatif. En tout cas si je devais m’occuper du problème c’est sous cet angle que je l’aborderais.

Reste à définir les moyens. Personnellement je pense depuis longtemps qu’interpeller pour interpeller sans autre but que pénaliser financièrement par une amende, pour livrer des prostitués à eux-mêmes/elles-mêmes, en aggravant leur situation et en les rendant à leur circuit infernal n’a aucun sens. Si ce n’est participer indirectement au racket que la plupart subissent déjà (pardon mais c’est ce que je pense). Praticiens de prévention et de répression doivent coopérer intelligemment pour obtenir des résultats efficients. Je propose donc des éducateurs, des infirmiers et des psychologues dans les commissariats. 24h/24 (ou rattachés 24/24). De toute façon à l’heure actuelle les policiers font plus de social qu’autre chose et ils ne sont pas formés pour cela. Je sais c’est gonflé Nathalie ! Mais il faut bien oser pour faire changer les mentalités si nous voulons progresser. Et puis voilà qui soulagera les tribunaux débordés qui finissent toujours par demander des expertises hors de prix et plus ou moins pertinentes à distance du problème. Autant anticiper efficacement non ?

Dans le non dit et l’évitement il y a une place implicite et réservée pour les bannis me semble t-il. Il se trouve que pour des tas de raisons nous refusons d’énoncer distinctement cet espace que l’on peut aussi nommer « non lieu d’existence », mais qui n’est pourtant pas laissé vacant par les trafiquants de vie. Ce n’est ni mature ni responsable d’occulter cela, moins digne encore d’une société qui se prétend civilisée. Il n’en demeure pas moins que ce point particulier qu’est la prostitution, remet en question les propres valeurs d’une société, donc celles de chacun de nous !

Voici ma modeste prestation, que je n’affiche certes pas sur votre mur facebook, pour vous éviter d’être ennuyée par ceux que mes propos auraient pu bousculer.

Très bonne journée à vous.

Marie de PERETTI (PARIS 10ème)

De nombreux chercheurs/chercheuses ont travaillé sur le sujet, si vous le permettez Nathalie, je vous invite à consulter l’article qui suit

ENQUÊTER SUR LA PROSTITUTION DE RUE… DE QUELQUES ENJEUX QUI ENGAGENT UNE PRISE DE POSITION DU CHERCHEUR Sibylla Mayer De Boeck Université | Pensée plurielle 2011/2 – n° 27 pages 11 à 27 ISSN 1376″

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