Redécouvrir la « terrifiante solidarité négative » d’Hannah Arendt

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Hannah Arendt

Dans le métro, sur les quais, l’affiche attire notre œil. On ne peut s’en détourner, cette immense affiche Noir et Rouge, cette petite bonne femme devant une machine à écrire et au fond, énorme, immonde, tel un détail envahissant la croix gammée  des nazis. C’est bien d’un film dont il s’agit. La nouvelle oeuvre de Margarethe Von Trotta et qui porte comme titre le nom de son héroïne : Hannah Arendt. Le film raconte comment la philosophe juive allemande est envoyée à Jérusalem par le New Yorker pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs. Les articles qu’elle publie et sa théorie de “La banalité du mal” déclenchent une controverse sans précédent où elle ne cède rien. Son obstination et l’exigence de sa pensée provoquent ainsi son isolement personnel, médiatique et philosophique.

Une masse informe d’individus furieux

Personne aujourd’hui ne s’aventurerait à décrire Hannah Arendt comme une petite idiote prétentieuse qui n’a rien compris au “mal” et à la société contemporaine. Ses écrits n’ont en fait jamais été autant d’actualité, ils apparaissent avec le recul du temps presque prémonitoires en ce qu’ils annoncent les fractures sociétales qui sont aujourd’hui presque évidentes quand on jette un regard objectif sur les sociétés occidentales contemporaines. Le rejet de l’autre, le communautarisme outrancier qui nourrit les haines modernes, ce moment où finalement, la majorité réalise qu’elle n’est plus qu’une minorité comme les autres. Derrière sa colère gronde la révolte sociale d’individus décidés à reprendre en mains le destin collectif. Dans son article du 24 avril (dont les extraits sont en italique soulignés dans le texte du présent article), Sophie Péters regarde l’actualité brûlante de l’adoption du mariage gay au travers d’une grille de lecture réalisée par Hannah Arendt. Pour autant la question de la pertinence de cette pensée doit être plus largement analysée face à la montée de ces groupes sociaux qui se transforment en une « masse informe d’individus furieux ». On doit s’interroger quand, de toute évidence, cette “masse” là devient la majorité dans un système démocratique.

Le débat sur le mariage gay a été un déclencheur de la vigie conservatrice de la France et je le regrette tant la revendication de l’égalité des “droits” est la plus légitime qui puisse exister dans une République. Pour autant on ne peut écarter d’un trait de plume acide le sentiment d’exaspération de la masse anciennement silencieuse face à la politique des “minorités” que les gouvernements appliquent depuis 40 ans : ce sentiment diffus qu’ont un certains nombre de nos compatriotes d’être perpétuellement stigmatisés dans leur histoire, dans leur culture, dans leur mode de vie, dans leurs convictions et leurs choix politiques. Cet enfermement tyrannique dans une alternative close entre le “bien” et le “mal”  est une autre forme de despotisme collectif qui impose ses valeurs et visions du monde et qui ne peut nous mener qu’au désastre.

C’est pourquoi, probablement en contradiction avec les préceptes de celle que l’on nomme “professeur de théorie politique”, je suis favorable à la libération de la parole. J’appelle de mes vœux que les émotions puissent s’exprimer librement et que Véronique Genest puisse faire librement son coming out d’islamophobe  à la télévision sans que cela ne provoque une tempête médiatique. Je veux que Christine Boutin puisse dire librement qu’elle est homophobe sans être poursuivie et condamner car nier la haine, l’empêcher de s’exprimer , ne fait que nourrir la bête immonde dont le déferlement, après une si longue disette d’expression, sera incontrôlable.

Le racisme ordinaire

Un de mes contacts Facebook habitué des sempiternelles pleurnicheries sur le thème je suis en France mais je suis gay, étranger, musulman et les Français sont des salopards racistes, homophobes et islamophobes, s’étonnait qu’au bout de quelques jours, un autre de ses amis commente ses statuts insupportables par un message du genre “put**n mais qu’est ce que tu fais encore là ?! casses toi!”… Il a dès lors éjecté le malotrus et hurlé aux propos xénophobes quand finalement ils étaient peut être simplement de bon sens dans une démocratie et bien loin du “racisme ordinaire”. Simplement la parole se libère peu à peu parce que la colère ne peut plus être contenue. Elle nous étonne, nous les privilégiés qui pensions que nos idées avaient enfin emporté la bataille finale; que le combat entre le rouge et le noir était parvenu à son terme; nous, la génération qui en pleine adolescence a vu s’effondrer le mur de Berlin et qui pensait que c’était enfin, la fin de l’Histoire.

Nous avions tort et c’est là que nous retrouvons Hannah Arendt et sa “société de masse” dont la première des caractéristiques est justement ce conformisme qui élimine la possibilité même de la divergence d’idées et de valeurs et qui fait par là exploser la sphère privée au profit d’une identification des discours publics et privés. Nous ne savons plus nous même distinguer ces deux sphères et encore Hannah Arendt ne connaissait elle pas Internet puisqu’elle est morte à New York en 1975.

 Si la pensée n’est pas une garantie de bonté, nous dit Arendt, l’activité pensante – conçue comme pluralité, c’est à dire dialogue, écart de soi à soi qui vise une réconciliation – reste le seul fondement de la conscience morale. Pour cette philosophe, qui a laissé une œuvre majeure sur les « origines du totalitarisme », sortie de l’ombre en France dans les années 1970, le pouvoir est l’expression d’une initiative à plusieurs et non pas l’exercice d’une domination.  Elle nous invite à dépasser les clivages par la recherche permanente du compromis social et politique; à préserver nos différences sociales qui sont autant d’identifiants individuels préservant les citoyens de la soumission collective à une idéologie commune, une nouvelle sorte de morale publique qui nous interdirait de penser et de nous exprimer, un nouveau totalitarisme. Arendt a désigné le totalitarisme comme un régime politique apparu à l’ère moderne, prenant assise dans le sentiment d’une perte d’appartenance au monde, que la philosophe appelle désolation. Un déracinement produit, selon elle, par l’effondrement de la société de classes et de ses fonctions sociales qui prive les hommes d’un monde référent commun et laisse la place à l’idéologie, seule forme de pensée qui subsiste après la perte du vivre ensemble.

Sa pensée nous exhorte à soigner l’amertume personnelle ou communautaire pour défendre l’intérêt commun, à ne pas transformer le débat démocratique et républicain en affrontement entre groupes identitaires ou communautaires.

Je me désespère jour après jour d’une société où l’individualisme rampant issu des années 80 n’est combattu que par un déferlement des sentiments communautaires, où la race, le sexe, la religion, la sexualité viennent remplacer, dans le débat public, la classe sociale et l’école de pensée. Je me désespère de voir sur les réseaux sociaux des groupes identitaires se monter eux-mêmes le bourrichon sans jamais se poser un instant et jeter un regard honnête et réfléchis sur leurs discours.

Nous nous construisons un avenir de combats de fractures et de confrontations là où, dans mes chères étude, on nous annonçait une ère du vide idéologique, là où notre jeunesse nous promettait un monde apaisé, loin des grands conflits internationaux. Cette fin de l’histoire n’aura été finalement qu’une fin de l’Histoire telle que nous la connaissions. La fin de l’Histoire issue des Lumières et de la Révolution française, la fin des conflits “mondiaux” des guerres de masses. Mais qu’avons nous gagné? Un monde morcelé où la guerre est au sein même de nos société démocratiques, où ce sont les enfants de la République qui lui portent les coups les plus rudes.

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