Le pauvre et la bonne conscience

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Les Champs Elysées c’est aussi la pauvreté au cœur du rêve parisien

La France semble depuis quelques heures redécouvrir la pauvreté, l’indicible, celle qui ne tue pas sous des températures caniculaires dans quelques déserts éloignés mais celle qui nous dérange quand elle tend une main le long des marchés bio sponsorisés par la ville de Paris. Cette pauvreté qu’on observe d’un regard lointain la mélangeant peu ou prou aux flots de roumains dont d’un œil on se méfie mais que d’un mot on défend parce qu’on ne saurait afficher de quelque manière que ce soit un attrait quelconque pour une politique sécuritaire.

Ça commence avec les premiers flocons

La pauvreté fait son grand retour comme chaque année. Ça commence avec les premiers flocons, les frissons du matin, des discours volontaristes du ministre de passage, la publication des statistiques effarantes des “resto du cœur” … “Non mais quelle horreur la pauvreté progresse dans ce pays!” dira madame Michu à monsieur bidule en attendant le bus 46, et puis ils passeront à une autre thématique, plus prégnante, les embouteillages qui retardent le bus à cause des travaux place de la République … Alors on aura le spectacle des Enfoirés sur TF1, les dons sont en baisse, bien sur c’est la crise… La crise partout et pour tous, même pour cette ancienne idole de toute une génération qui maintenant qu’elle fuit l’impôt au profit des beautés naturelles de la Wallonie est enfin reconnue pour ce qu’elle a toujours été : un personnage odieux doublé d’un piètre acteur. Derrière les pitreries, les succès volages qui démontrent le talent autant qu’une horloge arrêtée, elle aussi, donne l’heure exacte deux fois par jour; Gérard Depardieu fait tomber le masque. On l’abat alors, on le vilipende sans risque, symbole de toute une classe dominante irrespectueuse et fuyant ses responsabilités… On le massacre avec autant de facilité qu’il est de droite donc haïssable … que n’ai je entendu les mêmes discours concernant Yannick Noah qui n’a jamais rapatrié ses revenus en France et continue à se la dorer à moindre frais se payant par ailleurs le luxe de revenir régulièrement vendre des disques et faire quelques leçons de morale à un troupeau de veaux consentants.

La pauvreté fait aujourd’hui la une de tous les journaux français.

Les chiffres sont tombés, comme un couperet (?) ou plutôt comme une ronde infinie qui se répète année après année en s’amplifiant… une ronde dont on craint un jour de voir la fin… de découvrir qu’au terme de la partition musicale c’est un déchainement de rage qui explosera et nous emportera. La pauvreté ce n’est pas une suite de chiffres qui nous font pousser des cris d’orfraie à l’heure du thé. La pauvreté c’est une multitude de 8,6 millions de nos compatriotes qui vivent sous le seuil de pauvreté… 1 français sur 7… on est loin de la “marginalité” ou du “clodo” de mon enfance.

Ces Français nous les côtoyons chaque jour. parfois ils font la manche, souvent ils viennent discrètement jeter un œil dans les poubelles de nos supermarchés ils ont moins pour vivre pendant un mois que la somme moyenne de nos dépenses de Noël. Ils dépensent moins pour manger pendant 2 mois que ce que nous allons en moyenne dépenser pour les repas de fin d’année. Je vous vois grogner. Je vous entend siffler doucement comme pour éloigner la mauvaise conscience de circonstance que ces mots pourraient faire apparaitre en vos cœurs … Oui je sais, on ne va pas arrêter de fêter Noël parce que d’autres ne le peuvent pas… Certes mais la question, la seule qui vaille est “que fait on le jour d’après?”

Que fait on le jour d’après?

10ème arrondissement de Paris

«La compétitivité et la solidarité, ce sont les deux conditions du redressement de notre pays. Elles se nourrissent l’une de l’autre. On veut marcher sur nos deux jambes.» Ces mots sont ceux de Marie-Arlette Carlotti, ministre aux Handicapés et à la Lutte contre l’exclusion. Ils ne sont pas anodins ou, plus exactement, il n’est pas anodin qu’un ministre socialiste utilise les deux expressions et choisisse de placer en première position la notion de “compétitivité”. ce n’est pas anodin parce que cela participe à la critique en creux adressée plus ou moins ouvertement aux “pauvres” … Ils ne sont plus assez “compétitifs” pour la société dans laquelle nous vivons. On retrouve là la notion insupportable de “mérite” qui dicte nos politiques publiques depuis 50 ans et qui nourrit les discours de ceux qui les dirigent.

Doit-on ainsi “mériter” des conditions de vie décentes ou nous sont elles acquises de droit?

Je dois vous avouer qu’à mon sens la question ne se pose même pas. Dois je le répéter … “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.” C’est l’article premier du texte fondateur de notre démocratie, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. C’est par notre naissance que nous acquérons des droits absolument inaliénables. Quelle est dès lors la valeur de ces droits inaliénables si on ne peut garantir qu’au cœur de notre société démocratique personne ne manquera jamais de nourriture ?

L’état d’urgence sociale

Au delà des annonces de circonstances, logements sociaux, hausse du RSA sur 5 ans ou logement d’urgence, notre pays devra être amené à s’interroger sur ses devoirs à l’égard d’une population où l’exclusion pourrait devenir la norme. les experts constatent une dégradation, y compris pour les plus pauvres parmi les pauvres. Ainsi, le nombre de ménages disposant de revenus inférieurs à 50% du revenu médian (803 euros mensuels pour une personne seule) s’est accru de 800 000, passant de 3,9 millions, en 2004, à 4,7 millions en 2010. Pire encore : si l’on descend encore un cran en focalisant sur les foyers aux revenus inférieurs à 40% du revenu médian (642 euros pour une personne seule), la tendance est aussi à la hausse : 1,5 million en 2004 et 2,1 millions en 2010. Un rapport du gouvernement au Parlement montre que loin d’être des profiteurs du système, les démunis ne font pas toujours valoir leurs droits. C’est spécialement vrai s’agissant des salariés pauvres : 68% d’entre eux ne demandent pas le RSA-activité voué à améliorer leurs revenus du travail.

Face à cette situation le temps n’est plus celui de l’aide ciblée et moins encore de l’amélioration technique ou technocratique. Le temps est venu de reprendre en mains collectivement les destins individuels d’êtres en déshérence. Oui il faut plus de place d’urgence pour loger les sans abris mais oublions le politiquement correct 5 minutes pour dire qu’on n’a plus le droit de laisser crever les gens dans la rue comme des chiens juste parce qu’ils refusent d’être secourus. Le devoir de notre société est d’empêcher ce suicide sur la voie publique et donc de placer tous les sans abris avec ou sans leur accord, au moins pendant la période où leur vie est le plus en danger. C’est également à l’Etat de prendre en charge cette soupe populaire qui s’est substituée à l’administration défaillante pour nourrir la part de nos concitoyens qui sans elle serait affamée. C’est à l’Etat qu’il revient de réformer la société et le monde du travail pour garantir que chacun puisse bénéficier d’une activité en corrélation avec ses compétences, d’une activité rémunérée “justement”. Pour ce faire, c’est vrai, il est plus que temps de lever les blocages réglementaires imposés pour de bonnes causes mais aux effets des plus dévastateurs pour les plus faibles.

Il faut écouter les associations et renoncer à nos clichés de citoyens aisés. Il faut oser le révolutionnaire en ne renonçant pas au bons sens populaire… Il faut … passer aux actes collectifs.

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