Bizutage de l’intégration aux sévices

Share
Bizutage via pessacais01

Le bizutage est probablement l’une des plus anciennes tradition du monde universitaire au sens large du terme. Forme d’intégration dans une communauté solidaire, il est censé représenter le rite de passage obligatoire à l’âge quasi-adulte et surtout l’entrée dans une société parallèle et privilégiée qui est la fondation du club fermé des “Anciens élèves de…”

Une tradition française qui remonte au XIIIème siècle

De manière assez surprenante l’article de wikipédia relatif au bizutage se contente d’un vague historique des débats qui entourent la pratique depuis quelques années sans jamais se poser la question du “pourquoi” nous décidons tous de nous soumettre un jour ou l’autre à cette tradition estudiantine.

Le bizutage est en fait apparu au XIIIème siècle presque dès la fondation de l’Université de Paris notamment auprès des étudiants en médecine. Il se résume à une série de “rites initiatiques” relativement violents dont les trois composantes principales sont l’humiliation, le sexe et l’alcool. Si le bizutage s’inscrit clairement dans les mœurs de l’époque et les habitudes des étudiants qui provoquent  régulièrement des incidents dans les tripots de la capitale il a un sens bien plus profond. A l’époque l’Église dirige la société et le droit. Elle voit d’un très mauvais œil les activités médicales et condamne assez violemment certaines pratiques comme  la dissection anatomique humaine qui reste exceptionnelle au Moyen-âge. L’Eglise interdisait de démembrer des cadavres pour assurer la résurrection des membres. Cette pratique était condamnée par l’Église. Par ailleurs, cette interdiction pour effet qu’on ne le dissèque pas durant le Moyen-âge sauf dans les souterrains des universités, au risque de se faire condamner. A partir de là le bizutage universitaire du Moyen Age s’apparente pleinement à un rite d’initiation qui permet de créer une solidarité entre étudiants qui doivent compter sur la solidarité du groupe afin d’éviter tout “drame juridico-religieux”.

Les inventeurs du bizutage

Peu à peu le phénomène se propage à toutes les universités européennes puis se transforme à la période moderne en jeux du cirques sans impact politique ou social.

Le bizutage moderne est le fruit des combats politiques dans la France révolutionnaire

C’est à partir du XIX ème siècle que cette pratique réapparaîtra, notamment chez les polytechniciens avant de s’étendre aux écoles militaires, puis à l’ensemble des universités. L’objectif du bizutage est à nouveau de souder les effectifs face au régime politique en place. C’est une forme de cérémonie rituelle composée de plusieurs acteurs: les bizuteurs, soit “les anciens”, ainsi que les nouveaux arrivants. L’objectif recherché de ce phénomène est tout d’abord l’intégration des arrivants à leur nouvel environnement de vie par le moyen de “jeux” divers. Au delà de ça il s’agit cette fois de consolider l’unité des futurs haut gradés de l’armée qui sont royalistes ou bonapartistes face à la République qu’aujourd’hui encore, dans certaines cérémonies nocturnes organisées à Saint Cyr on appelle “la gueuse”…

Le nom “bizut” apparaît d’ailleurs vers 1840 a l’école militaire de Saint-Cyr. Celui-ci viens de “besogne”, terme qui désignait les jeunes recrues espagnoles.

Le combat de l’État contre le bizutage

De tous temps le Gouvernement en place a tenté de restreindre l’impact du bizutage; d’abord pour des raisons politiques puis sous couvert de protection des jeunes devenus “victimes” des associations d’élèves. En 1928, Édouard Herriot Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts demande “aux chefs d’établissements de se montrer très sévères” et de prendre “toutes sanctions nécessaires” vis a vis des bizuteurs. Il faudra attendre presque 70 ans pour qu’un ministre dépasse la simple condamnation verbale et les sanctions localisées pour faire du bizutage un cheval de bataille législatif. Il s’agit de Ségolène Royal, alors Ministre déléguée, chargée de l’enseignement scolaire, qui fait voter le 17 juin 1998 la loi anti-bizutage. Ce texte insère au code pénal un article 255-16 qui dispose que ” Hors les cas de violences, de menaces ou d’atteintes sexuelles, le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunion liées au milieux scolaires ou socio-éducatifs est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500€ d’amendes.”

Outre l’aspect positionnement politique très fort pour Ségolène Royal qui fait une entrée tonitruante sur la scène médiatico-politique  ce texte est la première arme de guerre légale contre le bizutage, arme portée par une multitude d’associations de défense des jeunes victimes de ces pratiques à proprement parler “moyenâgeuses”…

Déguisé en femme pour un bizutage, il se fait violer

Violé car déguisé en femme ... Bruxelles sombre via http://tartie.over-blog.com

L’affaire fait frémir toute la Belgique. Un étudiant de  la très sage Hogeschool à Bruxelles a en effet fait l’objet d’une agression en marge d’une soirée d’intégration plutôt bon enfant. Le jeune homme, âgé de 19 ans, rentrait de son “baptême” habillé en femme – la tradition veut que les hommes se griment en femme et vice-versa lors de cette soirée – lorsqu’il a été pris à parti par un groupe de jeunes en plein cœur de la ville. Il a été conduit de force dans un parking et violé par deux adolescents, âgés de 15 et 17 ans. Les deux délinquants ont immédiatement été arrêtés et placés en détention provisoire dans une maison d’arrêt de la région.

Cette affaire a suffit à relancer le débat sur le bizutage en général et plus particulièrement sur les soirées étudiantes qui viennent le conclure. En effet, en réaction à cette terrible agression l’université de Bruxelles n’a rien trouvé de mieux que de demander aux élèves d’arrêter de se travestir pour éviter de se faire agresser…  laissant ainsi penser que l’étudiant a provoqué son agresseur en se travestissant. Au delà de l’émoi provoqué par cette décision c’est toute la condamnation du “bizutage” qu’il convient de replacer dans son contexte. Au nom de débordements réels qu’il convient de sanctionner on interdit des pratiques ancestrales qui sont nécessaires à la mise en place d’une cohésion de groupe. Le jeune homme agressé à Bruxelles ne l’a pas été dans le cadre de son bizutage et encore moins par des étudiants de son école. Il s’est fait agressé par deux crétins dégénérés à l’homosexualité refoulée. Cette agression n’a pour seul lien avec le “bizutage” que le calendrier et le lien imaginaire créé par l’Université elle même.

Maxime, “usiné” pendant trois mois en 2005 à l’Ecole nationale supérieure des arts et métiers (Ensam).

Un jeune homme au prénom imaginaire témoignait dans l’express en 2010 de son expérience de futur Gadzart : “Ici, on ne parle pas de bizutage mais d’usinage, une grande mise en scène qui dure tout le premier trimestre. Ne pas savoir ce qui nous attend est éprouvant. Chaque semaine, du lundi au jeudi, les nouveaux arrivants sont convoqués entre 19 et 22 heures pour apprendre les chants gadzarts [surnom des anciens élèves de l’école]. D’autres épreuves sont organisées à l’improviste, surtout la nuit. Mais il n’y a jamais d’attaque personnelle. En cas de problème ou de surmenage, on peut solliciter un deuxième année. On nous apprend à obéir, à encadrer, mais surtout l’importance d’une équipe. Certains n’adhèrent pas au folklore et refusent d’y participer. Ils ne sont pas exclus pour autant.

Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent. Les gadzarts peuvent sembler avoir tout d’une secte: langue (l’argad’z; il existe même un dictionnaire), costume (la biaude, une blouse grise que les gadzarts portent en permanence), symbole (une équerre portée autour du cou), surnom pour chacun (le surn’s, attribué de manière arbitraire par les deuxième année) et organisation hiérarchique. Aujourd’hui pourtant, je suis fier de faire partie de cette grande famille, où chacun se doit un respect mutuel.” Une famille qui perdure car de mon expérience d’observateur privilégié des anciens élèves de cette école, par delà les générations, les liens tissés dans ces moments semblent pour le moins indéfectibles !

Là encore il n’y a pas de vérité absolue …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *