Sida du patient zéro au premier guéri

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Gaëtan Dugas, le faux patient zéro, victime expiatoire des années 80

Vous êtes peut être de ceux qui ont lu avec intérêt le très bon article de Laure Beaulieu publié dans Le Monde et intitulé Celui par qui le VIH arriva… et dont de larges extraits sont reproduits ci-dessous (en italique).

Le patient zéro c’est la première personne à avoir contracté la maladie. Le trouver, c’est mettre un terme à la chasse aux sorcières, ce besoin incontrôlable de l’être humain de trouver un responsable, l’homme par qui toute cette diablerie a commencé, celui qui a fait de l’amour une maladie, du sexe, un danger. Et pourtant nous le savons bien, il n’y a absolument aucun intérêt scientifique dans cette quête, juste l’envie de satisfaire une curiosité morbide et de faire ployer les épaules d’un homme ou salir sa mémoire.

Le Sida n’est pas une maladie comme les autres. Elle se donne et se reçoit dans un échange de responsabilité partagée et c’est ainsi que chaque communauté, chaque pays a été tenté de dénoncer « l’autre » comme le responsable, le porteur, l’assassin aux yeux de velours. Dans de nombreux pays africains on dénonce encore le colonisateur social, blanc, homosexuel et amoral comme celui qui a porté la maladie au cœur de l’Afrique. Dans la plupart des pays on dénonce un « cancer gay » qui serait porté, développé et propagé par les homosexuels jusqu’à ce qu’on l’on découvre que la majorité des infections est détectée chez les femmes hétérosexuelles, victimes là encore du refus de nombreux hommes de se protéger. Aux Etats-Unis comme dans de nombreux pays, on interdit le passage des frontières aux malades afin de « protéger la population ». Il faudra attendre 2009 et le Président Obama pour que cette interdiction de voyager soit levée.

Ainsi donc le Sida c’est toujours « l’autre » mais cet « autre » on lui donne très vite un nom et un visage. Il s’agit de Gaëtan Dugas [qui] a endossé ce rôle de “patient zéro” aux Etats-Unis dans les années 1980. Ce steward québécois participe en 1982 à une étude sur les premiers malades du sida du Center for Disease Control (centre pour le contrôle des maladies ou CDC). Le CDC établit un lien entre lui et 40 des 248 premiers cas de sida aux Etats-Unis. Il apparaît alors bien vite comme le coupable parfait, celui qui a introduit la maladie sur le continent nord-américain.

En 1987, le journaliste Randy Shilts, dans son ouvrage And the Band Played On, utilise en premier le terme de “témoin zéro” pour qualifier Gaëtan Dugas. Il affirme que le jeune homme, du fait de son activité sexuelle intense et de ses voyages nombreux, a transmis le sida a un très grand  nombre d’homosexuels aux Etats-Unis. Il note aussi que Dugas, mort du sida en 1984, a eu dans la fin de sa vie une conduite “irresponsable”, refusant de se protéger, alors qu’il connaissait les risques pour ses partenaires. Le National Review décrit Gaëtan Dugas comme le “Christophe Colomb du sida”.

Pourtant Gaëtan Dugas n’est pas le seul à avoir été stigmatisé. David Carr, un marin britannique décédé en 1959, a lui aussi été considéré par certains comme le “patient zéro”. La revue médicale The Lancet a ainsi affirmé dans un article publié le 7 juillet 1990 que David Carr était le plus vieux cas de sida répertorié, après que des tests ADN eurent été effectués sur des prélèvements de tissus. Mais quelques années plus tard, David Ho, directeur du Aaron Diamond AIDS Research Center montre, lui, que tous les tissus utilisés par les chercheurs appartiennent à deux ou trois individus différents, et que l’on ne peut donc pas conclure que David Carr avait contracté ou non la maladie.

Quelques années après David Carr, en 1969, un adolescent américain meurt à Saint-Louis (Missouri) d’une maladie inconnue. Lui aussi est soupçonné d’être le “patient zéro”. Interrogé, il avait affirmé être né à Saint-Louis, n’avoir jamais voyagé ou reçu de transfusion sanguine. Soupçonné d’être un prostitué, la mort de cet adolescent fait émerger à nouveau des fantasmes autour du lien entre la maladie inconnue et la dépravation sexuelle. En 1987, un test VIH effectué par des chercheurs de l’Université de Tullane, s’est cette fois avéré positif.

Pour les scientifiques, il est aujourd’hui clair que ni David Carr ni Gaëtan Dugas ni l’adolescent de Saint-Louis ne peuvent être le fameux “patient zéro”. “L’épidémie n’est pas née aux Etats-Unis, mais en Afrique centrale, dans la zone du Cameroun et de la République démocratique du Congo. Le ‘patient zéro’ n’est pas américain mais africain”, assène Gilles Pialoux, auteur de Sida 2.0 et chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon, à Paris. 

Né en Afrique centrale, le virus a ensuite voyagé d’un continent à l’autre. Selon Gilles Pialoux, le virus aurait été introduit en Haïti à partir de l’Afrique centrale en 1966, puis d’Haïti à l’Amérique du Nord en 1972, et enfin d’Amérique du nord à l’Europe à la fin des années 1970, début des années 1980.

Dans une étude parue en 2007, le chercheur américain Michael Worobey donnait des conclusions proches sur la datation de la circulation de la maladie. Pour lui, le virus serait arrivé sur les côtés américaines autour de 1969, peut-être introduit par un Haïtien célibataire. L’épidémie a été introduite sur le continent nord-américain avant les années 1980, Gaëtan Dugas ne peut donc pas être le premier cas de sida aux Etats-Unis.

Par ailleurs, Randy Shilts accusait Gaëtan Dugas d’avoir transmis le sida à un nombre incroyable d’individus dans les dernières années de sa vie. Or, les scientifiques affirment aujourd’hui que le délai d’incubation du sida s’élève à environ dix ans. Les individus ayant déclaré la maladie quelques mois seulement après leur relation sexuelle avec Gaëtan Dugas n’ont donc pas été contaminés par le steward québécois, mais bien avant, par un autre partenaire.

Ainsi la chasse au patient Zéro ne trouvera jamais de conclusion. Nous ne saurons jamais qui a été le premier malade, quelle était sa nationalité, son métier, sa sexualité… Ce que nous savons par contre c’est que tous les malades sont des victimes, que le sida n’est finalement pas une peste, un “cancer gay” ou une malédiction de Dieu mais juste une maladie chronique que la science finira par vaincre. Nous savons aussi que le seul moyen fiable pour s’en protéger est ce petit bout de plastique multicolore qui vient apporter la sérénité au milieux des ébats des uns et des autres… peu importe le nom du premier malade ; le seul nom qui nous intéresse est celui du premier guéri.

Retrouvez l’article du Monde en cliquant sur le lien

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