Le Pen par Péan et Cohen, une histoire de fantasmes

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Le Pen une histoire française de Pierre Péan et Philippe Cohen

Je ne vous cacherai pas que j’attendais avec une certaine impatience de me plonger dans ce long travail de vérité sur un homme, que dis je … une marque, qui symbolise à elle seule toutes les fractures de la vie politique française de ces 30 dernières années. Jean Marie Le Pen ou l’histoire d’un mythe, tel aurait put être le titre de l’ouvrage de Pierre Péan et Philippe Cohen parce que c’est bien d’un mythe, même vieillissant dont on parle. De sa jeunesse bretonne, de ses guerres d’Algérie et d’Indochine jusqu’à son accession au second tour de l’élection présidentielle de 2002, les auteurs n’écartent aucun sujet et lèvent le voile sur la caractéristique commune à tout ce qu’a fait Le Pen, à tout ce qu’on a dit de lui : le fantasme. Car Le Pen est avant tout un fantasme, un objet politique créé, utilisé, manipulé par la classe politique française. Un fantasme même pour lui même qui réalise au soir du 21 avril 2002 que s’il n’accèdera jamais au pouvoir, il en est le seul responsable; que si finalement il perd, c’est tout simplement parce qu’il n’a jamais voulu croire à la victoire.

Le borgne roi au pays des aveugles de la démocratie

Le travail de Pierre Péan et Philippe Cohen vise dans un premier temps à tirer un portrait réaliste du président fondateur du Front National. De son parcours scolaire et universitaire chaotique probablement dut à la perte de son père en pleine seconde guerre mondiale, de son besoin maladif de charmer et de plaire, de prendre le contrôle affectif de son entourage qui fait qu’au fil du temps le leader vieillissant n’a plus “d’amis” mais des “fidèles” qu’il traite comme des créatures inféodées. Ils s’arrêtent longuement mais par touches chronologiques à la manière de penser du menhir de l’extrême droite française, son côté nouveau riche qui le pousse à tant aimer l’argent qu’au fil des années 80 il en fait une priorité. Rapiat, Le Pen ne se limite pas à détourner les héritages de sympathisants, il en fait un art et se construit un compte en banque de millionnaire (en Euros) en l’espace de 20 ans. Cet enrichissement est strictement personnel, non seulement il n’en fait pas profiter le Front national mais bien au contraire il siphonne les finances du parti en étant le bénéficiaire exclusif, via des sociétés de financement, des dons et des legs adressés au parti et des ventes de tee shirt ou pins estampillés FN. Le détournement, totalement légal, des finances du parti relève de la relation quasi maladive  qu’il entretient avec la notion d’appartenance. Le FN, ses élus, la famille, ses enfants tout doit être centré sur sa personne, son intérêt, sa volonté et cela de manière absolument assumée. Le Pen revendique l’organisation du mouvement qu’il a créé comme étant une “monarchie absolue” entièrement à son service et tel un tsar de l’éternelle Russie, il n’hésite pas à s’exclamer : “je le veux, je l’exige et je l’ordonne“. Tsar et autocrate du Front national  et probablement de toute l’extrême droite française, Jean-Marie Le Pen en avait rêvé pendant la première partie de sa vie publique. Il s’est acharné dès son arrivée à Paris à rassembler autour de lui par grappes des idéologues, des hommes de mains, des aventuriers idéologiques qui baignaient dans la collaboration ou l’OAS. Il se rêvait borgne roi au pays des aveugles de la démocratie et il a parfaitement réussi… convaincu que la Vème République ne pourrait lui accorder davantage il s’est dès 1988  limité à faire fructifier sa petite affaire familiale.

La marionnette épouvantail

Le Pen à l’Assemblée nationale le 9 avril 1986

Pendant 30 ans Le Pen a respecté à la lettre le contrat passé virtuellement avec François Mitterrand. Les deux auteurs décortiquent avec malice le rôle de l’ancien président socialiste dans le développement de l’extrême droite en France. En 1984 la majorité socialiste est au plus mal et la reconquête de l’électorat est lancée à l’Elysée au travers d’une double casquette assumée celle du “pompier pyromane”. François Mitterrand commence par offrir une tribune à Le Pen. Ce dernier s’est en effet plaint qu’on ne l’invitait jamais à la télé. Discrètement le Président intime l’ordre à la télévision publique d’inviter Le Pen ce qui sera fait dans l’une des émissions politiques les plus populaires de l’époque : l’Heure de Vérité. Deuxième étape le gouvernement met en place la proportionnelle pour les élections législatives de 1986 avec pour objectif de voire exploser les voix du FN au détriment de la droite en espérant ainsi au mieux voir la gauche dépasser la droite, au pire la droite dotée d’une majorité très courte à l’Assemblée. Enfin le Président  donne son accord au lancement de SOS Racisme pour lutter contre l’influence de l’extrême droite alors même qu’il est le principal moteur de cette influence. Ce faisant, l’objectif est double : rassembler toute la gauche et attirer la jeunesse vers lui ce qui sera un grand succès avec le slogan “génération Mitterrand” en 1988.

Le Pen accepte ce rôle d’épouvantail public et s’en délecte, les passages du livre concernant ses rapports avec Bernard Tapie sont d’ailleurs édifiants. Pendant 30 ans il sabordera systématiquement toute tentative de “respectabilisation” du FN, toute volonté d’alliance avec la droite républicaine. Il refuse de sortir de son cadre et se désintéresse totalement de permettre à son parti d’engranger des succès électoraux dans les scrutions intermédiaires. Il déteste les maires et tous les barons locaux qu’il n’aura de cesse d’exclure ou de pousser à la scission. La seule chose qui l’intéresse ce sont ses propres scores aux élections présidentielles et obtenir des députés européens pour engranger les subventions publiques. Les auteurs démontent ainsi année après année les relations de Le Pen avec les uns ou les autres, ils analysent décortiquent et mettent sur le devant de la scène le cadavre encore chaud de l’homme qui ne voulu jamais être roi.

Certains se sont enflammés à la lecture de ce livre: serait ce une œuvre de normalisation du lepénisme ?

Marine le Pen
Marine le Pen

Philippe Cohen, a dû négocier son départ de l’hebdomadaire « Marianne », à la fondation duquel il avait participé, en 1997. Poussé dehors par la charge de son propre patron, le directeur du magazine, Maurice Szafran, publiée au lendemain de la parution du livre. « L’objectif véritable de ce livre est de réhabiliter Le Pen […]. Une précision indispensable à nos lecteurs : l’un des deux auteurs, Philippe Cohen, est journaliste à “Marianne” », écrivait ainsi Maurice Szafran le 24 novembre. Une déclaration de guerre qui s’est soldée par deux mois de tensions internes et un départ qui laisse des traces. Philippe Cohen avait été associé depuis l’origine à l’aventure entreprise par Jean-François Kahn, créateur de « L’Événement du jeudi », puis de « Marianne ». Je ne quitte pas ce journal l’âme légère, a fait savoir Philippe Cohen au moment de tourner les talons via un communiqué distribué dans la rédaction. […] Je ne me souviens pas d’un équivalent dans l’histoire de la presse, pourtant riche en conflits internes ». Les deux journalistes ont été étrillés par la presse de gauche et simplement ignorés par la presse de droite mais pas parce que le livre serait favorable à Le Pen mais tout simplement parce que les auteurs ont levé le voile sur la comédie du pouvoir à laquelle les médias concernés ont participé plus qu’activement depuis 30 ans. L’ensemble est particulièrement bien résumé par Jean-François Kahn :  « Il s’agit quand même au final du livre le plus effroyable jamais écrit sur lui [Le Pen]. Il en sort lessivé, il n’en reste rien, pas même les vieux thèmes au nom desquels la gauche partait en guerre contre lui. Le procès contre le livre de Péan et Cohen est le fruit d’un contresens. La gauche, qui a abandonné depuis longtemps toute ambition, a besoin de Le Pen comme faire-valoir. En désossant Le Pen, Péan et Cohen laissent tout le monde à nu. De la part de Maurice Szafran, c’est différent. Entre lui et Cohen, le désaccord idéologique est ancien. Szafran a toujours pensé que le souverainisme de Cohen l’emmènerait un jour du côté obscur de la force. Il a cru que c’était fait avec ce livre. Il a eu tort. »

Cohen et Péan ont en fait produit une œuvre de salubrité publique démontrant que le premier rempart contre Le Pen s’était justement Jean-Marie Le Pen, diable sorti de sa boite. Les choses changent désormais avec sa fille, Marine qui, elle, a parfaitement bien compris pourquoi et comment conquérir le pouvoir. Les auteurs pointent du doigt les faiblesses des démocrates dans leur combat de pur forme contre Le Pen. En s’enfermant dans le rôle de “rempart contre le fascisme” la gauche a abandonné la quasi totalité de son corpus idéologique à la droite et à l’extrême droite : la Nation est depuis toujours une valeur de gauche tout comme le patriotisme, la laicité ou la sécurité pour les plus faibles. Les auteurs dénoncent la défense d’un internationalisme aveugle par la gauche alors même que jusque dans les années 80 c’est la gauche qui s’opposait à l’ouverture des frontières et au développement de l’immigration, au grand dam du patronat particulièrement favorable à l’arrivée sur le territoire national d’une main d’œuvre étrangère par essence “bon marché”.

Ainsi donc derrière la biographie du pantin Le Pen les deux auteurs ont ils réalisé un portrait en creux de la classe politique française, cruel, réaliste et inquiétant pour l’avenir. C’est peut être là le vrai enjeu de cette lecture.

4 thoughts on “Le Pen par Péan et Cohen, une histoire de fantasmes

  1. via g+
    Pourquoi insulter les gens? Et étudier le livre de quelqu’ un ne veut pas forcément dire qu on partage les convictions ni de l auteur ni de la “personne …” étudiée. Perso je crois qu il faut essayer de s éloigner de tous les extrémismes quels qu ils soient et on a tous la possibilité (voire le devoir) d exprimer nos idées et de respecter les idées des autres même lorsque nous ne les partageons pas. Cordialement. Peace aux frères terriens. Mdr.

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