Carnets de campagne : L’arbitre du second tour

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François Hollande, François Bayrou, Nicolas Sarkozy : l'impossible équation du second tour

Le 1er tour n’est pas encore passé que déjà les commentateurs les plus talentueux se projettent vers le second, vers cette guerre acharnée que doivent se mener Nicolas Sarkozy et François Hollande. C’est dans ce cadre qu’est publié cet article de François Bazin dont je partage l’analyse, en tout cas la majeure partie de l’analyse :

François Bayrou est aujourd’hui dans une situation paradoxale. Il vient de repasser sous la barre symbolique des 10%. Il est distancé dans tous les sondages par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Sa campagne prend l’eau. Chacun, y compris parmi ses plus fidèles soutiens, à bien compris qu’une fois encore, il ne réussira pas à se qualifier pour le tour décisif de la présidentielle. La seule surprise que le patron du Modem puisse encore espérer, au soir du 22 avril, est de faire un petit peu mieux que prévu. On peut saluer son obstination ou sa lucidité. Mais force est de constater qu’il n’a pas su transformer en intentions de vote le capital de sympathie emmagasiné depuis qu’il est entré en lice. Le candidat du centre, une fois encore, n’a pas pu desserrer l’étau du duopole gauche-droite. Son échec, en ce sens, s’annonce encore plus cinglant qu’il y a cinq ans. Tout cela signe, apparemment, la fin d’une ambition présidentielle chez un responsable politique qui n’a conduit sa carrière que dans cette unique perspective.

Et pourtant… Qui ne voit que dans les semaines à venir, François Bayrou sera l’homme le plus courtisé du monde ? Cela tient moins à son charisme personnel qu’à l’originalité de sa démarche. Des huit candidats qui seront éliminés du tour décisif, dans l’hypothèse hautement probable d’un choc Hollande-Sarkozy, il est le seul à ne pas avoir encore affiché clairement ses intentions. Jean-Luc Mélenchon, Eva Joly, Nathalie Artaud et Philippe Poutou ne font pas mystère de leur choix. Les deux premiers appelleront à voter pour le candidat socialiste. Fut-ce du bout des lèvres, en ce qui concerne le champion du Front de gauche. Au pis, les deux derniers demanderont à leurs électeurs de faire barrage à Nicolas Sarkozy. Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan se font déjà forts de refuser leurs voix aux deux candidats du “système”. Reste Jacques Cheminade. Mais il compte pour du beurre.

Comme dans la primaire socialiste, François Hollande aborde donc le second tour en position de rassembleur. Pour ne pas être seul, face à un front entièrement constitué contre lui, Nicolas Sarkozy ne peut compter que sur le renfort du seul candidat qui n’a pas encore retourné ses cartes : François Bayrou. Certes, une consigne de vote n’est pas l’assurance d’un report massif. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, le président du Modem froissera une partie de ses soutiens initiaux. S’il penche à gauche, il se coupera d’une large fraction de son petit réseau d’élus, notamment au Sénat. S’il penche à droite, il brisera un savant équilibre au sein de la petite troupe dirigeante de son parti. Et en tout état de cause, il n’offrira pas à celui qu’il aura rejoint la totalité de ses électeurs de premier tour dont, pas plus qu’un autre, il n’est d’ailleurs propriétaire.

Reste que le choix de François Bayrou est une des principales clés du 6 mai. Son soutien à François Hollande, dans l’état actuel du rapport de force, assurerait à ce dernier une élection garantie. Le choix de Nicolas Sarkozy, en revanche, remettrait dans le scrutin un petite part d’incertitude. Même s’il pèse peu, François Bayrou compte encore suffisamment pour se prétendre encore faiseur de roi. Telle n’était pas son ambition initiale. En 2007, pour afficher sa certitude d’être coûte que coûte en finale, il avait refusé d’envisager, jusqu’au soir du premier tour, une autre hypothèse que celle de sa victoire, avant d’annoncer, alors que les dés finissaient de rouler, qu’il ne voterait pas “à titre personnel” pour Nicolas Sarkozy.

En 2012, François Bayrou a changé de stratégie. D’emblée, il a confié publiquement qu’en cas d’élimination, il ferait connaitre son choix. Il dit désormais, en des termes un peu plus vagues, qu’il prendra ses “responsabilités”. Ces propos ouvrent la voie à toute une palette de consignes. Ils referment toutefois la seule porte, qui, dans le contexte actuel, aurait pu avoir un sens : le renvoi, dos à dos, des deux candidats du “mensonge”. Dans cette affaire François Bayrou a parlé un peu vite. Surtout pour ne rien dire de précis ! Il s’est lié les mains en annonçant un choix dont la cohérence reste mince. Il ne peut plus se retirer son sur Aventin, en attendant, comme disait autrefois Raymond Barre, que “l’expérience se déroule dans sa pureté de cristal”, quel que soit le président élu ou réélu. Bref, il a lui-même détruit la posture du recours qui aurait pu être la sienne, durant le prochain quinquennat.

Le voilà donc contraint. Sur quels critères pourra-il déterminer son choix, au lendemain du 22 avril ? La logique voudrait que ce soit sur les programmes des deux finalistes. Mais il les a condamnés en bloc. Il y a bien sûr, dans les projets sarkozystes et hollandais, des éléments ponctuels qui peuvent rencontrer dès à présent son assentiment. La logique économique du président sortant lui convient davantage que celle du candidat socialiste. C’est peu de dire, en revanche, que, pour défendre un Etat impartial, François Bayrou ne fait guère confiance à Nicolas Sarkozy. Ce qui renvoie d’ailleurs à des critères de choix plus personnels que vraiment programmatiques. Entre “l’enfant roi”, comme il disait autrefois, et le candidat “normal”, le cœur du candidat centriste ne balance pas beaucoup. À partir de là, on peut deviner des préférences ou des inclinaisons. Mais on ne voit guère les éléments d’un choix qui ne peut être que binaire.

Vu ce qu’il est, au plus profond de lui-même, François Bayrou ne peut donc s’engager, avec ses dernières cartes, que dans une démarche essentiellement politique. Quelle option peut lui permettre de peser, demain, avec un maximum d’efficacité, en faveur des idées qui sont aujourd’hui les siennes ? Ou pour le dire plus crûment, comment conçoit-il, dans les années qui viennent, la suite de sa carrière ? On n’a jamais vu, dans une présidentielle, un candidat battu au premier tour, réorienter substantiellement le projet de l’un ou l’autre des finalistes. Soit on soutient celui qui finalement l’emportera et on appartient, de facto, à la majorité présidentielle. Soit on rallie celui qui sera finalement défait et on retrouve, du même coup, une place au sein de l’opposition. C’est aussi simple que ça. Tout le problème est qu’à ce jeu-là, il est, par nature, impossible de jouer gagnant à tous coups.

La première option débouche potentiellement sur une participation gouvernementale ou, pour le moins, sur une intégration dans la future majorité parlementaire. Bien sûr, sur le papier, François Bayrou peut préférer devenir un des acteurs centraux de la prochaine opposition. La droite, comme d’ailleurs la gauche, ne survivra pas, tel quel, à la défaite de son champion. Il y a là des marges d’action pour un responsable politique centriste, dès lors qu’il se sent convaincu que le temps joue pour lui. Mais il y a trop longtemps que le président du Modem a exploré cette voie, avec l’insuccès que l’on sait, pour imaginer qu’il puisse persévérer ainsi. Quoiqu’il arrive le 6 mai, François Bayrou serait, dans le parti des vaincus, un homme ayant sur ses épaules le poids d’une double défaite : la sienne et celle du camp auquel il se sera rallié. Pour rebondir, on connait configuration plus exaltante!

C’est pour cela qu’à l’heure du choix, au lendemain du 22 avril, le président du Modem ne peut être tenté que par une place éminente au côté du vainqueur. Il y a dans tout cela une part de pari qui dépend largement de la lecture que le président du Modem fera des résultats du premier tour. Lesquels peuvent être moins évidents que l’annoncent les sondages… Et puis en politique, il y a ce que l’on veut mais il y a aussi ce que l’on peut. Pour monnayer son choix, encore faut-il avoir en poche les ressources nécessaires et qu’en face, on ait le sentiment que tel est le prix de la victoire. De ce point de vue, François Hollande et Nicolas Sarkozy ne paraissent pas logés à la même enseigne dès lors que l’enjeu est rien de moins que l’attribution du poste de Premier ministre.

La nomination d’un homme tel que François Bayrou à la tête d’un ministère important ne devrait poser de problèmes majeurs ni au candidat socialiste, ni au candidat UMP, si telle est la condition de leur élection. Garde des Sceaux pour l’un ou ministre de la Défense pour l’autre ? Peu importe, au fond. Ce sont là des portefeuilles prestigieux qui sont à la mesure du président du Modem, de son expérience, et de sa stature. On a connu, dans l’histoire de la cinquième République, des précédents de ce genre qui n’ont pas fait vaciller le système politique sur ses bases. Toute la question est de savoir si, pour François Bayrou, pareille perspective peut avoir un autre sens que celui d’une retraite dorée, assez peu honorable – il faut bien le reconnaitre – au regard des leçons de morale distribuées à tout va par l’intéressé, au cours de ces dernières années…

Quitte à jouer dans ce registre, le président de Modem ne peut donc nourrir qu’une seule ambition légitime : celle de Matignon. Elle réunit à la fois ses espoirs de survie et son désir d’influence. Elle donne à son choix un tour très différent que celui du ralliement sec ou du simple plat de lentilles. Elle ouvre des perspectives sans dénaturer le sens d’un combat mené de longue date. À y regarder de près, elle présente tous les avantages sauf un qui n’est pas mince et qui se résume de manière assez simple. Dans un cas, elle est strictement impossible et dans l’autre profondément périlleuse. Rien de moins !

On se souvient que dans l’entre deux tours de 2007, Ségolène Royal, le dos au mur, avait essayé d’entrainer François Bayrou dans cette partie endiablée. Sans même prévenir ses camarades socialistes, la candidate socialiste avait annoncé que, si elle devait être élue présidente, le patron du Modem deviendrait illico son Premier ministre. L’opération avait échoué parce que l’intéressé croyait trop peu aux chances de victoire de son ex-rivale pour accepter pareille proposition. Cette improvisation désespérée avait surtout eu le don de briser la cohérence de la campagne royaliste déjà passablement ébréchée, tout en semant un peu plus le trouble dans les rangs de son propre parti. Trop tardive, trop mal préparée, elle n’avait pas eu d’effet sur la qualité des reports des électeurs centristes. François Hollande, alors premier secrétaire du PS, ne l’a pas oublié.

Aujourd’hui qu’il est candidat, favori par ailleurs de la compétition, il n’a aucune raison de reproduire cette expérimentation hasardeuse. Même s’il devait sortir très affaibli du scrutin du premier tour, le 22 avril, on ne voit pas quel serait l’intérêt de cette ouverture centriste qui n’aurait pour seul effet que d’ulcérer les électeurs mélenchonistes, sans lesquels il est battu d’avance. Avant le 6 mai, François Hollande peut ouvrir largement les bras, au nom du rassemblement nécessaire. Il ne peut en aucun cas sortir de la nécessaire ambiguïté du rassemblement anti-sarkokyste en promettant Matignon à l’un ou l’autre de ses alliés potentiels.

Vu du côté du président sortant, l’équation Bayrou est assez différente. La difficulté, pour Nicolas Sarkozy, n’est pas, aujourd’hui, de ménager ses alliés mais d’en trouver un qui veuille bien faire affaire avec lui. Jusqu’au 22 avril, Nicolas Sarkozy n’aura qu’une unique obsession : siphonner le maximum de voix lepénistes pour tenter, ensuite, de rassembler, sur son nom, toutes les nuances de l’électorat de la droite, de l’extrême droite et du centre. S’il estime, au vu des résultats du premier tour, que cette union dans les urnes n’est pas suffisamment large pour lui permettre de l’emporter le 6 mai, alors en effet l’option Bayrou à Matignon peut soudain le séduire. En ce sens, il se comporterait, en 2012, comme Ségolène Royal cinq ans plus tôt. Ce qui pour lui, ne serait d’ailleurs pas forcément bon signe !

Mais il y a des situations où renverser la table peut apparaitre comme une planche de salut. Dans cette hypothèse, la difficulté ne serait sans doute encore plus grande que celle qui, en 2007, a signé la défaite de la candidate socialiste. Certes, François Bayrou vient des rangs de la droite. Il y a des amis et des relais qu’il n’a jamais eu au sein du PS. Le retour au bercail serait pour lui une régression désagréable, sans avoir toutefois la dimension transgressive que présentait autrefois son éventuel ralliement à la gauche. Mais si l’enjeu est Matignon, que d’obstacles à surmonter dans les quinze jours qui séparent le premier du second tour de la présidentielle!

Même si on conçoit son rôle comme celui d’un simple “collaborateur”, le Premier ministre reste, dans le système de la cinquième République, le chef de la majorité parlementaire. C’est lui qui, au quotidien, doit s’assurer le soutien des députés. C’est autour de lui que s’organise une large part de l’activité gouvernementale. Or, François Bayrou ne dispose ni des relais à l’Assemblée nationale, ni du soutien d’un personnel ministériel capables de lui assurer une quelconque assise politique. Premier ministre de Nicolas Sarkozy, il serait nécessairement balloté au gré du moindre coup de vent politique. Dans une situation de crise qu’il n’a pas été le dernier à diagnostiquer, entouré de facto par des ministres entièrement liés au président réélu ou préparant pour leur compte l’échéance de 2017, on voit mal comment il pourrait survivre à son poste plus de quelques mois.

On peut bien sûr imaginer que cette partie folle puisse tenter, le temps d’une élection, à la fois Nicolas Sarkozy et François Bayrou. Mais il faut voir également que, dès le lendemain du 6 mai, la préparation des élections législatives de juin fera la démonstration du caractère intenable de cette construction politicienne. C’est en effet le nouveau Premier ministre qui, dans cette hypothèse, sera en première ligne pour obtenir des Français une majorité parlementaire sans laquelle la cohabitation, au sommet de l’Etat, retrouvera son actualité oubliée. Dans cette bataille où il a tout à perdre, François Bayrou, depuis Matignon, aurait ainsi la charge à la fois de résister à la gauche, de contenir le FN et de montrer que son influence politique n’est pas celle d’un soliveau. Autant dire mission impossible !

Il y a dans ce constat de bon sens un condensé de ce qui, au-delà des calculs éphémères d’un entre-deux tours, détruit toute perspective d’une association Sarkozy-Bayrou, dans une répartition des rôles au sein de l’exécutif. Celle-ci n’aurait de sens et donc de viabilité que si le président réélu acceptait de revenir à la posture classique du chef de l’Etat sous la Cinquième République, tout en offrant à son Premier ministre la possibilité d’organiser politiquement leur avenir commun. En clair, cela suppose qu’il accepte – mais surtout qu’il a les moyens – de reconstituer l’ex-UDF, sous l’aile de François Bayrou, au côté d’une UMP renvoyée à sa vraie nature, celle d’un RPR ripoliné. Pour cela, il faudrait au premier un sens inhabituel du sacrifice. Mais après tout, il y a des circonstances où nécessité fait loi. Plus compliqué encore, il faudrait aussi que la droite se résigne à modifier, en urgence, son système d’investiture et son mode d’organisation. Ce ne sont pas là des choses qui s’improvisent sans casse. Elles obligent en effet à tordre le bras des députés sortants pour qu’ils sachent faire de la place à un nouvel allié, faute de pouvoir instaurer avant juin prochain un mode de scrutin forment proportionnel. Elles entrainent nécessairement une redistribution de toutes les cartes, à droite, dans un contexte dominé par la perspective, en 2017, de l’après-Sarkozy. Bayrou, à Matignon, en ce sens, peut sauver à court terme le président sortant mais il ne peut survivre à ce poste que sur les décombres de l’UMP. Est-il nécessaire d’indiquer combien cette perspective sonne dès à présent comme une déclaration de guerre pour Jean-François Copé, François Fillon et même Alain Juppé dont on se sache pas qu’ils soient sans influence pour la réélection de Nicolas Sarkozy. Et si c’était là l’aphorisme final de l’aventure Bayrou ? Ce qu’il peut encore, ne lui sert strictement à rien.

François Bazin

Par François Bazin
Journaliste au Nouvel Observateur

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