L’Amérique condamne le conservatisme et affirme sa nouvelle identité

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Barack Obama et son épouse au soir de la réélection du 6 novembre 2012

Au terme d’une nuit électorale haletante les caméras du monde entier se sont fixées sur Barack Obama, président victorieux et sur son malheureux challenger Mitt Romney. La victoire est conséquente, elle est logique mais elle est semble plus courte qu’en 2008. Elle le semble car derrière l’élection présidentielle se cachent une ribambelle de scrutins qui marquent eux une grave défaite du Parti républicain, de sa stratégie politique et idéologique dictée par les Tea Party qui tiennent en otage le GOP depuis 10 ans.

Alors certes, Bill O’Reilly, la plus ancienne des vedettes néo conservatrice de Fox News avait raison de pressentir la défaite dès le début de la soirée électorale. Il avait aussi raison sur la cause non pas stratégique mais factuelle de cette défaite annoncée :  l’ouragan Sandy, la gestion de l’évènement par Barack Obama et les coups de poignards du gouverneur républicain du New Jersey, Chris Christie qui, à quelques jours du scrutin, a félicité M. Obama pour son action après les ravages causés par la tornade. Chaque analyste a pu constater que c’est ce jour là que la dynamique favorable à Mitt Romney s’était stoppée nette… au moment même où la victoire commençait à se dessiner pour le candidat républicain.

Cette élection est gagnée par Barack Obama mais surtout elle représente une défaite historique pour le parti républicain grand favori des différents scrutins qui se sont tenus le 6 novembre. En effet à côté de l’élection présidentielle se tenaient 5 autres types de scrutins : Chambre des représentants, Sénat, référendums locaux, gouverneurs de 11 États et élections locales. Nous allons nous arrêter sur les trois premiers

Le renouvellement intégral de la chambre des représentants

Dan Lungreen, un vieux de la vieille candidat républicain dans le 7ème district de Californie

La totalité des 435 sièges de la Chambre, actuellement à majorité républicaine, sont renouvelés pour deux ans. Le vote s’effectue par circonscription électorale, chacune représentant environ 700.000 habitants. Le nombre de sièges n’a pas changé depuis 1913. En 2010, la Chambre des représentants étaient passée sous contrôle républicain, à la faveur de la vague du Grand Old Party, lors des élections de mi-mandat. Des représentants proches du Tea Party ont notamment fait leur entrée dans cette assemblée, portés par le refus d’un Etat fédéral trop lourd et l’opposition viscérale d’une partie des ultra-conservateurs à Obamacare. La victoire était même plus que confortable: là où 39 sièges supplémentaires leur auraient suffi pour faire renverser la tendance, les républicains en ont raflé une soixantaine, infligeant une déroute d’une ampleur historique au parti de Barack Obama. Et permettant à John Boehner de prendre la présidence de la chambre basse du congrès américain avec une majorité de 242 contre 193 aux démocrates. 2 ans plus tard le parti républicain limite la casse. A l’heure à laquelle j’écris ces lignes le GOP obtient 231 sièges contre 190 aux démocrates, 13 élections étant « too close to call » ce qui signifie que des recomptages sont nécessaires, la différence de voix entre les deux candidats étant infime. Par exemple, dans le 7ème district de Californie, la démocrate Ami Bera obtient 88 406 voix devant le candidat républicain sortant Dan Lungren crédité de 88 222 voix soit une différence de 184 bulletins de vote… On signalera quand même le retour de la famille Kennedy au Congrès après la mort du dernier frère, Ted Kennedy en 2009 ; en la personne de Joseph Patrick III Kennedy, le petit-fils de “Bobby” Kennedy, assassiné en juin 1968 qui  s’impose dans le 4e district du Massachusetts face au républicain Sean Bielat.

Le renouvellement du tiers des sièges du Sénat : quand l’Amérique dit stop au tea Party

Au Sénat, seuls 33 sièges (actuellement détenus par 21 démocrates, deux indépendants qui votent avec les démocrates, et 10 républicains) sur 100 sont renouvelés pour six ans. Les démocrates détiennent actuellement la majorité avec 53 sièges en prenant en compte les deux indépendants. Les voix sont comptabilisées au niveau de l’Etat entier. D’après la Constitution, chaque Etat dispose de deux sénateurs, qui ne sont jamais élus la même année. C’était le vrai cheval de bataille de l’aile conservatrice du GOP. Elle n’avait pas réussi à imposer un candidat du Tea Party pour la présidentielle mais misant sur une défaite de Romney, elle voulait démontrer que la stratégie mise en place en 2010 pour conquérir la chambre des représentants était la seule possible pour reconquérir en 2016 la Maison Blanche. Pour ce faire le Tea Party a tout simplement expulsé du parti républicain les sénateurs modérés du GOP au profit de candidat néo-conservateurs, très religieux et à proprement parlé rétrogrades. Pour le coup c’est une vraie claque pour le Tea Party qui a non seulement sacrifié le modéré Mitt Romney sur l’autel de l’extrémisme droitier mais aussi fait perdre toute chance au GOP de reprendre le Sénat.

Angus King, nouveau sénateur du Maine

En effet alors que les derniers résultats sont enregistrés les démocrates devraient obtenir une majorité de 53 sièges sans compter les indépendants. De fortes personnalités républicaines du Tea Party sont tout simplement balayées. Dans le Maine, Angus King, candidat indépendant, a remporté la course. Le siège était en jeu après la démission de la républicaine Olympia Snowe. Cette dernière, grande personnalité nationale était uen « républicaine centriste » ou modérée exécrée par le Tea Party. Et pour cause, ses priorités politiques étaient la réforme des règles de financement des campagnes électorales, l’accès à la contraception, l’aide aux PME et l’aide à l’enfance. Elle était l’une des neuf sénateurs républicains à voter pour la nomination de Sonia Sotomayor à la cour suprême des États-Unis. Mais elle avait aussi voté la réforme de la protection santé du président Obama en commission, la réforme de la régulation financière, le Matthew Shepard act, qui prévoit des peines plus lourdes pour les crimes de haine motivés par l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou le handicap ; ou l’abrogation de la loi Don’t ask, don’t tell, qui interdisait aux membres des forces armées américaines d’afficher leur homosexualité. L’année dernière elle annonçait son retrait de la vie politique arguant qu’il n’y avait désormais plus de place pour des modérés au sein du Parti républicain et qu’elle ne se reconnaissait pas dans la politique de haine idéologique du Tea Party… Le candidat Républicain officiellement investi, et proche du Tea Party, Charlie Summers est balayé par l’ancien gouverneur Angus King, un indépendant qui défend ouvertement une politique environnementale responsable, le droit à l’avortement et au mariage homosexuel.

D’autres élections sont particulièrement symboliques du recul des néo-conservateurs : Dans le Massachusetts, la démocrate Elizabeth Warren a été élue en battant le sortant Scott Brown qui avait conquis ce fief démocrate à la mort de Ted Kennedy, sénateur historique de l’Etat.

Dans l’Indiana, un siège de sénateur occupé par un républicain a été remporté par le démocrate Joe Donnelly, qui a battu le républicain Richard Mourdock. C’est ce dernier qui avait défrayé la chronique avec des propos sur l’avortement pendant la campagne. Dans le Missouri, la sortante démocrate Claire McCaskill est également réélue après une rude campagne contre le républicain Todd Akin qui avait déclaré que le viol ne peut pas provoquer de grossesse… Enfin Tammy Baldwin, l’a emporté dans le Wisconsin, devenant la première sénatrice affichant ouvertement son homosexualité.

Les résultats aux referendums marquent un tournant dans l’histoire sociologique américaine

Mitt Romney au soir de sa défaite

Les électeurs de 38 Etats votaient également sur 174 référendums, sur des sujets aussi divers que les impôts, le cannabis et le mariage gay. Dans la plupart des cas, ce sont les assemblées qui proposent le référendum aux électeurs mais une cinquantaine de référendums d’initiative populaire ont également lieu, comme dans le Maryland et l’Etat de Washington contre la légalisation du mariage entre personnes de même sexe. Le grand perdant de ces consultation est le conservatisme… Source Libération (intertexte)

[Les partisans du mariage homosexuel, les fumeurs de cannabis et les défenseurs du financement public de l’avortement sont les grands gagnants des dizaines de référendums organisés mardi. Grande première, le Colorado (ouest) et l’Etat de Washington (nord-ouest) sont devenus les premiers Etats américains à légaliser, à une large majorité, la consommation de cannabis à des fins récréatives. De nombreux Etats américains autorisent déjà la consommation de cannabis à des fins médicales, notamment pour les patients atteints de maladies graves, mais aucun n’avait jusqu’alors étendu la légalisation à la “fumette” privée. L’Oregon (ouest), Etat réputé progressiste, a néanmoins voté “non” à 55%.

La consommation de cannabis à des fins médicales gagne elle aussi du terrain: elle a été adoptée à 57% par le Massachusetts (est). L’Arkansas l’a en revanche rejetée (à 52%) et le Montana (nord-ouest) a adopté des mesures pour restreindre le champ de sa loi sur le sujet, votée en 2004.

Les partisans du mariage homosexuel — sujet qui déchaîne les passions aux Etats-Unis comme en France– ont eux aussi trouvé de quoi se réjouir dans les urnes, en plus de la réélection de Barack Obama, qui s’était déclaré favorable en mai dernier aux mariages entre personnes de même sexe. Le Maryland (est) et le Maine (est) viennent en effet grossir les rangs des Etats reconnaissant aux gays le droit de se passer la bague au doigt, tandis que l’Etat de Washington semblait bien parti pour les imiter, selon des résultats provisoires. Les victoires dans ces Etats portent donc à neuf le nombre d’Etats reconnaissant le mariage gay, déjà en vigueur dans le Connecticut (nord-est), l’Iowa (centre), le Massachusetts (nord-est), le New Hampshire (est), le Vermont (nord-est) et New York, ainsi que dans la capitale fédérale Washington.

En Floride (sud-est), où toute une série de propositions d’inspiration très conservatrice étaient soumises à référendum, les modérés ont finalement remporté la mise, notamment sur le thème de l’avortement. Les électeurs ont en effet rejeté, à 55%, une proposition qui visait à interdire l’affectation de fonds publics au financement de l’avortement, sauf en cas de viol, d’inceste, ou de danger pour la vie de la mère.

Quant à la Californie, bastion démocrate souvent précurseur en matière de sujets de société, elle a fait, comme en 2008, mentir sa réputation progressiste en rejetant l’abolition de la peine de mort et en renonçant à l’étiquetage des produits alimentaires contenant des OGM. Cette dernière proposition a été terrassée par ses opposants — les géants de l’agrochimie et de l’agroalimentaire — qui ont dépensé près de 40 millions de dollars ces dernières semaines pour contrer le texte.

Néanmoins, selon les premières estimations, le comté de Los Angeles devrait pouvoir imposer par la loi le port du préservatif sur les tournages de films pornographiques. Le “oui” au préservatif recueille près de 60% des suffrages (sur 38% des bulletins dépouillés), selon les autorités californiennes….]

Le 6 novembre 2012, le jour où l’Amérique fait peau neuve

En 1988 lme candidat démocrate Mike Dukakis se ridiculise en essayant de montrer ses compétences militaires

Si l’échec politique devait porter un nom aux Etats Unis ce serait celui de Mike Dukakis. En 1988, favori dans les sondages face à George Bush, le candidat démocrate s’effondre tout le long de la campagne et est sévèrement battu dans 40 Etats. Pour bien comprendre l’ampleur historique de la réélection du président Obama il faut utiliser la statistique ethnique très habituelle aux Etats-Unis. En 1988 Dukakis avait perdu de 19 points dans l’électorat blanc ce qui creusa sa tombe politique. En 2012 Obama lui est mené de 20 points dans l’électorat blanc et pourtant il est élu. L’Amérique a changé en profondeur et ce scrutin est la déclaration de décès de la vieille Amérique WASP (blanche,  Anglo-Saxonne, et Protestante).

Obama, un président affaibli par une crise économique sans précédent depuis les années 30 et considéré comme un intellectuel un peu snob et européen (ce qui est politiquement pire qu’un crime aux Etats-Unis), remporte sa réélection grâce aux votes des Hispaniques (71 %), des noirs (93 %), des jeunes (60 % chez les moins de 30 ans), des pauvres (60 %), des athées
(70 %) et des femmes (55 %). Mitt Romney est lui largement majoritaire chez les hommes (52%), les plus âgés (60 % chez les plus de 65 ans), les plus riches (54 %), les blancs (59 %) et les protestants (57 %) … Plus l’électeur est religieux et plus il vote Romney qui en fin de comptes se retrouve avec pour électorat une sorte de miroir abimé de l’Amérique des années 80.

Pourtant Mitt Romney était un candidat modéré, un homme politique qui est en fait l’initiateur et le modèle des réformes sociales Obama. Favorable au mariage gay et au droit à l’avortement, il change radicalement de posture au moment de la lutte pour l’investiture républicaine. Ainsi il adopte un discours musclé sur l’immigration illégale qui lui permet de remporter l’investiture du GOP mais qui lui coute en novembre le vote hispanique.

Bizarrement Romney a commis les mêmes erreurs que Sarkozy en France. Il a voulu gagné à droite par peur de se faire déborder puis abandonner par ses extrêmes. Le Parti Républicain, comme notre parti conservateur français l’UMP, se transforme en mouvement d’arrière garde avec un positionnement politique fondé sur la peur du changement et l’aigreur des vieilles personnes regrettant les jours heureux. Mitt Romney était un bon candidat et sa victoire était possible pour peu qu’il puisse imposer au parti une voie modérée et centriste. Bousculé et attiré à droite il a fait peur à la classe moyenne américaine qui l’a prouvé hier est beaucoup plus moderne que par le passé.

Au sein du GOP la guerre de succession est ouverte et il est fort peu probable qu’elle soit perdue par le Tea party qui développera l’analyse inverse : Romney était trop mou, trop centriste, pas assez à droite. Cela promet une longue série de victoires électorales pour le parti démocrate.

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