Tire moi le portrait présidentiel

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Portrait officiel de François Hollande

La photo était attendue et elle arrivée à point pour marquer la nouvelle présidence de toute sa normalité. On notera néanmoins que, sans sarcasme aucun, même un président “normal” a besoin d’une star de la photographie pour faire d’une simple photo le visage de la République. Un visage qui sera non seulement affiché dans toutes les mairies de France (36 000) mais également dans les écoles et dans tous les bureaux des hauts-fonctionnaires de l’Etat. Alors bien sur dans un  cas comme dans l’autre il n’y a pas d’obligation légale à le faire mais pas un de ces loyaux serviteurs ne manquera  de faire payer par l’administration un beau cadre et une belle reproduction afin d’avoir chaque jour sous les yeux l’image impressionnante de normalité du cher leader charismatique !

L’auteur n’est autre que Raymond Depardon, âgé de bientôt 70 ans, photographe historique des agences Gamma, puis Magnum, il  a également réalisé de nombreux films. Il a obtenu en 2008 le prix Louis-Delluc du meilleur film français de l’année pour son documentaire “La vie moderne”. Il a d’ailleurs troqué sa casquette de photographe contre celle de cinéaste pour présenter, hors compétition, son documentaire Journal de France au festival de Cannes. Un film de séquences souvent inédites qu’il a réalisé à quatre mains avec sa compagne Claudine Nougaret.

La photo est selon son auteur “un hommage aux photographes amateurs”… un hommage que l’on reconnaîtra comme étant appuyé et réussi. Par ce cliché François Hollande tend à effacer des mémoires son prédécesseur. Clairement il y parait comme le successeur d’un autre président corrézien, Jacques Chirac, bien que l’on pourra pudiquement reconnaître que le modèle est … moins photogénique…

Louis XIV jeune

Le portrait officiel est une longue tradition qui remonte bien loin dans l’histoire, chaque roi de France se faisant tirer le portrait mais finalement c’est bien Louis XIV qui le premier sacralisera la notion de portrait officiel en grand costume de sacre. Un portrait qui par ailleurs était refait afin d’avoir un portrait du roi qui soit en adéquation avec son âge. Cette suite de portrait met d’ailleurs en difficulté les cinéastes américains qui s’emmêlent généralement les pinceaux. C’est ainsi que dans Le masque de fer nous pouvons voir le jeune Louis XIV incarné par Léonardo di Caprio passer devant un portrait de son arrière petit fils le futur Louis XV…

Portrait officiel de l'Empereur Napoléon III

Cette politique du portrait officiel du chef de l’Etat fut poursuivie par tous les successeurs du grand roi qu’ils soient eux mêmes, rois, empereurs ou présidents de la République. Elle permet d’inscrire dans notre vie quotidienne publique la réalité du pouvoir du souverain et surtout sa légitimité. C’est l’image qui restera dans l’histoire.

Portrait du Président Adolphe Thiers

Ce portrait connaîtra plusieurs évolutions significatives. La plus importante se déroule à la chute du Second Empire. La nouvelle république doit se démarquer de l’ancien régime tout en se plaçant dans une sorte de continuité institutionnelle. Pour se faire elle commence par moderniser le procédé: la peinture est remplacée par la photographie. Bien sur nous disposons de photographies de l’Empereur Napoléon III mais son portrait officiel restait une oeuvre peinte. Adolphe Thiers devenant Président de la République le 31 août 1871 décide de se faire photographier. Il n’y a plus d’hermine, de sceptre ou de couronne mais afin d’identifier comme il se doit le Président, chef de l’Etat, il pose avec les décorations réservées au Président en tant que grand maître de l’ordre. Le grand collier de la Légion d’honneur (composé de 16 anneaux en or massif)  sera par la suite porté par tous ses successeurs sur leurs portraits. Toujours en noir et blanc, le fond de la photo est souvent sombre. On ne peut vraiment identifier la pièce où elle a été réalisée. Presque tous les présidents de la IIIème puis de la IVème République posent de biais, la main sur le bureau.

Portrait officiel du Général de Gaulle

C’est en 1958 que le Général de Gaulle transforme l’exercice, non seulement il pose de face et dans une pièce très clairement identifiable, la bibliothèque, mais surtout la photo est désormais en couleurs. Rarement la volonté de s’appuyer sur des symboles n’aura été plus forte depuis la fin de la monarchie. Le nouveau président a choisi deux livres sur lesquels il pose la main : la Constitution de la Vème République et l’Histoire de l’armée française. Il inscrit à jamais dans l’Histoire qu’il est le sauveur de la République et que qui plus est, il l’a été deux fois; une première en tant que général en 1940, une seconde en temps que président fondateur de la Vème République, en 1958.

On se trouve là face à l’archétype de la communication politique réussie : l’évolution technologique, symbole de modernité , est intimement liée au respect des traditions de part la position de la main et le port des symboles de la présidence  utilisés depuis 1870. Tout cela se mêle au message politique fort symbolisé par les deux ouvrages choisis. Dès cet instant, chaque président nouvellement élu cherchera à se singulariser dans son portrait officiel, avec plus ou moins de succès. La volonté absolue de faire passer un message, la dictature d’une communication débridée ne fera que travestir l’idée du fondateur car dire quelque chose pour le plaisir de le dire ne signifie pas finalement avoir réellement de message…

Georges Pompidou l’a bien compris. Il s’inscrit dans la droite ligne de son prédécesseur dont il se veut autant le

Valéry Giscard d'Estaing

successeur que l’héritier. Si les symboles militaires disparaissent, c’est également le cas des livres. La Vème République est désormais installée, elle n’a plus besoin de s’afficher ou d’utiliser la légitimité historique de son fondateur pour être solide et pérenne. Pour le reste, le lieu, le mobilier et la pose sont strictement identiques.

Valéry Giscard d’Estaing se pose pour sa part en révolutionnaire photographique, le Président devient un Français comme les autres, les ornements du grand collier de la légion d’honneur sont remplacés par une simple rosette, l’Elysée disparait au profit d’un fond uniforme : le drapeau tricolore. Le cadrage est horizontal, décentré et resserré sur les épaules et le visage.  Il est hâlé, jeune et souriant et entend afficher une modernité sociale et institutionnelle, oubliant comme Nicolas Sarkozy le fera à son tour que les Français veulent à l’Elysée un Président et non un français comme les autres…

François Mitterrand

François Mitterrand rend pour sa part son Président à la France. On retourne dans la bibliothèque de l’Elysée. S’il ne reprend pas le grand collier de la légion d’honneur, François  s’installe dans les habits du Général de Gaulle en pointant du doigt les différences qui les séparent. Il est assis et regarde les Français dans les yeux alors que le Général était debout, martial, les yeux perdus au loin, dans les grands desseins qu’il avait pour la France. Quand de Gaulle se reposait sur la Constitution de la Vème République et l’Histoire de l’armée française, François Mitterrand lit et il ne lit pas n’importe quoi … il s’agit des Essais de Montaigne… tout un symbole de la pensée humaniste : justice, liberté, respect de l’homme, droit au bonheur… en un mot François Mitterrand réussissait en une photo à résumer l’ensemble de son programme politique.

Jacques Chirac reste à l’Elysée mais côté jardin. Déjà il se voulait un président simple, sympathique. Point de grand message politique derrière ce cliché. Chirac déteste les photos, surtout celles où on lui demande de sourire. Nous sommes là plongés dans de la pure communication orchestrée par sa fille Claude. Le produit est léché avec en fond l’Elysée un peu flou et en gros plan l’homme qui par un effet d’optique apparaît solide et immense. Son successeur sera pour sa part tout à ses contradictions. Il voulait désacralisé la présidence, être un Homme président qui fait du vélo et du jogging. Pour autant son premier acte sera de retourner dans la bibliothèque. Il pose debout ce qui le fait paraître encore plus petit qu’il n’est surtout avec les deux drapeaux immenses qu’on lui colle dans le dos. Le teint marbré on croirait presque avoir à faire à la statue de cire du Président. ..

Jacques Chirac


Nicolas Sarkozy

3 thoughts on “Tire moi le portrait présidentiel

  1. Via G+

    Petit rappel intéressant de l'histoire des portraits officiels de notre pays. (par +Itsgoodtobeback )

  2. Quelques fautes :

    – pour marqué => pour marquer

    – tend a effacé => tend à effacer

    – de photographie de l'Empereur => de photographies

    Sinon merci pour cet article très intéressant 🙂

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