Jean-Marc Ayrault, un homme inattendu pour un Premier ministre attendu

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Jean-Marc Ayrault nommé Premier ministre le 15 mai 2012
Jean-Marc Ayrault nommé Premier ministre le 15 mai 2012

Parfois, quand on prend le risque de l’analyse politique, on peut se laisser facilement aller à ratiociner à outrance jusqu’à se perdre définitivement dans sa propre logique. Il y a de cela quelques jours, je n’aurais pas parié ma chemise sur la nomination de Jean-Marc Ayrault à Matignon. Contrairement à ce qu’écrivait nombre de journalistes « bien informés » cela me paraissait un choix peu logique. Ayrault a certes été un brillant président du groupe PS à l’Assemblée nationale pendant trois législatures successives, il n’a jamais exercé la moindre responsabilité ministérielle. Pire que ça, il n’est pas énarque, n’a jamais été dans aucun cabinet ministériel et outre ses mandats d’élu local et national il n’a exercé, comme seule activité professionnelle que celle de professeur d’Allemand pendant quelques années avant de se donner entièrement à la politique.

Pourquoi donc choisir cet homme pour diriger le premier Gouvernement du changement ?

Tout d’abord pour des raisons de cohérences de fond. François Hollande a choisi comme premier Premier ministre, l’homme le plus proche de lui politiquement. Il l’a toujours soutenu et partage un accord quasi complet sur les réformes à mener. Prenez le cumul des mandats, à titre personnel, Jean-Marc Ayrault, comme François Hollande, y est opposé, il est d’ailleurs lui-même un cumulard invétéré et surtout assumé. Pourtant il s’engage, comme le Président, à lutter contre ce cumul dont l’interdiction va, selon le député maire de Nantes, président du groupe socialiste, et président de Nantes Métropole … dans le sens de l’Histoire.

Ensuite pour une cohérence de forme : Ayrault est, selon l’expression de nantais « un prof d’allemand de l’Est »… en d’autres termes il n’est pas simplement « modeste », il est « austère » ; un peu à la façon François Fillon. Quand on voit apparaître l’ancien comme le nouveau Premier ministre à la télévision on n’envisage que très rarement de « bonnes » nouvelles… François Hollande a l’habitude de travailler avec le maire de Nantes, ils ont mené ensemble le parti socialiste pendant des années, l’un rue de Solférino, l’autre à l’Assemblée nationale. Enfin ils ont tous les deux l’obsession de la « synthèse » quitte à réduire l’impact d’une réforme, il faut qu’elle satisfasse le maximum des membres de la « majorité ».

Une dernière chose à guidé la main du Président au moment de nommer son Premier ministre : l’équilibre des pouvoirs. Un équilibre que seuls deux Présidents n’ont pas respecté, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy … avec le succès que l’on sait. Il s’agit de l’équilibre entre deux mondes, celui des hauts-fonctionnaires et celui des grands élus locaux. Il s’agit là du plus vieux conflit politique de l’Histoire de France et aussi du plus discret. On en trouve les traces, et les stigmates dans la vie politique de l’Ancien régime avec les critiques portées à l’encontre des ministres des rois de France tels que  Guillaume de Nogaret, Richelieu, Mazarin, Turgot, Necker qui n’auront de cesse de lutter avec force contre les « barons locaux ». C’est encore cette guerre sans fin que l’on retrouve sous la Révolution française où les « ministres parisiens » font aboutir une centralisation très monarchique… C’est un conflit qui s’est certes adoucis mais perpétué au fil des régimes et des années. Ainsi, sous la Vème République, les Présidents marqués « hauts-fonctionnaires » ou « élite parisienne » tels Pompidou ou Mitterrand choisissent comme premier Premier ministre des barons de province tels Chaban Delmas ou Mauroy. Un Président a qui on reconnait une vraie légitimité de terroir tel Chirac (maire de Paris pendant près de 20 ans et corrézien pendant 30 ans malgré son passé d’énarque) nomme un haut fonctionnaire comme Alain Juppé qui récupère alors, la même année, la mairie de Bordeaux. François Hollande a beau marquer son caractère « corrézien », il n’est qu’un adopté tardif dont tout l’entourage est issu de la même promotion de l’ENA. Hollande le « haut-fonctionnaire » avait besoin d’un baron local et Ayrault est celui qui correspond le mieux. Si de Gaulle fut à part, son Premier ministre Pompidou fut l’objet d’une guerre « à mort » des grands « barons » (à nouveau) du gaullisme…

Jean-Marc Ayrault est désormais face au plus grand challenge de sa vie professionnelle : gouverner sans diviser, réformer sans à-coups, mener le changement sans faiblir… et là encore je ne parierai pas un seul euro sur sa réussite! bonne chance Monsieur le Premier ministre !

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