J’ai rencontré l’insurrection démocratique

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Ces derniers jours la politique française a connu un air de déjà vu, un remake de retour vers le futur grâce à l’inénarrable Jean-Luc Mélenchon qui n’a pas pour seule qualité son indéniable talent oratoire.

Ils ont donc repris la Bastille et ils étaient nombreux… 30 000 au départ à la place de la Nation… 120 000 à l’arrivée Place de la Bastille. Alors bien sur ce sont les chiffres des organisateurs, du Parti communiste Français, de la CGT et des autres syndicats dont le talent est de rejouer Le Cid de Corneille à chaque fois qu’ils défilent sur les pavés parisiens … « Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ».

Alors bien sur la police et son arithmétique désagréable refuse cette fois de publier son propre comptage au nom de la non intervention des forces de l’ordre dans la campagne électorale… Claude Guéant, ce grand démocrate ne semble pas vouloir restreindre l’émotion populaire et démocratique des amis de Mélenchon et l’on ne se demande pas vraiment pourquoi…

De cette insurrection démocratique j’ai connu l’introduction, dans les rues du Xème arrondissement de Paris dans la nuit de vendredi à samedi, vers 1H du matin, alors que j’engageais la conversation avec quelques jeunes gens tout droit arrivés de Nancy qui s’acharnaient à arracher les affiches d’un candidat n’ayant pas leurs faveurs.

La conversation fut menée par un jeune homme de 20 ans à peine. Elle fut aimable et complice mais était ponctuée de mots et diatribes qui fleuraient bon un temps que les moins de 50 ans, dont je suis, lecteur au mauvais esprit, ne peuvent pas connaitre.

« Camarade » le mot est lâché. Il a un sens et une histoire. Il est emprunté à l’espagnol camarada, qui signifie chambrée (merci wikipédia). « C’est seulement après la Révolution russe, qu’il fut choisi par les communistes comme civilité plus égalitaire que Monsieur, Madame ou Mademoiselle. Ce choix s’inspire de la Révolution française qui, en abolissant les privilèges, voulut abolir également les titres de noblesse en utilisant le terme de citoyen(ne). La surabondance du terme camarade (Товарищ, Tovarichtch) est plus une caractéristique de films stéréotypant les Soviétiques qu’un reflet de la réalité : le terme était finalement peu utilisé dans le langage courant en Union soviétique (où l’adresse à la personne la plus répandue fut (jeune) homme ou (jeune) femme), mis à part dans les documents officiels et les discours formels, en particulier dans l’armée (ex. : Camarade colonel !) ou en s’adressant à un auditoire (ex. : Honorables (ou Chers) camarades !).

J’eus donc le droit d’être élevé au rang de « camarade » par mon jeune contradicteur qui, du haut de ses certitudes et de ses convictions s’appuyait sans le savoir sur quelques-uns des échecs idéologiques les plus flagrants du siècle dernier.

Mais qu’importe finalement que l’on puisse rejouer l’histoire. La culture politique, l’engagement citoyen doivent se construire sur cette histoire que l’on rejoue sans cesse et où l’on invente finalement rarement.

« Pourquoi ne pas voter Mélenchon Camarade ? Tu es de droite ? »

Celles et ceux qui ont vécu dans différentes régions françaises savent que nos concitoyens ont un regard quelque peu déformé de la réalité géographique. Quand le lillois considère que le Sud commence à Paris, que le Marseillais voit le Nord au-dessus d’Aix en Provence ; le bobo parisien imagine au mot « sud » la Mamounia de Marrakech.

En politique les choses sont identiques. Il faut choisir un camp et les frontières varient en fonction de l’interlocuteur : pour mon aimable camarade, la droite commence au parti socialiste, ces « sociaux traitres »… et dans ses yeux embués par les mélodies de la Commune de Paris, la Droite, ce diable mené par les soldats d’Aldolphe Thiers, commence ici et maintenant et regroupe ceux qui ne se rendront pas à la Bastille avec sur leur tête ce bonnet phrygien dont l’histoire est oubliée.

Refusant d’entrer dans le débat idéologique obligatoirement stérile en cette heure tardive je ne posais qu’une question à mon interlocuteur : A quoi tout cela va-t-il servir une fois passé le 1er tour, quand Jean-Luc Mélenchon soutiendra, comme il l’a déjà annoncé, François Hollande (le social traitre) et que le parti communiste vendra les voix obtenues pendant cette campagne en échange de ministères et de circonscriptions législatives. ?

« Ah Camarade », me répondit-il en posant, et ce n’est pas une figure de style, la main sur son cœur en une reproduction fidèle et poignante du serment du jeu de paume, « jamais nous ne vendrons nos âmes à qui que ce soit. Le Front de Gauche n’est pas à vendre et le 6 mai il n’y aura aucun accord de ce genre ! Donne-moi ton numéro camarade et le 6 mai je t’appelle et tu verras nous ne nous serons pas vendus ! »

L’échange opéré j’ai frémis, un instant, de peur que le « camarade » ne soit traité par les siens comme le furent en leur temps les généraux Grigori Zinoviev  ou Lev Kamenev, accusé en place publique de fraternisation avec la crapule capitaliste.

Mon émoi passé je me suis souvenu de mes premières campagnes électorales et de ce moment incroyable de la victoire, cet espoir qui frôle la réalité « le changement c’est maintenant » oui, mais ce sera juste « maintenant »… le soir du 6 mai car le 7 au matin, à quelques jours près, la vie reprendra son cours et les promesses resteront ce qu’elles ont toujours été, des mots qui s’effacent sur les murs d’une réalité derrière lesquels ceux qui bénéficient du système ne veulent ni ne peuvent engager sa réforme.

Je laissais là les espoirs de mon « camarade » de campagne, je le laissais savourer le bonheur intense de ses certitudes, ce bonheur qu’on ne ressent qu’à 20 ans que ce soit en 1789, 1830, 1870, 1917, 1936, 1981 ou 2012.

1 thought on “J’ai rencontré l’insurrection démocratique

  1. Quand on fait des collages nocturnes avec mon « camarade » IGTBB : ) on rencontre de drôle d’oiseaux ! Qui se mettent à caqueter comme des perroquets bien dressés. Mais ce que ne dit pas le « camarade » IGTBB, c’est qu’il y a des mouflons sauvages dans le maquis du Xème qui n’ont pas l’intention de se laisser conter fleurette par les volatiles du chapelier ! 😉

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