Paris, une ville d’opposition : la loterie électorale (dernière partie)

Share

première partie 1789 – 1870 deuxième partie 1871 – 1958  troisième partie 1958 – 2002 quatrième partie PLM 1982

Gaston Deferre maire de Marseille de 1953 à 1986, père de la loi PLM

L’expression « loterie électorale » pour qualifier les lois PLM est de Jean-Claude Gaudin qui fut à la fois victime et acteur de la manipulation institutionnelle de grande échelle mise en place pour limiter la démocratie dans les trois plus grandes villes de France. Le principe de cette manipulation est simple : les électeurs votent selon le mode de scrutin des villes de plus de plus de 3 500 habitants. En d’autres termes il s’agit du scrutin de liste à deux tours avec une prime majoritaire. Mais contrairement à toutes les villes de France, à Paris Lyon et Marseille, le suffrage s’exprime au niveau de « secteurs », qui correspondent pour Paris et Lyon aux arrondissements alors qu’à Marseille ils constituent un regroupement d’arrondissements.

Jean Claude Gaudin devra attendre 1995 pour faire basculer Marseille ... enfin maire!

L’objectif officiel de cette loi était d’ancrer l’élu local dans le territoire, de créer un lien entre les élus et les citoyens. Dans les faits elle devait permettre au Parti socialiste d’empêcher la victoire de la droite à Marseille en 1983 et d’espérer conquérir Paris et Lyon. L’histoire montre que cela fonctionne à merveille. Pensez bien que le ministre de l’intérieur qui écrit et porte la loi PLM en 1982 n’est autre que l’inénarrable Gaston Deferre, maire de Marseille qui un an plus tard sera réélu face à Jean Claude Gaudin grâce au système électoral qu’il aura bâti sur mesure pour Marseille. En 1983 Deferre est électoralement battu à Marseille où il obtient sur l’ensemble de la commune moins de suffrage que la liste de droite et pourtant il préserve son siège de maire car, grâce au découpage en secteurs il obtient plus d’élus que ses adversaires… c’est magique, c’est la loterie PLM !

En 2001, on recommence : la gauche aussi bien à Lyon qu’à Paris remporte la mairie alors qu’elle a perdu les deux scrutins en voix. Ce qui choque tant nos concitoyens lors des élections présidentielles américaines est en fait la règle pour les élections municipales dans les grandes villes française : qu’importe le vote populaire, seuls les grands électeurs comptent !

C’est aussi l’échec complet de l’idée d’élus de terrains :

C’était la justification ultime du découpage par secteurs ou arrondissements : rapprocher l’électeur et l’élu. Les maires d’arrondissements seraient des édiles de villages au cœur des grandes métropoles. Proches de leurs électeurs ils ancreraient l’action municipale au cœur de la vie quotidienne. Pourtant, en 1989, Michel Noir (RPR) bat le maire sortant UDF Francisque Collomb (sans rapport avec le Collomb actuel) qui était maire depuis 1976. A la veille du scrutin, les maires d’arrondissements étaient tous issus de la majorité Collomb. Elus reconnus et bien implantés dans leurs arrondissements respectifs, ils ont tous été battus. Les électeurs ont démontré à cette occasion que malgré le travail réalisé dans les arrondissements le choix du maire central était le critère principal de leur vote.

Ainsi donc qui connait vraiment à Paris ne serait ce que le nom de son maire d’arrondissement à moins de s’intéresser de très prés à la vie politique locale ou encore de disposer d’une personnalité d’envergure nationale ? A priori sa voisine ou sa boulangère. Pour le reste, le maire d’arrondissement n’a l’importance que de ses compétences institutionnelles, en d’autres termes proche du néant absolu.

Prenons deux exemples simples et sans lien avec la vie politique parisienne :

Le vote gaulliste (reproduction de l'atlas électoral de la France de Frédéric Salmon)
source Atlas électoral de la France de Frédéric Salmon


De 1946 à 1969, la vie politique française a été bouleversée par l’émergence puis la domination du vote en faveur du Général de Gaulle. On a souvent cru et dit que c’était une sorte de transvasement entre la droite exsangue de la IIIème République et le Général qui la ferait revivre sous une version moderne et républicaine au lendemain de la seconde Guerre mondiale. Pourtant en regardant les cartes électorales on constate que la carte du vote gaulliste ne correspond à aucune carte du vote de droite d’avant guerre et ne correspondra plus jamais à la carte électorale de la droite post gaullienne. En fait, le vote en faveur du Général de Gaulle, et de ses partis politiques, sera toujours exclusivement lié à l’image du libérateur de la France. Il trouvera toujours son origine électorale dans la carte de la France occupée.

 

De la même manière  on peut prendre conscience de la nature essentiellement personnelle, et même personnalisée, du vote au travers des résultats du 1er tour de l‘élection présidentielle de 1974. Les cartes démontrent avec force que l’on vote uniquement pour une personnalité et non pas pour des idées. Chaban Delmas s’impose en Aquitaine et Royer gagne à Tours … la victoire reviendra à Valéry Giscard d’Estaing, dans cette primaire de droite car au delà de sa carte “personnelle” il aura su s’allier la carte traditionnelle du vote centriste dans la moitié ouest de la France (Les cartes sont en fin d’article).

 


Une fois encore une élection se joue d’abord sur la personnalité du chef de file et sur sa popularité.

En effet, la loterie électorale n’a pas empêché Jacques Chirac de conserver la maîtrise absolue de la capitale aux élections de 1983 et de 1989 avec deux grands chelems consécutifs, ses listes emportant les 20 arrondissements.

Jacques Chirac, maire de Paris de 1977 à 1995

La comparaison avec Bertrand Delanoë n’est pas flatteuse pour l’actuel locataire de l’Hôtel de ville. Élu, je l’ai dis, sur un malentendu en 2001; il est par la suite en 2008 apparu, avec justesse, comme le plus compétent des candidats qui se présentaient à la mairie de Paris; comme le seul candidat « sérieux ». Pour autant les résultats des élections municipales de 2008 démontrent que Delanoë n’est jamais qu’un vainqueur par défaut; l’homme qui parvient à rassembler une majorité sur une ambition commune de conquête mais pas sur un projet réellement partagé.

En 1977, Chirac est lui aussi élu dans le cadre d’une triangulaire mais qui ne divise pas ses opposants mais son propre camp. Au terme du 2nd tour ses listes s’imposent dans 12 arrondissements contre 2 aux candidats UDF (2ème et 16eme) et 6 à la gauche (4e, 11e, 13e, 18e, 19e et 20e arrondissements).

Six ans plus tard, en 1983, en pleine domination socialiste sur le pays, les listes menées par Jacques Chirac emportent la majorité dans la totalité des 20 arrondissements de Paris alors même que le parti socialiste présentait comme candidats des personnalités de premier plan telles que Jack Lang ou Lionel Jospin. Six ans plus tard, en 1989 et à peine 1 an après une cinglante défaite aux élections présidentielles, Jacques Chirac emporte à nouveau la majorité dans la totalité des 20 arrondissements de la capitale. Il faudra attendre 1995 pour que la gauche revienne et emporte 6 arrondissements sur 20 mais cette fois face à Jean Tibéri ce qui tend à démontrer que les grand chelem de la droite en 1983 et 1989 se faisaient d’abord et avant tout sur la personnalité du maire sortant dont la popularité garantissait une écrasante majorité au conseil de Paris.

A titre de comparaison, en 2008, dans ce que l’on a considéré comme une « grande victoire personnelle » de Bertrand Delanoë et face à une droite parisienne exsangue et divisée, la gauche obtient la majorité dans 12 arrondissements contre 8 à la droite.

2014, un tournant pour paris

Un siège pour deux femmes, Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP) et Anne Hidalgo (PS)

Les élections municipales de 2014 seront quoi qu’il advienne un tournant politique pour la capitale. Soit elles marqueront la fin de l’opposition systématique entre les majorités municipales et nationale en confirmant l’ancrage à gauche de la capitale alors même que le pays est dirigé par un Président et un Parlement socialistes, soit elle seront marquées par un début de reflux de la majorité socialiste. Je ne parle pas de basculement à droite pour une raison simple : à moins d’une catastrophe nationale il est mathématiquement quasi impossible à la droite de conquérir Paris en 2014. Dans l’état actuel de la répartition des sièges entre les arrondissements, pour l’emporter, la droite devrait garder les 8 arrondissements qu’elle détient (1, 5, 6, 7, 8, 15, 16 et 17) mais elle devrait en outre en conquérir 3 autres et pas n’importe lesquels : les 12, 13 et 14ème arrondissements. Un inversement des scores de 2008 dans ces trois arrondissements donnerait une majorité de 2 sièges à la droite au Conseil de Paris… mais un inversement signifie que la droite ne doit pas se contenter de l’emporter à 51 % contre 49 % mais qu’elle doit y obtenir des scores proches de 70 % des voix, ce qui est pour le moins improbable.

D’autant plus improbable que par une loi tout juste sortie du Parlement et actuellement contrôlée par le Conseil constitutionnel, nous l’avons vu, le législateur a transféré 3 sièges d’arrondissements acquis à la droite vers des arrondissements acquis à la gauche. En d’autres termes, si la loi est confirmée alors ce ne sont plus trois arrondissements mais quatre que la droite devra faire basculer ce qui est mission impossible pour Nathalie Kosciusko-Morizet. Pour cette dernière, un résultat honorable serait de préserver les 8 arrondissements actuellement à droite, de rétablir des résultats plus équilibrés dans les arrondissements de gauche (inférieurs à 60 %) et de garantir un candidat UMP au second tour dans tous les arrondissements (en 2008 les 3ème, 11ème et 19ème arrondissement ont été acquis à la gauche dès le 1er tour et dans le 20ème arrondissement le second tour opposait deux candidats de gauche). Un grand succès serait de faire basculer un arrondissement, notamment le 12ème. En tout état de cause elle ne peut espérer beaucoup mieux mais si elle réussissait à atteindre ces objectifs alors, clairement, la bascule de Paris serait possible en 2020.

En 2001 l’odieux Claude Goasgen déclarait dans un rare moment de clairvoyance que si la gauche prenait Paris elle garderait pendant 20 ans… la preuve que même Goasgen peut avoir raison par moments.

résultats du 1er tour de l'élection présidentielle de 1974

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *