Edouard VIII, derrière la mésalliance, le fascisme ou comment en finir avec la Divine Idylle

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Edouard VIII pendant la Première guerre mondiale alors Prince de Galles

L’Histoire est parfois digne d’un téléfilm pour les dimanches après midi de M6. C’est exactement le cas de la fameuse romance universellement célébrée entre le roi anglais Édouard VIII et l’Américaine Wallis Simpson. Une liaison amoureuse voire passionnelle qui est censée avoir coûter sa couronne au fils de George V qui fut  contraint à l’abdication moins d’un an après son accession au trône.

Édouard VIII, est né le 23 juin 1894 à Richmond Park, dans les faubourgs de Londres sous le règne de son arrière-grand-mère, la reine Victoria. Il était le fils aîné du prince George, duc d’York (futur George V), lui-même second fils du prince de Galles (futur Édouard VII ). Il fut baptisé Edward Albert Christian George Andrew Patrick David mais il était toujours appelé David par les membres de sa famille et ses amis proches. Il n’était pas à proprement parlé “brillant” … Il passa deux ans au collège naval d’Osborne qu’il quitta car il ne se plaisait pas. Il intégra alors le Britannia Royal Naval College à Dartmouth qu’il dut quitter officiellement du fait de l’accession de son père au trône. Cela ne l’empêcha pourtant pas de passer trois mois en tant qu’aspirant à bord du cuirassé HMS Hindustan avant d’intégrer le Magdalen College d’Oxford qu’il quittera une fois encore … sans diplôme [merci Wikipédia]. Disons le donc clairement ce cher David est au mieux un cancre, au pire un garçon limité. Quoiqu’il en soit il a d’autres qualités qui font de lui le meilleur parti d’Europe. Il est bien sur l’héritier de la couronne britannique et force est de constater qu’au lendemain de la 1ère Guerre mondiale le nombre de couronnes a fortement diminué en Europe. Par ailleurs il est beau, athlétique et considéré comme plein d’humour. Son rang, ses voyages, son air élégant et son statut de célibataire attirèrent l’attention du public et à l’apogée de sa popularité, il était la célébrité la plus photographiée au monde ce qui ne l’empêchait pas pour autant de prononcer plus d’âneries que le commun des mortels comme lorsqu’il déclara en 1920 a propos des aborigènes : ” ils sont les formes de vie les plus révoltantes que j’aie jamais vues ! Ils sont les êtres humains connus les plus primitifs et les choses les plus proches des singes”…

Le futur Edouard VIII et Louis Mountbatten … un petit air de Prince Harry

Le futur roi ne cesse d’inquiéter la famille royale et la bonne société aristocratiques avec ses frasques sentimentales qui prennent d’abord la forme d’une bisexualité trop assumée (même pour l’Angleterre) puis d’un gout immodéré pour les aventureuses tumultueuses avec des femmes mariées pour finir bien sur, on y vient, au grand amour avec une femme à double titre incompatible avec la couronne : elle est américaine et déjà mariée. Ainsi donc Édouard a un certain gout pour le scandale qui n’est pas sans rappelé l’actuel prince Harry, 3ème après son père et son frère dans l’ordre de succession. Dès son adolescence, ses liens avec son cousin Louis Mountbatten sont considérés comme “inappropriés” par George V qui décide d’éloigner son fils en l’envoyant faire le tour du monde. En 1922 il s’attache à Edward Metcalfe, responsable à la cour du polo et des activités équestres.  Le roi George V écrit dans son journal : « J’ai demandé à David [Édouard] de renvoyer Metcalfe qui a une très mauvaise influence sur lui. David m’a tenu tête et a refusé obstinément de s’en séparer. » Qu’importe le roi ordonne que Metcalfe reçoive une affectation aux Indes. Les souverains profitent de l’accalmie pour présenter à leur fils des jeunes princesse “acceptables” sans aucun succès, le Prince préférant de loin les aventures d’un soir avec de belle aventurières de préférence déjà mariée et souvent plus âgées que lui. C’est l’une de ces dernières Lady Furness, épouse d’un pair britannique, qui le présenta à son amie américaine, Wallis Simpson qui avait divorcé de son premier mari en 1927 avant de se marier en deuxième noce avec Ernest Simpson, un homme d’affaire américo-britannique. L’aventure d’Edouard avec une femme américaine divorcée entraîna de telles inquiétudes que le couple était espionné par les membres de la Special Branch de la Metropolitan Police Service (habituellement chargée de missions antiterroristes) qui se renseignèrent en secret sur la nature de leur relation. Un rapport non daté détaille la visite d’un magasin d’antiquités par le couple dont le propriétaire nota par la suite que « la dame semblait contrôler complètement le POW [prince de Galles] ». La perspective qu’une américaine divorcée au passé discutable ait une telle influence sur le prince héritier inquiéta le Gouvernement et les membres de l’institution monarchique. Et c’est là chers lecteurs que nous touchons au cœur du problème.

Wallis Simpson et Edouard

Il est évident qu’au cœur des années 30, le mariage du futur Roi avec une femme divorcée par ailleurs roturière et étrangère pouvait poser de graves difficultés mais elles n’étaient pas pour autant totalement insurmontables. En effet, George V mourut le 20 janvier 1936 et Edward monta sur le trône sous le nom d’Édouard VIII. Le nouveau souverain proposa la solution alternative d’un mariage morganatique par lequel il deviendrait roi sans que Wallis ne devienne reine. Elle aurait un titre de rang inférieur et aucun des enfants qu’ils auraient ne pourrait revendiquer le trône. Cette proposition fut rejetée par le Premier ministre Stanley Baldwin. En fait, derrière l’argumentaire du scandale de mœurs se cachait une raison profondément politique. Édouard VIII a tout de suite rompu avec la tradition monarchique en interférant dans les affaires politiques à tel point que très rapidement les ministres se sont montrés réticents à envoyer des documents confidentiels et des papiers officiels à Fort Belvedere (la résidence du souverain) non seulement pour des raisons de sécurité mais aussi de peur d’intervention fantaisistes du nouveau roi, un rien fantasque. Ainsi en fut il même pour des détails, pourtant si importants pour nos amis britanniques, comme pour la monnaie qui portait son effigie. Il s’opposa à la tradition selon laquelle le profil du nouveau monarque sur les pièces de monnaie était tourné dans la direction opposée à celle de son prédécesseur. Édouard insista pour qu’il soit tourné vers la gauche (comme son père) pour bien faire apparaitre sa raie dans les cheveux, coiffure très à la mode à l’époque … Seules quelques pièces d’essai furent frappées avant l’abdication et lorsque George VI monta sur le trône, son profil était tourné vers la gauche pour maintenir la tradition qui aurait voulu que les pièces du règne d’Édouard VIII le montrent regardant vers la droite.

Cette “originalité” prenait une proportion particulièrement inquiétante en matière de politique internationale et il est désormais notoire que le débat qui secoua alors la monarchie britannique trouvait sa source dans les prises de positions de roi en la matière bien plus que dans des histoires de coeurs et de fesses. Le souverain Dandy aussi élégant que superficiel ne cachait pas sa germanophilie profonde et sa défiance envers la classe politique britannique, n’hésitant pas à bafouer la réserve imposée aux princes sur la conduite des affaires de l’Etat. Alors qu’il n’était que Prince de Galles il affichait un soutien amical à Oswald Mosley. Ce dernier avait fondé en 1932 l’Union des fascistes britanniques (British union of fascists, ou BUF). Spécialiste de l’histoire britannique et professeur à Sciences-po Bordeaux, François-Charles Mougel, précise qu’à partir de “1935 Mosley, qui rencontrera alors Hitler, subira, par l’intermédiaire de Diana Mitford et de sa sœur Unity, hitlériste déchaînée, l’influence du nazisme. Prétextant répondre aux attaques des juifs, dans les milieux populaires de l’East End londonien comme au sein des élites, il va développer un violent antisémitisme, associé à son discours antiélitaire, antiploutocratique, et nationaliste. Même si ses relations avec le Führer demeureront plus épisodiques qu’avec Mussolini […], Mosley n’hésitera pas à s’aligner sur les thèses nazies et à donner à son mouvement le titre significatif de British Union of Fascists and National Socialists en 1936… »

A la même époque, protégé par sa popularité de sportif dilettante, Edouard VIII cache de moins en moins ses sympathies pour les régimes dictatoriaux qui fleurissent en Europe. C’est en mettant en lumière la scandaleuse mésalliance qui se projette que le ministre parvient à ruiner le crédit du monarque qui, après 326 jours de règne, cède le trône à son frère. Il ne sera jamais couronné et s’il épouse Wallis, enfin divorcée, en juin 1937, il reste mal venu dans une famille sur laquelle il a jeté l’opprobre. La raison d’Etat s’accommoda toutefois de la fable d’une histoire d’amour pour masquer la tentation fasciste du monarque éphémère. Et ainsi furent détruits la plupart des rapports du MI5, service de sécurité et de renseignement…

Édouard VIII déchu reçu avec sa compagne par Adolf Hitler

Heureusement, le ménage fut moins radical dans les archives du FBI. On y apprend notamment qu’en mars 1936, quand l’armée allemande occupe la Rhénanie, le roi, qui d’après la Constitution ne doit pas influencer la politique britannique, sort de son rôle en déclarant au Gouvernement qu’il est farouchement opposé à une intervention franco-britannique ce qui laisse pantois Stanley Baldwin qui apprend par ailleurs au travers des rapports des services secrets que le souverain a établi des contacts secrets et étroits avec le régime nazi. Le Premier ministre décide alors d’utiliser la relation du Roi avec l’américaine pour faire abdiquer Édouard VIII qui tombe directement dans le piège tendu par le politicien. Quelques mois après son accession au trône, Edouard VIII informa Baldwin qu’il souhaitait épouser Wallis Simpson. Le Premier ministre présenta alors trois possibilités à Édouard VIII : abandonner l’idée du mariage, se marier contre l’avis de ses ministres ce qui entrainerait une démission du Gouvernement et une crise constitutionnelle ou abdiquer.  Édouard VIII signa les actes d’abdication à Fort Belvedere le 10 décembre 1936, 10 mois après son accession à la couronne, donnant ainsi raison à son père qui déclarait “Après ma mort, ce garçon va se ruiner en un an”.

Les craintes de Stanley Baldwin seront confirmées par les faits. En octobre 1937, le duc et la duchesse visitèrent l’Allemagne et ils rencontrèrent Adolf Hitler devant lequel le duc effectua le salut nazi.  Albert Speer cita Hitler directement : « Je suis persuadé que des relations amicales permanentes auraient pu être établies grâce à lui. S’il était resté, tout aurait été différent. Son abdication a été une lourde perte pour nous ». Pendant la guerre, le duc s’installa au Portugal. Il demanda néanmoins aux forces allemandes occupant la France de placer des gardes devant ses résidences de Paris et de la Riviera, ce qu’elles firent. Il resta en contact permanent avec les officiels allemands et tel Mosley il développa des prises de positions pacifistes fustigeant en privé l’entrée en guerre de l’Angleterre contre l’Allemagne. Quand il rendit ses doutes publics au travers d’une interview le premier ministre Winston Churchill menaça le duc de cour martiale s’il ne revenait pas sur le sol britannique. En août, un navire de guerre britannique emmena le couple aux Bahamas, dont le duc fut fait “gouverneur” avec interdiction de quitter le territoire.

Ainsi, derrière l’histoire à l’eau de rose, l’amour fou d’un Prince de rêves et d’une petite américaine, victimes du conservatisme d’une société pudibonde se cache en fait une stratégie politique et institutionnelle, certes quelque peu tordue mais au dessein exemplaire, écarter du trône de Victoria un arrière petit fils à l’esprit simple et dangereux …

2 thoughts on “Edouard VIII, derrière la mésalliance, le fascisme ou comment en finir avec la Divine Idylle

  1. On sait désormais qu’on l’a écarté du pouvoir à cause de sa sympathie pour Hitler… Wallis Simpson n’a été qu’un prétexte!!

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