Le combat d’Albert Saber, jeune copte égyptien pour la liberté de conscience

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Albert Saber, jeune copte égyptien engagé pour la liberté de conscience

Il a 27 ans. Comme 10 % des égyptiens, Albert Saber est un chrétien copte. Une plongée dans Wikipédia vous apprendra que la très grande majorité des Coptes sont membres de l’Église copte orthodoxe dirigée par un primat, mais il existe aussi depuis le XIXe siècle une Église catholique copte, ainsi qu’une Église évangélique copte. Les Coptes, comme tous les Égyptiens à l’exception des Nubiens, ne parlent qu’arabe et la messe se dit dans cette langue ; seules les prières du Credo et le Notre Père se disent parfois encore en langue copte qui est la seule descendance linguistique de l’égyptien ancien. C’est ainsi que les coptes se considèrent comme les seuls descendants directs du peuple égyptien de l’antiquité.

Les coptes sont les victimes traditionnelles de chaque nouveau soubresaut de l’histoire contemporaine égyptienne, de chaque nouveau basculement vers un pouvoir un peu plus religieux, un peu moins démocratique.

Qu’ils soient zabalin (éboueurs) des quartiers pauvres du Caire, commerçants, intellectuels, agriculteurs dans le delta du Nil, bureaucrates ou religieux, héritiers de vieilles familles alexandrines, enrôlés de gré ou de force dans les armées ottomanes, marginalisés ou englobés, les Coptes ont survécu. Ils ont rarement été distingués de l’ensemble de la population, que ce soit par les Arabes, les Français ou les Anglais. Les coptes ont toujours été vus comme étant une communauté à part et ne sont souvent pas considérés comme des “arabes”. Ce qui les distingue absolument et cela à tous les siècles, c’est leur attachement à la religion chrétienne et à leur langue. De fait, cette différenciation devient extrêmement sensible lors des tensions inter-religieuses avec le groupe dominant musulman. Dernièrement le fanatisme religieux a fait fuir nombre de Coptes en Europe du Sud, en Méditerranée orientale (Chypre, Syrie, Istanbul, Liban, Malte, Arménie), au Canada et jusqu’en Australie. Les tensions religieuses et les difficultés économiques poussent de plus en plus de Coptes vers l’exil. Ainsi entre 250 000 et 500 000 fidèles seraient exilés aux États-Unis. La France compte une diaspora copte relativement importante. Estimée à environ 45 000 personnes, elle est composée d’Égyptiens et de descendants d’Égyptiens venus surtout durant les années 1970. Au Royaume-Uni vivent environ 20 000 Coptes. Entre 6 000 et 7 000 Coptes vivent en Allemagne et entre 5 000 et 6 000 aux Pays bas.

Albert Saber, le blogueur blasphémateur

Albert Saber risque jusqu’à six années de prison. Il avait été arrêté sur dénonciation de voisins, qui l’accusaient d’avoir menacé la paix sociale en publiant des œuvres « de nature à provoquer la sédition confessionnell». Traduction : il a mis sur sa page Facebook un lien permettant de visionner les extraits du film « L’innocence des musulmans ». Un film de propagande anti-musulmans produit par un copte américain et considéré, à raison, comme offensant pour le prophète Mahomet. Il est également accusé d’avoir blasphémé contre les religions et porté atteinte à l’essence de Dieu. Traduction : Le jeune blogueur a repris des textes critiquant les religions et doutant de l’existence de Dieu. Le journaliste Christophe Ayad publie dans le monde un article poignant sur sa rencontre avec le jeune homme. J’ai ajouté la vidéo de l’arrestation d’Albert Saber entre musique, voyeurisme, fête et rage religieuse pour bien comprendre ce qui se passe en ce moment en Egypte…

Dénigrement des religions

Albert Saber

 Il a passé exactement quatre-vingt-treize jours en cellule d’isolement à la prison de Tora, au sud du Caire : quatre-vingt-treize jours dans une cellule de 3 m2 sans matelas, en tête à tête avec les cafards, un robinet récalcitrant et un plat de fèves bouillies ou de riz collant pour repas. Arrêté le 12 septembre, le jeune homme a été condamné trois mois plus tard à trois années de prison pour “dénigrement des religions”.

Dans la soirée du 17 décembre, le juge l’a libéré contre une caution de 1 000 livres égyptiennes (125 euros), en attendant son procès en appel qui aura lieu début 2013. En attendant la fin du procès, la famille d’Albert Saber a du fuir son domicile de peur d’être lynchée par une foule en colère.

Mardi soir, au moment où Le Monde l’a rencontré, il n’avait toujours pas dormi. Albert Saber ne tient pas en place, plus survolté qu’abattu. Physique de poids coq, les yeux vifs charbon, il veut raconter son histoire “depuis le début”.

“INSTRUMENTS D’OPPRESSION”

Pour lui, le “début” remonte à 2001, lorsqu’il rejoint la faculté de philosophie. “J’ai étudié les religions et je suis arrivé à la conclusion que c’était des instruments d’oppression basés sur des mythes.” Ce n’est pas arrivé d’un coup, mais au fil de ses lectures et de ses recherches sur Internet. Il décortique les textes sacrés, contredit ses professeurs en cours. Sa mère Karimane Massiha Ghali, une psychologue, confirme : “Quand Albert fait quelque chose, il va jusqu’au bout, je n’ai jamais pu l’empêcher.” Ses cheveux longs et ses idées farfelues lui valent déjà l’hostilité des islamistes du campus. Ses parents, qui vivent séparés mais ne peuvent divorcer à cause de l’interdit de l’Eglise copte, prennent peur.

Issu d’une famille de la classe moyenne, des coptes pieux sans être très pratiquants, Albert détonne dans le quartier populaire d’Al-Marg. Adolescent, il est passé par une phase mystique dont témoigne la petite croix tatouée sur une phalange de sa main droite. Il se réoriente vers l’informatique et passe tout son temps libre, à partir de 2006, à militer dans l’opposition libérale. La politique est son autre passion.

Quand la révolution éclate, en janvier 2011, Albert campe littéralement place Tahrir. Il est de toutes les manifestations et tous les groupuscules, se radicalise au fur et à mesure contre ses deux hantises : le régime militaire et l’emprise des islamistes. Les opposants institutionnels le déçoivent. La Sécurité d’Etat s’intéresse à lui et il échappe de peu à une arrestation le 25 janvier. Comme tant d’autres, il crée une page Facebook, qui devient un forum pour la poignée d’anarchistes et d’athées se reconnaissant dans ses idées.

“DIEU N’EST QU’UN DICTATEUR DE PLUS”

Pour lui, “Dieu n’est qu’un dictateur de plus”. Il a conscience de s’attaquer à un tabou : “En Egypte, la religion est sacrée. Je me moque, je montre les incohérences, je parle de Darwin et des faits historiques. Mais je n’ai jamais insulté les religions, ça non !” Il a entendu parler de L’Innocence des musulmans, mais assure n’avoir jamais mis en ligne la vidéo, qu’il juge “ridicule”.

Il s’étonne donc lorsqu’il commence à recevoir des coups de téléphone d’insultes à partir du 12 septembre. “J’ai appris que des salafistes avaient mis en ligne mon nom, mon adresse et mon numéro, ajoutant que j’avais insulté le prophète Mahomet. Ils cherchaient un bouc émissaire pour que les gens se défoulent. Alors ils me sont tombés dessus parce qu’ils m’avaient dans le collimateur.”Rapidement, une petite manifestation se forme sous sa fenêtre. Le lendemain, la foule est plus nombreuse et veut le lyncher. Sa mère appelle le commissariat. Mais quand la police arrive, elle défonce la porte de l’appartement, fouille la chambre d’Albert, l’arrête et l’emmène encadré de six policiers, qui ont du mal à le soustraire à la foule vociférante.

Au commissariat, le jeune homme est battu, puis jeté en pâture aux autres prisonniers, dont un lui lacère le cou avec une lame de rasoir. Terrorisé, Albert signe le procès-verbal d’aveux qu’on lui présente, de peur d’être livré à la foule, venue autour du commissariat.

Le lendemain, il est présenté au procureur général adjoint, Charif Chaarawi, qui ne lui pose aucune question sur sa blessure, mais beaucoup sur son point de vue sur l’islam, le Prophète et les autres religions révélées. “C’était une enquête religieuse, pas une enquête de justice.” Quand un des trois avocats d’Albert proteste, il est jeté hors du tribunal. Le procès s’ouvre fin septembre, sans que la famille ni les avocats d’Albert Saber soient prévenus. Les audiences, tenues épisodiquement, se déroulent dans une ambiance détestable : des avocats islamistes, venus y assister, appellent à la peine de mort, des femmes en niqab sont amenées, le personnel du tribunal le traite comme le pire criminel.

LA MÈRE DE SABER A PERDU EMPLOI ET APPARTEMENT

La vie de la famille est détruite. Karimane a perdu son emploi et son appartement, ainsi que les affaires qui y sont, le propriétaire ayant engagé une procédure d’expulsion. Elle ne peut plus remettre les pieds dans son quartier, où même le prêtre a condamné son fils.

Plus encore que la loi, c’est la société qui est intolérante. Albert Saber a été condamné en vertu de l’article 98 du Code pénal, qui punit la diffusion de “pensées extrémistes” et l’“incitation à la sédition” de six mois à cinq ans de prison. Le texte est suffisamment vague pour que chaque juge l’interprète comme bon lui semble. Ainsi, le célèbre acteur Adel Imam, condamné pour “insulte à l’islam “, a été relaxé en appel récemment. Mais depuis la révolution, plusieurs coptes ont été condamnés en province à des peines fermes sur simple dénonciation.

Dans le projet de nouvelle Constitution, rédigé par les islamistes et soumis à référendum samedi 22 décembre, “l’insulte aux prophètes” est strictement prohibée. Et Albert risquera une peine beaucoup plus lourde : “La liberté vaut qu’on se sacrifie pour elle”, rétorque-t-il. Sa mère, elle, continue de croire en Dieu mais en veut aux “hommes de religion, qui divisent et dénoncent au lieu de pardonner et de consoler”.

article d’origine du Monde.fr

5 thoughts on “Le combat d’Albert Saber, jeune copte égyptien pour la liberté de conscience

  1. via G+
    les minorites bahai et coptes sont les plus meprise,les plus violentes au monde.dommage qu’apres ce fantastique et spontane de foule en egypte,qu’on en revienne a la case depart

  2. via G+
    Pour autant que je me souvienne, les Coptes sont depuis longtemps (même du temps de Sadate) méprisés en Egypte, comme la plupart des minorités partout dans le monde, je suppose. :/ Il est bien clair que le vote de la nouvelle constitution ne va pas arranger leur cas, ni non plus celui de la majorité de la population. Difficile de comprendre, pour un occidental, pourquoi un pays qui vient de se libérer, et à quel prix, d’un dictateur, a voté pour une nouvelle dictature. 🙁 

  3. 一般人はこの人に特に興味ありません。

    traduction : Le grand public n’est pas particulièrement intéressé par cette personne.

  4. Ami auteur, quand vous parlez de liberté de conscience, estimez-vous que son combat lui permettrait de ne pas pratiquer lui-même des mariages homosexuels ?

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