Le Mâle dans toutes ses senteurs

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Ça semble être un bon équilibre pour le blog : alterner les sujets importants et sérieux avec les posts frivoles, un rien polissons qui parfois raniment vos yeux à défaut de nos neurones … et pourtant après avoir hier introduit la politique scolaire de Bertrand Delanoë je me dois à nouveau de tomber dans un sujet ô combien sérieux et problématique : le parfum par Jean Paul Gaultier !

Ah oui je vois poindre vos sourires sardoniques … vous vous dites que IGTBB a, encore, trouvé le moyen de balancer des photos coquines sur son blog sous couvert d’un sujet sérieux afin d’attirer le chaland sur ces pages … Votre mauvais esprit vous perdra chers lecteurs car Le Mâle de Jean Paul Gaultier  n’est nullement un sujet anodin … C’est un phénomène de société dont l’odeur s’ancre dans nos mémoires, attachée à des souvenirs plus ou moins heureux de notre jeunesse déclinante.

Le Mâle, c’était d’abord une promesse, celle de Brel

Le mâle deuxième version

La promesse du marin canaille qui chante dans le port d’Amsterdam et qui hante les rêves de ses dames patronnesses, celle de ces marins qui meurent pleins de bière et de drames mais qui aux premières lueurs renaissent dans la chaleur épaisse des langueurs océanes. Ce sont ces mêmes marins qui se lèvent en riant dans un bruit de tempête, qui dansent en se frottant la panse sur la panse des femmes jusqu’à ce que tout à coup l’accordéon expire et alors le geste grave et le regard fière, ils ramènent leur batave jusqu’en pleine lumière. Ils boivent et reboivent à la santé des putains d’Amsterdam de Hambourg et d’ailleurs. Enfin ils boivent aux dames qui leur donnent leur joli corps, qui leur donnent leur vertu, pour une pièce en or …

C’est la promesse d’être un homme comme on en fait plus tout, en forces et en histoires, sans un brin de cette finesse qui fleure tant la noblesse du XVIIIème siècle … Le Mâle du souvenir de nos grands mères qui, des champs ou de la mer, revient la peau meurtrie mais l’âme solide.

Derrière la mythologie, ce Mâle est une musique composée par le parfumeur Francis Kurkdjian, qui avait pour mission de « mettre tout l’univers de Jean Paul Gaultier dans un flacon ». On nous dit que tout cela vient des souvenirs d’enfance du couturier, des odeurs des marchés sur lesquels il se rendait avec sa grand-mère, qui ont donné l’idée au parfumeur d’ajouter des notes de sauge à celles de lavande, menthe et fleur d’oranger. Bien sur derrière les souvenirs comme souvent résonnent les fantasmes du couturier, fantasmagorie de son enfance, de ses odeurs et souvenirs; fantasmes de sa sexualité comme pourrait dire le bon docteur Freud et de la virilité derrière laquelle, peut être Gaultier, l’homme au cœur de femme,  court sans cesse.

En 2003 les Parfums Jean-Paul Gaultier ont lancé, sous la marque Le Mâle, une gamme baptisée Tout beau tout propre comprenant, en plus du parfum, des produits d’hygiène pour homme, et même du maquillage (khôl, marqueur pour les ongles, et baume à lèvres légèrement pigmenté). Il surf sur la mode du métrosexuel à défaut de l’initier. Une mode dont le symbole absolu est un autre fantasme de virilité assagie : David Beckham. C’est là tout le mystère de la publicité moderne ou comment renvoyer des images contradictoires pour charmer la clientèle. D’un côté Le Mâle réveille les fantasmes de l’hétérosexualité la plus aboutie, et de l’autre il ouvre une nouvelle voie inimaginable pour le marin fantasmé, celle de la part de féminité du Mâle. L’homme, le vrai est il donc celui qui sent le poisson, le sel, la marée et la sueur ou celui dont s’exhalent des parfums  de sauge, de lavande, de menthe et de fleur d’oranger ; celui qui prend soin de son apparence au point de finalement se maquiller plus ou moins subtilement?

Un parfum imbibé de culture homosexuelle qui trouve le succès chez les jeunes hétérosexuels

Le Mâle par Gaultier

Le flacon se caractérise par une forme de buste d’homme sans bras et sans tête, revêtu d’une marinière à la musculature proéminente, à la manière de la statuaire grecque antique, alors que la campagne publicitaire est un modèle du genre pour évoquer l’homosexualité masculine au travers de personnages qui en sont finalement la négation. Dans son ouvrage Queer French: Globalization, Language, and Sexual Citizenship in France Denis M. Provencher montre comment Gaultier reprend tous les codes artistiques de Jean Genet dans sa publicité.  Deux marins se font faces, assis à une table, ils s’affrontent au bras de fer comme on pourrait le faire dans les gargotes des années 50 dans un port imaginaire aux eaux turquoises. Ce faisant ils affichent, en premier plan, leurs bras musculeux couverts de tatouages. C’est en fait le même homme qui est utilisé pour jouer les deux personnages ce qui accroît le trouble entre deux marins jumeaux qui sont consumés d’envies l’un pour l’autre dans un regard purement narcissique très proche de la réalité du désir homosexuel. Cette image est une reprise évidente d’une scène mythique de Notre-dame des Fleurs, le livre publié en 1944 par Jean Genet qui raconte la vie d’un assassin de 16 ans à la beauté fulgurante. La scène montre Divine et Mignon, présentés comme des jeunes boxeurs nus, qui restent debout face à face, subjugués l’un par l’autre et presque convaincus de s’observer eux mêmes dans un miroir.

Jean Paul Gaultier a non seulement réussi à projeter pour la première fois toutes cette imagerie sur les médias français mais il va beaucoup plus loin puisqu’en 2003 le parfum Le Mâle devient le numéro un des ventes de parfums masculins en Europe. Ce parfum composé au travers des fantasmes divers de Gaultier et dont toute la communication est exclusivement élaborée sur la base de clichés homosexuels parfume une génération entière de jeunes hommes se voulant les Mâles du XXI ème siècle, qui sont bien sur pour la plupart des hétérosexuels mais  qui n’intègrent jamais le sens réel des choses.

Le Mâle, la nouvelle génération … il devient Le Beau Mâle

Kaylan Falgoust est le nouveau Beau Mâle de Jean Paul Gaultier

Dix-huit ans après Le Mâle, laisse place au “Beau Mâle“!  Gaultier révolutionne tout ! Si les souvenirs du marin sont toujours là, ce ne sont que des souvenirs. La moiteur laisse place à la fraicheur torride qui s’écrit sur une vitre embuée. Francis Kurkdjian, toujours caché derrière ce nouvel opus assume les changements : “le détournement de la lavande qui caractérise Le Mâle demeure, mais la facette orientale s’efface chez Le Beau Mâle au profit d’une sensualité à fleur de peau. Comme si la peau transpirait le parfum”…

Si l’on retrouve le corps huilé, le tatouage et le regard de braise d’un marin bellâtre dans la publicité; il n’est plus narcissique. C’est vous qu’il regarde, dans les yeux, avec un regard franc et direct, un tantinet provoquant. Il s’agit de Kaylan Falgoust qui pose nu sur une peau de bête et qui semble vous inviter à le rejoindre pour une soirée câline… Exit donc le marin canaille des premières années. Voici venu le temps de l’éphèbe au corps de rêves qui ne garde des jeunes années du parfum qu’une marinière abandonnée nonchalamment sur l’épaule gauche et le tatouage représentant une sirène sur la droite. Les fantasmes initiaux s’effacent désormais au profit de l’image sur papier glacé du métrosexuel dominant la société de consommation. Le marin devient une pin up des années 50 mais au masculin, marquant plus que jamais le nouveau rôle de l’homme dans la société occidentale contemporaine. Plus que jamais Gaultier est dans son temps, son époque. il avance au gré de nos envies oubliant peut-être ainsi de les infléchir au gré de ses envies créatrices à lui. Le parfum est sorti hier et reste désormais suspendu à votre envie de céder ou non à la … tentation !

 

1 thought on “Le Mâle dans toutes ses senteurs

  1. ping
    Bon anniversaire Coco, profites bien de tous ces beaux mâles. D’ailleurs je t’en rajoute un pour la journée mais attention ce n’est qu’un prêt sinon mes copines qui étaient au SDL avec moi vont me frappper, elles ont succombés à son charme dans le métro parisien

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