Au nom de la liberté d’expression

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Campagne pour le prix Sakharov du parlement européen pour la liberté d'expression (2007)

Les couteaux sont à nouveau tirés. Il aura suffi d’un film de qualité pitoyable, de caricatures redondantes ou de déclarations mal interprétées pour qu’à nouveau la belle unité nationale et intellectuelle vole en éclats. Et cette fois, n’en déplaise à certains, il n’y a plus Nicolas Sarkozy pour porter sur ses frêles épaules tout le poids de l’indignité nationale, de la responsabilité répétitive d’être à la fois la source et la conséquence d’une division maladive de nos concitoyens.

Tout a été dit et tout sera écrit. Non véronique Genest n’est pas une dangereuse fasciste islamophobe, elle est une piètre communicante qui ose assumer ses peurs et ses limites de compréhension de l’autre, en l’occurrence le musulman. La reconnaissance de ses propres faiblesses ne peut être sujet de railleries ou de condamnations que de la part d’esprits faibles, adeptes des raccourcis et donc de twitter …

Tout a été dit et tout sera écrit. Le film de haine contre le prophète Mahomet est une indignité. Tout d’abord cinématographique car il est d’une qualité pour le moins inexistante ; ensuite idéologique car il dénature la vérité historique au  service d’un discours simpliste, d’une méthode de propagande archi connue : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » écrivait déjà en son temps (16/17ème siècles) Francis Bacon et veuillez croire qu’il en connaissait un rayon en la matière… cette misérable farce doctrinale a éveillé la haine de certains de nos concitoyens musulmans qui, armés de leurs barbes et de leurs convictions, se sont dès lors cru autorisés à venir manifester leur colère devant le ministère
de l’Intérieur à Paris. 250 énergumènes qui joignent leurs voix à celles des meurtriers d’un ambassadeur américain pensant que leur réaction est la plus digne et la plus efficace pour contrer le travail de propagande d’un crétin extrémiste d’outre-Atlantique. La bêtise est décidemment la chose la plus partagée dans le monde par delà les frontières culturelles et religieuses.

Tout a été dit et tout sera écrit. Le même Francis Bacon dans ses « Considérations sur l’Athéisme » cherchait à définir les causes du mouvement de pensée (il préfèrerait qu’on écrive « d’opinion ») qu’est « l’Athéisme » et qu’il réprouve  profondément par ailleurs. Il en cite trois et c’est la dernière qui retient mon attention « c’est l’habitude de badiner et de plaisanter des choses saintes ». Charlie Hebdo n’aurait donc rien inventé en se plaçant résolument du côté des rieurs et
le plus éloigné possible de celui de la réflexion et de l’information. Le débat n’est pas celui de l’utilité de publier aujourd’hui ces images. Chacun s’accorde à penser et à comprendre qu’il n’y en a aucune si ce n’est celle d’un bon coup de publicité. Le débat, aujourd’hui, est celui de la liberté d’expression qui, dans un pays démocratique, ne devrait jamais faire l’objet … de débat. Ce qui est certain c’est que la liberté d’expression ne saurait être limitée par la liberté de croyance. Hubert Lesaffre, Docteur en droit public et par ailleurs conseiller parlementaire nous rappelle dans le Monde de ce jour que « La seule limite en ce domaine (la liberté d’expression) est le respect de l’ordre public, qui prohibe l’incitation à la haine, la discrimination, ou encore l’incitation à la violence à l’égard non pas d’une religion, mais des personnes qui la pratiquent. La nuance peut paraître subtile mais elle est fondamentale, c’est le citoyen que protège la république, pas sa
croyance. »

Je ne suis pas un adepte de Charlie Hebdo, loin de là, je ne trouve pas l’insulte « drôle », j’ai en horreur l’irrespect comme seul mode de pensée et de réaction et il m’arrive de me complaire dans un respect conservateur assumé. Pour autant je défends pis que pendre le droit qu’ont les auteurs de Charlie Hebdo d’être, pour ainsi dire, des gros cons… Je revendique pour les autres le droit d’avoir des idées extrémistes et cela même quand elles atteignent un niveau de bêtise inégalé… et je regretterais même les lois qui dans notre pays viennent limiter le droit d’expression des racistes, des homophobes et autres penseurs de l’ignoble car si l’on a le droit d’être religionophobe, papophobe, islamophobe et même dalailamaphobe
(comme Jean Luc Mélenchon) pourquoi d’autres crétins ne peuvent ils défendre les opinions inverses? Pourquoi nous priver du plaisir de lutter contre ces idéologies ?

John Stuart Mill écrivait en plein milieu du XIXème siècle :  « ce qu’il y a de particulièrement néfaste à imposer silence à l’expression d’une opinion, c’est que cela revient à voler l’humanité : tant la postérité que la génération présente, les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs. Si l’opinion est juste, on les prive de l’occasion d’échanger l’erreur pour la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur. »

3 thoughts on “Au nom de la liberté d’expression

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