Sciences Po voyage au coeur de la gabegie française

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Sciences Po ... un club avant d'être une école

Au terme d’un parcours initiatique universitaire ils sont peu nombreux à franchir les portes du club par lequel sont passés ceux qui constituent aujourdhui l’élite politique, administrative, financière et médiatique française. Ce n’est pas une école mais un club junior, antichambre du club senior : l’ENA. Un jour alors que je me perdais dans une salle de l’IGPDE, centre de formation pour apprentis énarque, j’entendais un “formateur”, haut-fonctionnaire, diplômé de Sciences Po puis de l’ENA, expliquer aux impétrants : “comprenez bien que vous n’êtes pas candidats à un simple concours. A ce niveau il ne s’agit plus de réussite mais de cooptation. Vous demandez au jury de vous coopter au sein de l’élite française et pour ce faire vous devez lui démontrer que vous partagez certes les connaissances mais surtout les valeurs de cette élite, de ce club très fermé.”

En quelques mots le drame de la société française était expliqué. Voici donc cette nouvelle aristocratie qui en quelques décennies a réussi à se reconstituer sous nos yeux. Ils se choisissent, se reconnaissent, se reproduisent et acceptent en leur sein juste ce qu’il faut “d’autres” pour maintenir l’illusion d’une égalité des chances et d’une promotion au mérite.

Cette méthode de la poudre aux yeux avait frôlé le génie sous l’ère de Richard Descoing qui dirigea Sciences Po pendant 16 ans et donna l’image du réformateur éclairé à toute une génération de jeunes énarques assurés d’être les porteurs de la réforme d’un système quand ils se contentaient, en fait, de venir solidifier les fondations du système lui même.

Richard Descoings, est le symbole même du chemin qui mène du Panthéon au bûcher. Il incarnait à lui seul une certaine idée de l’enseignement supérieur français. Celle de «l’ouverture» et de la «diversité», celle qui conspue «l’élitisme républicain», forcément ringard, et son respect pour la culture générale, forcément discriminante. Richard Descoings n’avait pas seulement dirigé pendant seize ans le prestigieux Institut d’études politiques de Paris, modelant à son image le temple de la reproduction sociale. Il était devenu la référence absolue de quiconque, à droite comme à gauche, entendait réformer le système éducatif français. Le premier à avoir nommé le problème, mais aussi celui qui avait imposé sa manière de le penser.

Le grand public avait découvert cet énarque brillant, venu du Conseil d’État et passé par les cabinets de Michel Charasse et de Jack Lang, à l’occasion du débat autour de sa «convention ZEP» à Sciences Po, en 2001. Il s’agissait d’aménager un cursus particulier, avec recrutement sur dossier et non plus sur concours, pour des élèves issus de lycées difficiles. Allaient suivre le relèvement des droits d’inscription, la multiplication des cursus payants et délocalisés pour étudiants étrangers et, plus récemment, la suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée. L’école chargée de former les futures élites républicaines devenait, sous son règne, un établissement hybride, mêlant journalisme, lobbying et communication, réclamant l’ouverture de l’enseignement supérieur français à la compétition en bénéficiant d’une large subvention de l’État (57% du budget annuel de l’école). Descoings s’acharne à ouvrir des centres en province et à l’international pour mieux étrangler les autres Sciences Po de province. Il s’acharne à user de toute son influence pour faire diminuer leurs subventions, il se lance dans une guerre des étoiles personnelle pensant que ces “communistes de province” finiront, comme l’URSS par rendre les armes … en vain…

Les élèves bénéficiant du système Descoings applaudissaient à tout va leur “Che” modèle bobo de gauche et de la rive gauche, les autres patientaient dans l’attente du moment où le système finiraient par s’effondrer. Le roi Descoings est mort dans un hôtel de New York. La presse, un moment tentée de lever le voile sur la vie privée du directeur de Sciences Po s’est bien vite tue, prise d’un coup d’un sens inné du respect de l’intimité. Pourquoi ce silence sur Descoings alors qu’on massacre jour après jour la vie de pauvres diables dans des émissions de télévision à la moralité aussi douteuse que celle de l’ancien monarque de la rue des saint père ? Peut être parce que tous les patrons des grands groupes de presse sont des anciens camarades de Descoings, peut être parce que tous les jeunes journalistes de ces mêmes groupes sont des anciens élèves de Descoings … qu’importe finalement…

La vengeance, le retour de bâton viendra finalement du coeur même de l’establishment que Science Po sert avec tant de ferveur : la cour des comptes. C’est cette dernière qui, dans un rapport rendu public par Le Monde cette semaine voue aux gémonies la maison Descoings. Les 210 pages du rapport établi entre septembre et juin 2012 sont un long réquisitoire qui appelle à réformer Sciences Po Paris sans délai.  Il estime que “la politique de développement de Sciences Po n’a pu être mise en œuvre qu’au prix d’une fuite en avant financière et d’une gestion peu scrupuleuse des deniers publics” dans la maison même où les futurs dirigeants de notre pays sont censés apprendre ce qu’est le Droit, la Justice, les grands principes démocratique et notamment la gestion des finances publiques…

On tombe des nues quand la Cour décrypte les petits arrangements entre amis, ou plus exactement entre dirigeants de Science Po:  Entre 2005 et 2011, la rémunération annuelle brute du patron de l’Institut d’études politiques (IEP) a crû de 60,4 %. Elle a culminé à 537 246,75 euros en 2010, “tombant” à 505 806,29 l’année suivante. “A titre de comparaison, la rémunération annuelle brute du président d’un autre grand établissement universitaire était de 160095,61 euros en 2011”, fustige la Cour. Celle-ci déplore l’irrégularité de certaines primes: “L’indemnité mensuelle de [Richard Descoings] ne repose sur aucun contrat formel et n’a pas été votée en conseil d’administration.” Jean-Claude Casanova, le président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP, qui gère l’IEP) a vu sa prime passer de 16500 euros en 2007 à 36000 en 2010 et 2011 (contre 9375,72 pour son prédécesseur). Elle a même été de 69000 euros en 2009, année où il a été décidé de porter, avec effet rétroactif, cette indemnité mensuelle de 1500euros à 3000 euros.

Brocardé par la presse, fustigé par l’opinion publique, Sciences-Po réagit en s’adressant non pas au public mais à son “réseau” d’anciens élèves et d’enseignants. Cette stratégie consisterait donc, dans un premier temps, à rassurer les siens comme pour s’assurer d’une base solide et fidèle lorsque l’heure viendra de se justifier sur la place publique. L’école a donc envoyé un document d’une centaine de pages à cette “communauté” : « Nous regrettons cette polémique autour de Sciences-Po, institution que vous représentez avec fierté », est-il écrit : c’est l’esprit d’école, la solidarité de corps, presque, qui est mobilisée pour créer l’unité dans la tempête. « Sachez que nous sommes déterminés à défendre la réussite du modèle éducatif de Sciences-Po, marquée par l’ouverture sociale, le rayonnement international et l’innovation scientifique et pédagogique. Nous sommes persuadés que c’est au regard des résultats obtenus que la gestion de l’établissement doit être appréciée et son originalité préservée. »

La messe est dite! seul le résultat compte aux yeux de ces quelques illuminati qui se plaisent à conspuer la dénonciation publique au lieu de se laisser aller à un mea culpa objectif sur leurs agissements.

L’icone Descoings sera sacrifiée sur l’autel de la préservation du collectif, de cette élite si certaine de la solidité de ses droits à dominer le peuple. Le coupable est tout trouvé, un homme faible, à la moralité douteuse qui a mis en place un système à sa gloire… l’essentiel sera préservé. Personne ne s’interrogera sur l’évolution imposée à marche forcée à l’institution. Personne ne s’interrogera sur la nécessaire démocratisation. Personne ne songera à ouvrir les portes et les fenêtres, à changer l’air fétide qui rend l’atmosphère de nos palais nationaux si complaisante avec le conservatisme.

Je vais vous faire un aveu : j’aime Sciences Po, son exigence, sa culture générale, son apprentissage généraliste et ouvert sur le monde… mais plutot que de réserver ces fondements de l’apprentissage démocratique à une minorité issue de la reproduction sociale j’aimerais tant qu’une fois, une seule fois on s’interroge sur la nécessité d’accorder cet apprentissage à tous les étudiants de ce pays.

1 thought on “Sciences Po voyage au coeur de la gabegie française

  1. via Twitter
    très bien écrit comme toujours. On sent presque une sorte de regret, de nostalgie, en tout cas de la conviction.

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