Quand l’Egypte sombre dans la théocratie

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Mohamed Morsi

La politique internationale n’échappe pas au bon vieux principe du verre à moitié vide ou à moitié plein. Quand certains s’acharnent à voir dans les derniers évènements les douloureuses prémices de la démocratie, d’autres constatent effrayés que derrière le mouvement populaire qui chassa Moubarak, l’Égypte abandonnée aux Frères musulmans sombre inexorablement vers la dictature religieuse.

Je ne reviendrai pas ici sur les responsabilités des bonnes consciences européennes et américaines dans ce drame terrible qui se joue au pays des Pharaons. Je l’ai déjà fait dans une série d’articles notamment dans l’Égypte et l’angélisme occidental. Aujourd’hui il n’est plus temps de s’interroger sur les causes mais plus sur les conséquences.

A l’origine de l’ambiance révolutionnaire qui règne dans les rues du Caire, il y a le référendum du 15 décembre sur le projet de Constitution du président islamiste Mohamed Morsi. Le principal bras de fer constitutionnel qui oppose les islamistes et leurs opposants porte sur la place de l’islam dans la politique et sur la définition des liens entre charia, loi islamique et règles du droit. Dans ce texte, comme dans la précédente Constitution, les principes de la charia sont la principale source du droit  mais uniquement d’après la doctrine sunnite, le courant majoritaire et classique de l’islam dans le monde. Cette clause est à double tranchant puisqu’elle rejetterait donc toute interprétation et progressiste et extrémiste. Pour la première fois, la Constitution stipule que les universitaires de la mosquée d’Al Azhar, considéré comme l’un des principaux lieux de recherche du sunnisme au monde, pourraient être consultés. A propos des libertés fondamentales, le texte est suffisamment flou pour permettre de restreindre la liberté d’expression. Sur la liberté de culte, seules les religions abrahamiques sont autorisées. Les autres croyants ne sont pas autorisés à pratiquer leurs cultes en public. Quand aux droits des femmes que l’Etat “doit protéger”, il est évoqué de manière flou et équivoque si bien qu’il peut être un moyen de restreindre les déplacements et les libertés.

Dans le même temps les déclarations des élus du parti des frères musulmans se multiplient pour revenir sur toutes les lois jugées insultantes pour l’Islam. Ils préparent donc les lois imposant le port du voile et surtout ils veulent revenir sur l’interdiction de l’excision. C’est notamment le cas de Azza El Garf, femme députée dans le parlement post révolution , partage la vision de son parti selon laquelle la place de la femme est d’abord au foyer. Elle estime que l’excision est : “une décision personnelle, en fonction des besoins de chaque femme. Si elle a besoin d’être excisée, elle peut consulter un médecin». Ce ne serait finalement qu’une “chirurgie esthétique d’embellissement que chaque femme devrait avoir le droit de pratiquer librement…”

“Education instead of mutilation” est le maître mot de la Fondation KIRIRA. Avec cette campagne, la fondation tente de faire comprendre le sort des femmes excisées montrées ici au lit avec un homme, sous l'apparence d'une statues de bronze, froide, ne ressentant rien

Dans une interview donnée au Point Tewfik Aclimandos, chercheur associé à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et proche de l’opposition égyptienne, explique de manière précise  comment les Frères musulmans comptent instaurer une théocratie en Égypte.

“Les Frères musulmans ont systématiquement fraudé au cours de toutes les précédentes élections. Lors de la dernière présidentielle, des milices liées aux Frères ont empêché plusieurs villages coptes d’aller voter. D’autre part, l’organisation islamiste possède visiblement beaucoup de sympathisants chez les ouvriers à l’imprimerie nationale. Lors du dernier scrutin, beaucoup de bulletins écrits à la main se sont révélés frauduleux. Toutefois, on ne peut dire si cela a réellement influé sur le résultat final de l’élection.

Les Frères ne sont pas pragmatiques. Ils appartiennent à une organisation léniniste qui sait parfaitement manier le double langage. C’est simple, ils mentent tout le temps. Ils avaient dit en 2011 qu’ils ne brigueraient pas la majorité au Parlement, ils l’ont fait. Ils ont dit ensuite qu’ils ne présenteraient aucun candidat à la présidence, ils l’ont fait. Lorsque Mohamed Morsi a fait campagne, il a déclaré que la composition de l’Assemblée constituante était très déséquilibrée et qu’il fallait y remédier, il ne l’a pas touchée. Cette organisation est en effet très plurielle. N’importe qui peut en devenir membre s’il observe les règles de la morale islamique : s’il ne boit pas d’alcool, s’il ne trompe pas sa femme… Mais l’appareil des Frères ne l’est pas du tout. Il est tenu par la branche la plus radicale du mouvement.

Ils veulent une théocratie. Vous n’avez qu’à lire leur projet de Constitution. Contrairement à ce qui s’est passé en Iran, il n’y a  pas de clergé en terre sunnite. Mais le projet de Constitution est ahurissant. Regardez la place de la femme, la liberté de la presse, sans compter la protection des minorités qui n’est même pas évoquée. Ce nouveau projet possède un article qui ôte toute souplesse à l’interprétation des principes de la charia. Nous allons vraiment vers un dispositif où les instances religieuses posséderont un droit de veto sur la législation. Les Frères musulmans ne sont pas modérés. Évidemment, ils le sont plus qu’al-Qaida, et demeurent moins à droite que les salafistes d’al-Nour (arrivés en deuxième position lors des élections législatives de novembre 2011). Toutefois, les Frères ont érigé pendant la campagne les salafistes en mal absolu, alors qu’ils demeurent aujourd’hui conciliants avec eux. Ils savent en effet que les militants d’al-Nour, bien plus honnêtes qu’eux, ont la capacité de leur nuire en captant leur électorat…

La nuit s’abat doucement sur l’Égypte et les mêmes médias occidentaux qui applaudissaient des deux mains la chute d’Hosni Moubarak pourraient un jour espérer, voir même prier pour une nouvelle prise de pouvoir par l’armée !

1 thought on “Quand l’Egypte sombre dans la théocratie

  1. trés interessant cette vision de ce monde,j’ai beaucoup de choses à dire sur le sujet,avec documents à l’appui,la presse francophone de l’egypte sur un site du cnrs.
    affaire à suivre

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