J’ai rencontré la déchirure algérienne

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J’ai déjà eu l’occasion de crier ici, haut et fort, mon amour inconditionnel pour l’Algérie et son peuple. Pour autant, comme beaucoup de Français je vois arriver l’anniversaire de l’indépendance de ce pays avec un sentiment mitigé, non pas sur l’évènement lui-même qui est par principe le plus beau dans l’histoire d’un peuple, mais sur la qualité des reportages et débats sans fin auxquels cette commémoration donnera sans aucun doute lieu en France.

C’est France 2 qui commence le déferlement historico-idéologique en programmant le reportage « la déchirure » suivi d’un débat. Je me suis confortablement installé devant ma télévision et j’ai regardé ; que dis je j’ai savouré car disons le tout de go c’est un magnifique ouvrage historique qui évite tous les écueils idéologiques. Aucun jugement de valeur, aucun parti pris : des faits, des explications à défaut de justifications, une mise en perspective parfaite dans le cadre des relations internationales : ce reportage est tout simplement une œuvre d’utilité publique en ces jours sombres où l’histoire est peu à peu bannie des salles de classe.

On apprend tant de choses qu’il serait difficile d’en résumer les faits en quelques lignes sur ce site. On découvre néanmoins la violence de la colonisation qui voulu se muter en assimilation géographique car si l’Algérie était, à la différence de toutes les autres colonies, devenue « la France » ; les algériens étaient eux restés « algériens ». L’assimilation des territoires s’était associée à une inégalité de fait et de droit entre les populations. C’est cette inégalité sociale, culturelle, économique et politique qui est par nature la source de l’agitation révolutionnaire et qui dans ce cas précis ne pouvait que se transformer en guerre d’indépendance.

On plonge dans la manipulation des masses par la communication politique et l’usage du crime collectif. En 1945 lors d’une manifestation, un jeune algérien est tué ce qui provoque un effet en chaîne qui sera la spécificité des combats et aléas politiques qui mèneront à l’indépendance de1962. A la mort du jeune homme répondra le massacre d’une centaine d’européens auquel répondra une répression féroce et sans borne menée par le général Duval qui indiquera dans son rapport qu’il a fait gagné 10 ans de paix à l’Algérie où « si rien ne change » le vent de la révolte se muera en révolution. Il ne s’est trompé que de 6 mois.

On réalise l’abus de langage qu’il y avait à parler des « Français d’Algérie » pour la population européenne présente sur place depuis plusieurs générations, sorte de melting pot de Français, d’Espagnoles, d’Italiens et autres Maltais… Un peuple à elle toute seule… avec sa culture, ses traditions, ses convictions et son attachement presque mystique au drapeau de la République sous lequel chacun doit être l’égal de l’autre… Un mythe bien sur car d’unité il n’y en a pas. Derrière la fracture raciale, excusez le terme politiquement incorrect, il y a aussi la misère sociale d’une société profondément inégalitaire où les fondements coloniaux restent le cœur de l’organisation sociale. Rien n’y fera pas plus la politique initiale de Soustelle en 1955 que la tentative de de Gaulle en 1958 qui met en place un grand plan visant à donner du sens à sa phrase « En Algérie il n’y a désormais plus qu’une seule catégorie d’habitants, des Français, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ». Dans la tête des populations européennes le fossé est trop grand à combler, ils le répètent à l’envie, ils avaient des amis arabes, certes, mais ils ne partageaient pas les mêmes métiers, les mêmes loisirs, les mêmes plages…

La guerre avance, d’une violence sans borne les massacres succédant aux révoltes des uns et des autres. De 1958 à 1960 de Gaulle joue sur deux tableaux pour sauver « l’Algérie française » : son plan de développement égalitaire couplé à une guerre à outrance. Son objectif : affaiblir le FLN avant d’engager des négociations vitales pour l’avenir. Pourtant, alors que l’objectif militaire et politique semble atteint de Gaulle abandonne l’idée de garder l’Algérie. Jamais il n’apporta d’explication officielle à cette décision par laquelle la France tourne définitivement le dos àla Méditerranée pour se tourner vers l’Europe.

C’est là la véritable blessure de ceux qu’on appellera bientôt les pieds noirs. C’est au moment même où l’avenir semble le plus radieux que l’homme qu’ils ont porté au pouvoir fait s’écrouler tout ce qui faisait leur vie. Ce n’est pas tant ce qu’ils vivent comme une trahison qui les blesse que le moment de cette trahison, ce moment où ils pouvaient légitimement croire que la guerre serait gagnée.

Cette guerre a fait de nombreuses victimes et il en est une qui me touche davantage, c’est l’honneur de mon pays. Oui je sais une guerre est par essence sale mais qu’importe. Un Gouvernement libre et démocratique a sciemment conduit des milliers d’hommes et de femmes à la mort. Je parle évidemment des Harkis, ces soldats de la misère qui ralliaient souvent de force l’armée de passage. On apprend dans la déchirure que de nombreux « harkis » étaient des soldats du FLN faits prisonniers et engagés dans l’armée française, de force, comme cela avait déjà été le cas pour leur engagement au sein de l’ALN. Des paysans qui pour survivre et protéger leurs familles décidaient de se soumettre à la loi du plus fort quel qu’il soit. Ils se sont battus auprès des 400 000 soldats venus de métropole. Ils sont morts sous les balles des soldats indépendantistes et ils ont non seulement été abandonnés là, en pâture à ceux qui allaient les massacrer au nom de la vengeance et de la trahison mais ils ont été désarmés sur ordre du Gouvernement Français. C’est là, à mon sens, la marque la plus honteuse de la longue histoire dela France.

L’Histoire elle poursuit son chemin sans se retourner. L’Algérie, libre et indépendante, fusion de mille cultures et peuples, pays au caractère plein et entier s’est construite son propre chemin et malgré le passé, malgré les injustices, les peurs, les manipulations, les politiques migratoires, vous n’y trouverez pas un seul jeune algérien qui vous y reçoive mal. L’Algérie n’est plus la France mais elle est plus que jamais « la famille » il serait bien que celles et ceux qui se présentent à la présidence de la République française ne l’oublient pas …

Derrière ma vision d’observateur français il y a celle naturellement différente de l’observateur algérien et plus largement arabe. le documentaire raconte la guerre d’Algérie qui dure 8 ans alors que les plus téméraires des intellectuels locaux estimeront eux que ce conflit et cette souffrance date de 1830 et qu’elle a donc duré 132 ans … en oubliant bien sur qu’avant 1830 il y avait en fait plusieurs “Algérie” peuplées de peuple dont l’unité politique a été forgée par la violence du combat pour l’indépendance.

deuxième différence, le débat sur les chiffres 400 000 morts algériens pour les historiens français, 1 million et demi pour les historiens algériens. Je ne dispose ni des compétences ni des données pour entrer dans ce débat.

Enfin certaines critiques du film de l’autre côté de la mer laissent entendre qu’on ne voit pas assez d’image des victimes algériennes et que ce faisant on déséquilibre le sentiment du téléspectateur… ce n’est pas le “sentiment” que j’ai eu mais peut être parce que je ne place aucune idéologie ni aucune passion dans l’observation historique et que ma recherche était plus dans la compréhension des faits… à vous de juger

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