Egypte, Lybie, le suicide collectif de la démocratie occidentale

Share
Henry Kissinger
Henry Kissinger

Aux Etats-Unis il existe deux écoles en matière de politique internationale. La première, théorisée par Henry Kissinger, se fonde sur trois principes : le réalisme, la retenue et le “linkage” (tout geste doit être accompagné d’une contrepartie en un autre domaine; ce dernier point intègre également la notion de contreparties positives ou négatives à une action d’un partenaire – aide ou sanction). C’est une politique diplomatique qui a été au coeur de toutes les administrations républicaines (au sens du parti républicain) des années 60 et 70. Son influence a décliné avec George Bush père et disparu sous Bush Junior. Le regard du vieux fauve diplomatique est néanmoins toujours présent et particulièrement critique vis à vis de la politique étrangère du président Obama qui elle appartient à la seconde famille politique de la diplomatie américaine, celle de la doctrine du “regime change”, qui est à la base de la politique d’interventionnisme dit “humanitaire” depuis 1999 avec l’intervention au Kosovo mais qui a également été au fondement des interventions en Irak, Afghanistan et Lybie.

C’est avec une certaine horreur qu’Henry Kissinger voit les Etats-Unis et leurs alliés européens, au premier rang desquels la France, participer à l’effondrement des seuls régimes politiques sur lesquels il pouvaient s’appuyer au Moyen Orient pour défendre leurs intérêts et surtout faire barrage aux régimes chiites et sunnites qui vont bientôt de retrouver seuls dans un face à face explosif.

Henry Kissinger a fait ainsi publier un article dans le Washington Post du 2 juin 2012 où il fait une critique profonde et désabusée de la doctrine Obama en Syrie. Le très bon blog Dedefensa fait une présentation passionnante de cet article en précisant notamment le coeur de la doctrine mise en cause.  “L’article assez court et sans plaidoirie inutile, tant on comprend combien l’argument est appuyé sur l’évidence, décrit d’abord le fondement du système politique et soi-disant principiel qui a prévalu pendant plusieurs siècles. Il s’agit du système “westphalien”, du nom du traité de Westphalie de 1648 qui mit fin à la Guerre de Trente Ans […]. Le “modèle westphalien”, du nom de ce système, établit simplement le principe de l’intangibilité de la souveraineté nationale, avec le contrôle et la maîtrise des évènements intérieurs d’une nation laissés à cette seule souveraineté, et ne pouvant en aucun cas servir d’argument ou de prétexte à une intervention extérieure. C’est ce “modèle” que le “printemps arabe”, avec notamment les interventions en Libye (effective) et en Syrie (encore dissimulée et “couverte”), a pulvérisé… Kissinger en tire les conséquences, qu’il considère comme rien moins que catastrophiques.

On voit les premiers effets de cette politique à notre propre frontière. La Tunisie bascule dans une majorité politique islamiste qui provoque des troubles à l’ordre public et traduit en justice les artistes, la Lybie revendique la Charia comme source de tout droit interne et l’Egypte donne raison à Hosni Moubarak

C’est l’objet de cet article d’Alain Frachon publié dans le Monde des idées et qui tire les premières conséquences de cette nouvelle démocratisation égyptienne avec un parlement et un Président issus des Frères musulmans, association fondée en 1928 par Hassan el-Banna en Égypte après l’effondrement de l’Empire ottoman et déterminée à lutter contre « l’emprise laïque occidentale et l’imitation aveugle du modèle européen » en instaurant un grand État islamique fondé sur l’application de la charia.  Officiellement les Frères musulmans ont renoncé à la violence mais, comme l’a annoncé le premier président civil egyptien, Mohamed Morsi, pas à la Charia !

article du Monde:  

Hosni Moubarak

S’il a encore quelques moments de lucidité dans l’hôpital où il est emprisonné, le vieux raïs destitué a dû esquisser un sourire. Cette scène du samedi 30 juin, peut-être entraperçue à la télévision, où l’armée égyptienne rend hommage au premier président islamiste du pays, il l’avait prévue, ou presque.

Hosni Moubarak ne la souhaitait sans doute pas, mais il a tout fait pour qu’elle ait lieu. Il en est le maître d’oeuvre. Il avait préparé le terrain en Egypte et prévenu ses amis à l’étranger : c’est moi ou les Frères musulmans.

Ce 30 juin, le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui, 76 ans, chef du Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui dirige l’Egypte depuis le retrait de Moubarak, cède le pouvoir – enfin, une partie du pouvoir – à Mohamed Hussein Morsi, 60 ans, petit chef de la confrérie des Frères musulmans, adversaire de toujours de l’institution militaire.

Depuis la chute de la monarchie en 1952, Mohamed Morsi est le premier chef d’Etat égyptien qui ne vient pas de l’armée. Il est le premier à être élu démocratiquement ; le premier à être diplômé d’une grande université américaine ; et, surtout, le premier à appartenir aux Frères musulmans.

Officiellement, tout a été fait dans la légalité ou ce qui en tient lieu en ces temps bouleversés. Le professeur Morsi a été déclaré vainqueur le 24 juin. Il a devancé de justesse le candidat de l’armée, Ahmed Shafiq, dernier premier ministre de Moubarak. Il a prêté serment devant la Haute Cour constitutionnelle. Il a reçu l’imprimatur de l’armée, quand le général Tantaoui, en uniforme, lui a rendu les honneurs sur la base militaire de Hike Step, dans la banlieue du Caire.

Mais ce bel ordonnancement masque sans doute un marchandage politique qui ne déparerait pas dans une série télévisée sur la Mafia. Une négociation au couteau entre les deux seules forces politiques organisées du pays, l’armée et les Frères.

Tout s’est passé comme si les généraux avaient voulu préserver une partie dupouvoir avant d’en concéder une autre à leurs adversaires-complices de toujours. Comme s’ils avaient prévu la victoire de Mohamed Morsi et n’avaient consenti à luiaccorder l’investiture qu’après s’être assuré de solides garanties.

Avant de reconnaître les résultats du scrutin présidentiel de mai-juin, le CSFA a affaibli les Frères. Il les a “attendris”. Avec l’aide des juges de la Haute Cour, à sa disposition, il a fait prononcer la dissolution de l’Assemblée législative élue en février. Peu importe le motif invoqué, qui relève d’un juridisme pointilleux, la vraie raison est claire : l’Assemblée était dominée par les islamistes.

Puis le CSFA a excipé de ses pouvoirs exceptionnels pour fixer quelques repères qui s’imposeront au nouveau président. Celui-ci ne devrait plus être le commandant en chef des armées, fonction dévolue au maréchal Tantaoui, qui resterait au poste de la défense. Le CSFA sera solidement représenté dans le nouveau comité chargé de rédiger la prochaine Constitution. Les militaires auront le dernier mot sur leur budget : ils préservent leur empire financier et industriel. Ils garderont la haute main sur les affaires de défense, de sécurité intérieure et dejustice.

On assiste moins à une transition politique qu’à un partage du pouvoir, disent les commentateurs politiques au Caire. “C’est la nouvelle phase dans l’arrangement entre les généraux et les Frères”, estime Bahey El-Dine, de l’Institut cairote des droits de l’homme.

La rivalité entre militaires et islamistes domine la vie politique de l’Egypte depuis des dizaines d’années. Cela a longtemps servi les premiers. Ils se sont toujours assuré qu’il n’y ait face à eux aucune autre force d’opposition que les islamistes. Durant ses trente ans de règne (1981-2011), Hosni Moubarak, chéri des Occidentaux, a écrasé partis de gauche et centristes, libéraux, défenseurs des droits de l’homme et, plus encore, de la femme.

Pourquoi ? Pour nourrir un chantage qui devait fonctionner à l’intérieur comme à l’extérieur : le pouvoir, c’est nous ou les islamistes ! Au nom de cette martingale politique perverse, Moubarak a interdit l’émergence de toute force politique laïque.

Les Frères ont aussi été martyrisés par le pouvoir, torturés et embastillés, mais ils sont inexpugnables : si leur poids politique réel est contesté, ils font partie du paysage, comme les nénuphars appartiennent au Nil. Ils sont nés au bord du fleuve en 1928, avec le dessein de promouvoir l’islam politique, l’un des derniers et des plus grands avatars de la pensée magique : la religion comme réponse à tous les problèmes d’une société.

En un sens, Moubarak aurait gagné. Le patriarche déchu avait prévenu. Il tiendrait sa revanche : unique force d’opposition organisée, les Frères sont au pouvoir – par la grâce d’un “printemps arabe” qui a d’abord été le fait des courants les plus laïcs et les plus libéraux de l’Egypte d’aujourd’hui.

Que les militaires ne viennent pas se plaindre de cette alternance au pouvoir, tonne Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et expert de la région : “Ils l’ont construite”, ils l’ont voulue, en empêchant toute autre alternative.

Généraux et Frères poursuivent leur duo. “Ils continuent à étouffer l’Egypte avec leur vieille rivalité”, dit encore le professeur Filiu, qui ajoute : “Ce n’est pas une nouvelle donne, c’est l’ultime reflet d’un passé qui s’achève, le dernier épisode d’une succession de phases d’affrontement et d’accommodement entre militaires et islamistes.” Même si la coexistence tient quelque temps – quelques mois ? –,Jean-Pierre Filiu juge qu’elle ne correspond plus à l’Egypte d’aujourd’hui : “A peine mise en route, elle est déjà dépassée.” Le pays bouillonne d’autres forces politiques, celles de la place Tahrir, qui commencent à s’organiser – enfin !

M. Morsi a un doctorat d’ingénieur. Il devra composer avec l’armée, les Frères, des islamistes plus radicaux encore et les formations laïques émergentes. Il lui faudra être très fort en physique.


3 thoughts on “Egypte, Lybie, le suicide collectif de la démocratie occidentale

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *