Quand fumer devient bon pour la santé

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C’est notre série le tabac n’est pas ton ami … voici un compte rendu d’un colloque édifiant qui tend à démontrer les méfaits de la communication ….

le tabac est d'abord un esclavage
le tabac est d’abord un esclavage

Le colloque s’intitule “Le plaisir est-il en danger ?”. Il est organisé, en janvier 1997 à Paris, par Associates for Research into the Science of Enjoyment (Arise, Scientifiques associés pour l’étude du plaisir), une association internationale “de scientifiques et d’universitaires qui débattent de questions liées aux plaisirs légaux”. Environ 25 journalistes se déplacent pour écouter psychiatres, professeurs d’université, chercheurs et écrivains en vue discourir “du rôle du plaisir pour réduire le stress et promouvoir la santé”. L’historien Jean-Louis Flandrin, alors directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciencessociales (Ehess), intervient par exemple sur le thème : “La table et le sexe enFrance, du Moyen Age à nos jours”.

“Une journaliste très connue a couvert la conférence pour France Inter en concluant qu'”un morceau de chocolat, un verre de vin, une bonne cigarette, ne vous gênez pas ! Au lieu d’être obsédé par la santé, tout le monde devrait être obsédé par le plaisir, qui induit une bonne santé””, précise un mémo de Philip Morris que Le Monde a exhumé des “tobacco documents”. Il ajoute : “Le Parisien a également couvert la conférence dans un long article de fond intitulé “Le plaisir, un bon médicament”. D’autres papiers suivront dans les nombreux mensuels présents à la conférence.”

Le plan secret des industriels du tabac a parfaitement fonctionné. Les journalistes sont tombés dans le panneau. Car les cigarettiers n’ont pas seulement financé des recherches qui leur étaient favorables dont les résultats ont inondé la littérature scientifique. Ils ont aussi réussi le tour de force de faire publier des centaines d’articles positifs pour l’industrie dans les médias. Au moins 846 rien que sur Arise entre 1989 et 2005, dans la presse européenne, australienne et américaine, selon une étude d’Elizabeth Smith (professeure de sciences sociales et comportementales à l’université de Californie à San Francisco) publiée en 2006 dans European Journal of Public Health.

“PETITS PLAISIRS”

Arise était la riposte des cigarettiers au rapport des autorités sanitaires fédérales américaines de mai 1988 affirmant que la nicotine peut créer une dépendance aussi forte que l’héroïne et la cocaïne. Dès que le rapport sort, Philip Morris et Rothmans demandent à David Warburton, professeur de psychopharmacologie à l’université de Reading (Royaume-Uni) et consultant de l’industrie du tabac, de rassembler un groupe international de sociologues, psychologues, éthiciens et scientifiques, dont la mission sera précisément de briser ce lien entre nicotine et drogues dures. L’idée ? Positionner la cigarette sur le même plan que d’autres “petits plaisirs” qui soulagent le stress, comme le chocolat, le café, le vin ou les bonbons.

Arise s’efforcera même de populariser l’idée – biaisée – que le plaisir éprouvé en fumant une cigarette renforce l’immunité puisque fumer soulage le stress, qui, lui, a un effet négatif sur le système immunitaire. Bref, fumer – première cause de mortalité évitable dans le monde – aurait ainsi un effet positif sur la santé : le retournement de réalité est digne d’un roman de George Orwell…

L’organisation de colloques internationaux (Venise, Rome, Amsterdam, Kyoto…), de tables rondes, de sondages d’opinion, et la publication de trois livres offriront ainsi une belle visibilité médiatique à Arise durant les années 1990. Financée par Philip Morris, British American Tobacco, RJ Reynolds, Rothmans et Gallaher, l’association se présente pourtant publiquement comme “indépendante”. En 1994, année où elle s’ouvre à l’industrie agroalimentaire, son budget annuel dépasse les 386 000 dollars (414 000 euros courants).

Les archives du tabac révèlent que le sociologue français Claude Fischler, directeur de recherches au CNRS, paraît avoir été instrumentalisé par l’industrie du tabac. En 1993, il est repéré par Hélène Bourgois, la directrice du Groupement de fournisseurs communautaires de cigarettes (GFCC, qui regroupe les majors américains, britanniques et français), qui fait circuler un de ses articles intitulé “L’addiction, un concept à utiliser avec modération ?” au sein de la Confédération des fabricants de cigarettes de la Communauté européenne (CECCM, principal lobby européen du tabac basé à Bruxelles).

“AUX FRAIS DE LA PRINCESSE”

En avril 1997, Claude Fischler est invité par Arise – “aux frais de la princesse”, se souvient-il aujourd’hui – pour intervenir à un colloque international de quatre jours à Rome sur le thème : “La valeur des plaisirs et la question de la culpabilité”. L’événement se clôture par un cocktail et un dîner de gala à la villa Monte Mario, qui offre l’un des plus beaux panoramas sur la Ville éternelle.

“Cette conférence positionne le tabac comme étant similaire à la nourriture, dont laconsommation peut être parfois “risquée”, mais qui est essentielle à la vie, contrairement au tabac”, commente Elizabeth Smith. L’intervention du sociologue porte notamment sur les “jugements moraux binaires” qui souvent condamnent les aliments pour “le décès éventuel de celui qui les mange” : “M. Fischler perpétue l’argument de l'”inévitabilité” – “les gens qui mangent meurent” – selon lequel il n’y a aucune raison d’éviter de tels produits puisque de toute façon nous mourrons tous. Cela sans se poser la question de savoir comment – paisiblement ou dans la douleur, à la suite d’un cancer du poumon ou d’un diabète ? – ou quand – à 80 ans ou à 60 ans ?”, note-t-elle.

Le sociologue se focalise aussi sur les “croyances” concernant ces produits, et sur leur image, plutôt que sur leurs véritables effets sur la santé, “ce qui tend ànormaliser leur consommation, poursuit la chercheuse. Enfin, il se focalise sur les consommateurs – le mangeur de sucre solitaire, le fumeur – et leur stigmatisation supposée plutôt que sur les industries qui promeuvent ces produits.”

Selon sa déclaration d’intérêts à l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), M. Fischler est actuellement consultant pour Nestlé, Barilla et l’Institut Benjamin-Delessert (créé par le Centre d’études et de documentation du sucre, Cedus, financé par l’industrie sucrière). “Je n’ai jamais été consultant pour l’industrie du tabac et n’ai pas eu de ‘collaboration’ particulière avec Arise. J’ai juste été invité par David Warburton à parler à un colloque, par l’intermédiaire d’un collègue américain, se souvient le sociologue. J’ignorais que les cigarettiers finançaient l’événement, mais j’avais trouvé bizarre qu’un groupe de gens fume aussi ostensiblement lors des pauses. Je n’avais jamais vu ça à un colloque…”

D. Lp et S. Fo. in Le Monde

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