Il est temps d’offrir Sciences po au peuple

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Emile Boutmy
Emile Boutmy

Nicolas Jounin, enseignant-chercheur en sociologie à l’université Paris-VIII-Saint-Denis et auteur de “Chantier interdit au public” (La Découverte, 2008) s’est lâché dans une tribune publiée dans le Monde avec comme titre provocateur “pourquoi il faut en finir avec Sciences Po”. Derrière l’accroche en forme de sentence ne se cache pas n’importe quel penseur ou “sociologue”. C’est un point qu’il convient d’éclaircir avant de se lancer dans la lecture (passionnante) de son article dont des passages sont reproduits (en italique) dans le présent texte. Nicolas Jounin est un chercheur “engagé” qui dispose d’une double spécialité : le monde ouvrier et les ouvriers sans papiers. On ressent dès lors une certaine orientation philosophique à défaut d’être sociologique… Ainsi affirme t’il non sans drôlerie que le suffrage universel masculin a été rétabli “en 1872, juste après la Commune de Paris“… Cela nous apprendra à nous méfier des soi-disant spécialistes qui s’égarent de 20 ans puisque c’est Napoléon III qui a rétabli le suffrage universel masculin en 1852 et là je m’interroge : pourquoi faudrait il avoir fait Sciences po pour savoir ça ? Dans le cas présent il se trouve que Nicolas Jounin a fait Sciences po … Il en est le pur produit,  dans sa version révoltée.

Qu’on le veuille ou non Sciences Po demeure un établissement d’où les classes populaires sont exclues.

Malgré le vice initial anti-élitiste et les approximations qui figent son analyse dans une condamnation à sens unique, l’auteur n’est pas dans l’erreur sur le sujet qui nous intéresse ici. Oui, l'”arrogance” relevée par un député après avoir entendu Jean-Claude Casanova et Michel Pébereau (dirigeants de Sciences po n’est pas un vice accessoire. Elle est la contrepartie nécessaire d’un projet d’établissement qui, depuis cent quarante ans, sape l’égalité des chances pour reconduire une classe dirigeante. Qu’on le veuille ou non Sciences Po demeure un établissement d’où les classes populaires sont exclues. Après une décennie de matraquage médiatique sur la diversification qui aurait été entreprise par le directeur Richard Descoings, sur les “conventions ZEP”, sur “Sciences Po en banlieue”, voilà où nous en sommes : en 2010-2011, les enfants de “cadres et professions intellectuelles supérieures” représentent 63,5 % des étudiants entrant en premier cycle (54,1 % en second cycle), contre 57,6 % quatre ans plus tôt (55,2 % en second cycle). Pendant ce temps, la part d’enfants d’employés et d’ouvriers a stagné : environ un étudiant sur douze, contre un peu plus d’un sur cinq à l’université, où ils sont déjà sous-représentés. On peut certes reconnaitre que le taux de réussite des candidats sélectionnés par la méthode Descoings dans les lycées de banlieue sont excellents et bien meilleurs que pour le même public inscrit à l’université mais cela s’est naturellement fait au prix d’un siphonnage artificiel des meilleurs éléments des établissements en cause… Descoings n’a dès lors pas inventé de nouveaux élèves ni apporté une meilleure éducation, il a récupéré des bons éléments pré existants pour nourrir son cheptel de diplômés privant par la même les universités de nombreux cerveaux aptes aux grandes études.

Le symbole de la domination d’une classe sur les autres au nom du droit “du plus capable”

Nous sommes en 1872. La commune de Paris s’achève dans le sang après de multiples exactions. Aux yeux de la bourgeoisie de l’époque mais aussi du peuple conservateur de nombreuses provinces, c’est l’hydre révolutionnaire et son manteau de sang de meurtres et de conflits qui est abattue au mur des fédérés. C’est sur les décombres de l’Empire et avec en portant un regard suspicieux sur la jeune république imposée par un coup d’Etat “démocratique” que la bourgeoisie s’organise pour préserver sa place dans la société. Emile Boutmy (1835-1906) crée alors Sciences Po en lui donnant une mission pour le moins très claire : “Contraintes de subir le droit du plus nombreux, les classes qui se nomment elles-mêmes les classes élevées ne peuvent conserver leur hégémonie politique qu’en invoquant le droit du plus capable. Il faut que, derrière l’enceinte croulante de leurs prérogatives et de la tradition, le flot de la démocratie se heurte à un second rempart fait de mérites éclatants et utiles, de supériorité dont le prestige s’impose, de capacités dont on ne puisse pas se priver sans folie.”

Nicolas Jounin nous l’affirme, dans le Sciences Po d’aujourd’hui, Emile Boutmy n’est pas considéré comme un de ces aïeux pathétiques dont il vaut mieux effacer le souvenir : il a sa notice hagiographique sur le site Internet, des bourses à son nom, un amphithéâtre, où l’institution s’enorgueillissait de recevoir Mario Monti …  Conçue comme une digue antidémocratique, Sciences Po a conservé au fil du temps sa vocation d’alchimiste qui métamorphose l’arbitraire de la naissance en capacité présumée. On se retrouve dans ces certitudes infimes où l’exception est affichée comme étant la règle quand elle ne reste qu’une goutte d’ouverture démocratique qui masque le torrent de la reproduction sociale. Vous trouverez toujours de ces gouttes pour vous expliquer qu’issues de milieux défavorisés, elles sont la démonstration même de l’exemplarité de l’établissement… tout comme le Front national met ses adhérents noirs en avant, tout comme chacun aime garder à ses côtés un ami gay pour démontrer que derrière des idées rétrogrades on peut afficher un modernisme de circonstances … On dit que je suis raciste  mais mon chien est noir racontait Le Luron; à Sciences po on aime la diversité sociale bien encadrée derrière des quotas. Pour autant Sciences Po qu’on aime tant dénoncer n’est qu’un des nombreux rouages de la démocratie apparente qui sert de paravent à l’oligarchie oppressante. Les meilleurs lycées, les meilleurs prépas, le cout des inscriptions aux concours des écoles d’ingénieurs … le cout d’inscription aux écoles de commerce; tout est fait dans notre système éducatif pour que la sélection aux “mérites universitaires” se transforme en parcours du combattant pour ceux qui sont issus des milieux populaires. Et encore nous sommes arrivés aux diplômes les plus prestigieux de la république sans qu’à aucun moment on ne s’intéresse aux compétences “professionnelles” ce serait d’une vulgarité sans nom !

La démocratie a besoin qu’on développe l’apprentissage des Sciences politiques

Je m’intéresse peu à la question de la suppression de Sciences po ou de l’ENA. Je n’y crois pas un instant. Nos dirigeants étant tous issus de ces établissements, il est fort peu probable qu’ils en viennent un jour à tirer une balle dans leurs propres privilèges. Par contre je reste plus que jamais convaincu que l’étude des sciences politiques est une saine obligation pour participer pleinement au débat démocratique. La culture politique se construit sur l’apprentissage de l’Histoire et de la philosophie, sur l’analyse de l’actualité et sur les méthodes pour mieux ordonner ses idées… elle contraint l’esprit à envisager toutes les options avant de parvenir à dégager une “opinion”.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut tuer Sciences po mais plutôt de trouver le moyen de rétablir cet apprentissage au lycée; de rendre à l’école son rôle premier : former des citoyens puis de laisser l’université faire son devoir … former des spécialistes et des professionnels.

Au delà des colères des uns et des incertitudes des autres l’important n’est pas de brimer l’élite mais de former le peuple.

 

 

1 thought on “Il est temps d’offrir Sciences po au peuple

  1. Encore une tribune Canada Dry !!!
    La haute moyenne formoisie (le niveau supérieur de la couche moyenne de la classe des détenteurs du capital formation) qui s’en prend aux privilèges de la très haute formoisie….
    Si l’article de Nicolas Jounin est amusant – surtout en ce sens qu’il déniche plaisamment la citation d’Emile Boutmy – il est d’une vacuité absolue concernant son contenu destiné à construire la science socio-économico historique.
    Le seul “apport” se réduirait à cette unique phrase
    ++++
    , le passage par Sciences Po constitue, d’un point de vue collectif, un moment de socialisation et d’homogénéisation de la classe dirigeante ; et, d’un point de vue individuel, une accumulation primitive de “capital” qu’il convient de faire “fructifier”, selon les termes de l’association des anciens lorsqu’elle invite à la rejoindre.
    +++
    …. mais il passe même à côté du peu de science néomarxiste ou postmarxiste qu’il aurait pu contenir !!!
    Le capital formation est mis dans des guillemets dont on se sait si elle sont péjoratives ou pudiques….
    Ce développement et élargissement du capital formation (au même titre qu’il y a développement et élargissement du capital-machine) d’une génération à l’autre n’est même pas étudié dans ses contenus: qu’est-ce qui relève d’une véritable accumulation de vrai savoir ? qu’est-ce qui relève de stockages mémoriels de codes, de boniments obscurantistes ou d’algorithmes automaticisés dont la fonction se limite à justifier des salaires de super-spoliateurs ?..
    Cela n’est pas vu !
    quant aux transferts de plus-value formation (découverte de l’auteur 1993) ils sont totalement absents de l’exposé !!
    Quoi d’étonnant : voir tout cela induit inéluctablement le vrai scientifique à conclure sur l’existence d’une classe spoliatrice, la bourgeoisie du capital formation, la formoisie….
    Et donc sur la nécessité de renverser son pouvoir politique, d’abolir les diplômes….
    Autant demander à Milioukov en 1905 d’abolir la propriété des moyens de productions machine !!!
    Nicolas Jounin a un prédécesseur dans un roman de Jack London !!!
    Un “rebelle” qui veut s’en prendre violemment aux capitalistes !!!
    Je ne vais pas réécrire le plaidoyer de son héros Ernest Everard….
    Que le jeune lecteur aille lire “Le Talon de Fer” et qu’il remplace la base sociale de ce parti moyen-bourgeoisie par la base sociale moyenne-formoise qui est la clientèle de l’idéologie propagandiste de Nicolas Jounin.
    Rien d’étonnant à ce que l’Etat bourgeois paye des Jounin ET des DESCOINGS….
    Il ne manque plus au tablea que la rémunération des idéologues de la 3° bourgeoisie, celle des droits d’auteur…. et le tableau sera complet….
    A noter que la 4° classe spoliatrice, la bourgeoisie esclavagiste dont le leader est Vincent Bolloré ne paye pas d’idéologues…. Elle paye des mercenaires dont le rôle n’est pas de justifier l’esclavage à 50 euros, mais plutôt d’organiser le silence absolu sur leur existence et sur les 3 millions de bébés qui meurent chaque année (INED) comme résultat de cette barbarie !

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