L’incroyable odyssée d’un animal politique : Gaston Flosse

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La Cour de cassation a rejeté mercredi 23 juillet le pourvoi formé par Gaston Flosse. Le sénateur et président de la Polynésie française est donc condamné à trois ans d’inéligibilité et va devoir démissionner de tous ses mandats politiques. L’homme politique, âgé de 83 ans, avait été condamné en appel le 7 février 2013, à quatre ans d’emprisonnement avec sursis, 125.000 euros d’amende et trois ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêts et détournement de fonds publics. La justice lui reproche d’avoir recruté pendant une dizaine d’années, à compter de 1995, pour le compte de l’Assemblée de la Polynésie française et de sa présidence, des personnes qui étaient, en réalité, mises à la disposition de communes, de syndicats ou d’associations. Ces agents auraient été embauchés en raison de leur proximité avec le parti de Gaston Flosse ou dans le but de les inciter à rallier sa formation.

Voilà l’article que je lui consacrais le 17 janvier 2013 :

Honni par les uns, adulé par les autres, quand il prend la parole dans les travées de la Haute Assemblée, le Sénat, le vieux lion de la Polynésie française chante plus qu’il ne parle avec cet incroyable accent coloré des Gambiers, son archipel de naissance.

PYFSJIBRO_hotel-the-blando-tetiaroa-voyage-sur-mesure-polynesie (12)Né d’un papa métropolitain exploitant la perle noire dans les îles du Pacifique et d’une mère originaire de l’archipel des Gambier, Gaston Flosse est un fils de la France, c’est en tout cas ainsi qu’il aime à se présenter. Fils de la mixité, enfant de la rencontre de deux peuples ; une rencontre issue de la colonisation mais construite dans la fascination réciproque de deux cultures si différentes. Il est né en 1931 à Rikitéa et son origine est à la source de la plus grande incompréhension métropolitaine à l’égard de la Polynésie. Dans notre imaginaire on voit bien quelques îles inondées de soleil au milieu de nulle part sans comprendre que la Polynésie est composée de cinq archipels, soit un total de 118 îles dont 67 seulement sont habitées. La Polynésie française s’étend sur un espace grand comme le continent européen. Rikitéa est ainsi à 1 700 km de Papeete, c’est à peu de choses prés la même distance géographique et culturelle qu’entre Marseille et Copenhague. Ancien volcan qui s’est effondré, l’archipel des Gambier est composé de plusieurs îles hautes dont Mangareva, où est située Rikitéa. Le tout est encerclé d’une barrière corallienne de 90 km. Contrairement aux autres archipels polynésiens, le climat y est frais car les îles se trouvent au sud (on est dans l’hémisphère sud) et la température peut atteindre les 12°c au mois de juillet.

A l’âge de 7 ans, Gaston Flosse suit ses parents au Pirae, une des communes principales de Tahiti. C’est pour lui un immense choc culturel puisque qu’il ne parle que le Mangareva, langue parlée sur son île d’origine et qu’il se trouve ainsi de fait dans l’obligation de s’adapter aux us et coutumes de ce qui est pour lui une nouvelle culture, un nouveau pays à des siècles de son île des Gambiers. Il s’en sortira plutôt pas mal puisqu’à la fin de ses études Gaston Flosse devient instituteur, métier qu’il exerce pendant 13 ans avant d’être happé par une folle ambition qui sera le moteur de toute sa vie : s’enrichir et devenir l’homme le plus puissant de Polynésie.

Il abandonne son métier d’enseignant au profit de celui d’assureur et s’occupe en priorité de son carnet d’adresses nouant des liens étroits avec quelques unes des plus grandes familles de l’archipel. Sa carrière politique commence en 1958 au sein de l’UTD-UNR qui représente le parti du général de Gaulle en Polynésie. Il faut bien comprendre que dès cette époque il n’existe dans l’archipel que deux camps politiques : les indépendantistes plus ou moins alliés à la gauche métropolitaine et les anti-indépendantistes ou « loyalistes » alliés à la droite. Dès 1958 Flosse fait ce second choix : il sera un rempart systématique contre toute velléité indépendantiste. Je ne vais pas vous compter par le menu ses 54 ans de carrière politique. Il occupa quasiment toutes les fonctions imaginables en Polynésie : maire du Pirae pendant 35 ans de 1965 à 2000, représentant à l’assemblée de Polynésie depuis 1967 soit pendant 46 ans sans discontinuer, député à l’Assemblée nationale de 1978 à 1982 puis en 1986 et encore de 1993 à 1997, sénateur depuis 1998, député européen de 1984 à 1986, il obtient le premier statut d’autonomie interne de la Polynésie française et devient le premier président de la Polynésie française en 1984, poste qu’il occupera à quatre reprises de 1984 à 1987, puis de 1991 à 2004 et quelques mois en 2004 et en 2008. Il est Secrétaire d’Etat dans le gouvernement Chirac de 1986 à 1988. Il occupera également trois fois les fonctions de Président de l’assemblée de la Polynésie.

Gaston Flosse avec Jacques Chirac l’ami de toujours

Gaston Flosse est un animal politique que rien n’abat. A compter de 2004 et du fait d’une grave erreur stratégique il se retrouve englué dans une série de divisions politiques de son propre camp qui permettent à son meilleur ennemi de toujours, Oscar Temaru, de prendre le pouvoir. Dès lors Flosse entre dans une sorte de lutte à mort avec à peu près tout ce qui bouge dans la vie politique polynésienne. En l’espace de 8 ans il organise l’instabilité politique et institutionnelle de la collectivité en s’alliant tour à tour avec la droite, la gauche et les indépendantistes. Il perd élections sur élections mais parvient à chaque fois, au gré de  ses alliances souvent contre-natures à garder au moins un pied dans l’antre du pouvoir. Le Gouvernement de Nicolas Sarkozy fait tout pour se débarrasser de ce chiraquien : on fait voter une nouvelle loi institutionnelle avec un nouveau mode de scrutin, on pousse Gaston Tong Sang pour remplacer le vieux lion à la tête de la droite locale et on croit presque avoir réussi quand Flosse décide de s’allier aux … indépendantistes et notamment Oscar Temaru. C’est comme ça qu’il parvient à être réélu au Sénat en 2008 mettant une véritable branlée électorale à l’UMP pourtant virtuellement majoritaire. (il serait trop long de faire ici le récit de ces quelques années pendant lesquelles l’assemblée de Polynésie a été dissoute deux fois laissant le champs libre à une vingtaine de gouvernements différents soit en moyenne plus de deux par an avec à chaque fois un changement d’alliance politique).

Gaston Flosse a 82 ans. Il a occupé des mandats électifs depuis 45 années sans discontinuer. Cumulard et affairiste il est poursuivi par la plupart des tribunaux de Polynésie aux motifs de « trafic d’influence », « faux et usage de faux », « prise illégale d’intérêts », « complicité de tenue illicite d’une maison de jeu de hasard », « détournement de fonds publics » et « corruption ». Souvent les jugements tombent à la veille des élections et souvent, mais pas toujours, il bénéficie d’un « non lieu ». Ainsi, après avoir été radié des listes électorales à la veille des élections de mai 2001, la Cour de cassation, réunie en urgence, lui rétablit ses droits. Puis, en juin 2001, il est également relaxé en appel du délit de « corruption passive ». En novembre 2002, il est, encore une fois, relaxé dans une affaire de déclaration de patrimoine dans laquelle il était poursuivi pour « faux et usage de faux ». Cependant, à la fin de 2009, sa situation juridique devient plus tendue : privé de son immunité parlementaire le 3 novembre et soumis à une procédure de déchéance de son mandat de sénateur dans deux affaires différentes, il est placé en détention provisoire en novembre et décembre 2009.

Le 15 janvier 2013, le tribunal correctionnel de Papeete le condamne à cinq ans de prison ferme pour trafic d’influence passif et corruption active dans l’affaire de « l’annuaire OPT » dite aussi affaire Haddad-Flosse. A l’audience, il avait été établi que Gaston Flosse avait perçu en liquide 1,6 millions d’euros de l’homme d’affaires Hubert Haddad, entre 1993 et 2005 en échange de quoi il avait favorisé les entreprises d’Hubert Haddad permettant à l’homme d’affaires d’obtenir des marchés, notamment auprès de l’OPT et de la compagnie aérienne Air Tahiti Nui.

La corruption active concerne un autre volet du dossier : Gaston Flosse a été condamné pour avoir monnayé le vote d’un élu, Noa Tetuanui, pour renverser le gouvernement d’Oscar Temaru en 2004.

Gaston Flosse est aussi le principal prévenu dans une affaire d’emplois fictifs, dont le délibéré est attendu le 7 février. Et voyez vous toutes ces décisions judiciaires tombent juste avant les prochaines élections à l’assemblée de Polynésie française qui devraient se dérouler en avril 2013 et dont le grand favori n’est autre que … Gaston Flosse. Le vieux lion n’a pas encore rendu les armes et il veut une dernière fois gagner, être le maitre du jeu et repousser inexorablement le passage par la case prison, comme son ami de toujours Jacques Chirac.

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