Gatsby le Magnifique : raconte moi la vie qui s’éteint

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On pourra tout écrire, tout dire sur Gatsby le Magnifique; on sera passé à côté de tout si l’on se refuse à comprendre que Gatsby est d’abord et avant tout l’histoire d’un échec vertigineux.

Gatsby le Magnifique alias Léonardo DiCaprio

L’échec d’un auteur, Francis Scott Fitzgerald, puisque de 1925, date de la publication du livre, jusqu’en 1940, date du décès de son auteur, moins de 24 000 exemplaires de Gatsby le Magnifique furent vendus. Un échec retentissant disais-je que Maxwel Perkins, éditeur, tentera d’apaiser en quelques mots alors qu’il annonce à Fitzgerald le retrait des librairies par défaut de lecteurs : ” Quoi qu’il en soit, je crois que nous pouvons être sûrs que sitôt le tumulte et les vociférations de la foule des critiques et des échotiers apaisés, Gatsby le Magnifique s’imposera comme un livre tout à fait extraordinaire. Peut-être n’est-il pas parfait ! Mais mener à la perfection le talent d’un cheval somnolent est une chose, et c’en est une autre de maîtriser le talent d’un jeune et sauvage pur-sang ». Tombé dans l’oubli, il ne sera réédité que dans les années 50 et s’imposera alors, par on ne sait quel miracle comme l’une des œuvres majeures de la littérature américaine, un de ces livres que tout bon écolier américain doit avoir lu dans  le cadre de son apprentissage littéraire.

L’échec d’un personnage, Gatsby. Le flamboyant voisin de Nick Carraway  est un mystérieux millionnaire qui organise des fêtes pharaoniques dans sa propriété de Long Island. Mythomane de génie il s’est inventé une vie de fils de la grande bourgeoisie américaine cachant des origines modestes et un incroyable complexe d’infériorité à l’égard des grandes familles new-yorkaises. Comme tout bon parvenu, il semble mettre sa suspecte réussite au service de son besoin maladif de reconnaissance et d’intégration; mais derrière les feux d’artifices, les rires, les chants et le champagne coulant à flots il cache une blessure plus grande encore, celle d’un amour passionnel qu’il entend revivre. C’est l’histoire d’une reconquête qu’il veut construire, la reconquête d’une femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer passionnément mais qui a été “contrainte” de faire le choix de la raison (fortunée) et non celui de la passion (sans le sou). Échec disais-je, puisque l’on sait dès la première scène où apparait le personnage de Daisy qu’elle n’est pas cette grande amoureuse passionnée et prête à tout que Gatsby fantasme depuis 5 ans, on sait que le rêve qu’il fait avec elle restera solitaire. Que l’amour vrai qu’il poursuit est aussi faux que la richesse qu’il a accumulée dans le seul but de se donner toutes les chances de vivre cet amour.

L’échec d’une génération : comprenons nous bien,  Francis Scott Fitzgerald fait partie de la “Lost generation“,  courant littéraire américain de l’entre-deux-guerres qui compte parmi ses membres Ernest Hemingway, John Steinbeck, Dos Passos,  Ezra Pound, Sherwood Anderson, Waldo Peirce, Sylvia Beach, T.S. Eliot et Gertrude Stein. Tous ont vu et raconté la perte de transcendance d’une Amérique bouleversée par les mutations sociales et morales. On considère souvent
F. Scott Fitzgerald comme le chef de file de ce courant peut être parce que sa vie est elle même marquée par cette sorte de désillusion qui mène l’Amérique des frénétiques années 20 à la grande dépression de 1929. Fitzgerald est né en 1896 et meurt en 1940 à tout juste 44 ans alors même que le monde sombre dans ce qui semble alors un énième cauchemar idéologique. Gatsby le Magnifique est un regard rétrospectif : Quand le roman commence,  l’histoire qui a duré 4 mois, du printemps à l’automne 1922 est déjà terminée depuis deux ans. Le narrateur, Nick Carraway est la projection de l’auteur et du lecteur ou spectateur dans l’histoire. Il ne maitrise que la narration mais pas le déroulement des évènements, simple observateur sans prise sur le réel, impuissant face à la montée du drame. Il nous transporte dans un New York gangrené par l’adultère, l’alcool, la violence, la vulgarité, l’argent et les inégalités sociales. En plus simple, nous voici plongés dans un climat de décadence qui semble irrémédiable. Gatsby est à la fois au cœur de cette noire décadence mais aussi la seule lumière d’espoir de toute l’œuvre, le seul à croire qu’on puisse reconstruire le passé pour peu qu’il ne soit pas qu’un simple fantasme du bonheur égaré.

L’échec de l’amour : Finalement il est presque amusant de lire des critiques de spectateurs du MK2 sur le film de Baz Luhrmann, des spectateurs totalement aveugles qui n’ont toujours pas compris que chaque histoire se construit sur plusieurs niveaux. Quand je lis “c’est du bling-bling à l’eau de rose pour bourgeoise et son compagnon dans la collection Arlequin” ou “l’histoire classic et banale “l’argent ne fait pas le bonheur” quelle blague !” et enfin “C’est une banale et ennième histoire d’amour telle que se plaise à les fantasmer les classes sociales les plus favorisées monétairement, qui pour moi était sans aucun intérêt” j’ai envie de pleurer sur les heures perdues par des professeurs de littérature dans les classes de collèges et de lycée de notre beau pays … car enfin c’est un non sens absolu de croire que Gatsby le Magnifique est une “simple” histoire d’amour. Outre les aspect sociaux et littéraires que j’ai tâché de reproduire, nous sommes bien au cœur du travail du réalisateur australien; une suite logique à Romeo + Juliet et Moulin Rouge. Oui encore une fois nous sommes plongés au cœur d’un amour impossible mais qui s’inscrit dans une vision de plus en plus noire de la relation  amoureuse. Dans Roméo et Juliette, l’amour entre les deux protagonistes est  “adolescent”, total et sans ambiguïté, un amour qui résiste à la pression sociale et familiale, un amour tel qu’il mène les deux “anges” à se donner la mort plutôt que d’être séparés. Dans Moulin Rouge, l’amour est devenu adulte. Si la relation reste sincère et profonde, cette fois les amoureux seront les victimes inégales de la pression sociale et seul le sacrifice de Satine viendra apporter la démonstration, in fine, que l’amour peut survivre, à défaut des amoureux eux même. Dans Gatsby le Magnifique, l’amour est fantasmé par les deux personnages, ils vivent de souvenirs fugaces et mensongers; ils rêvent de ce qui auraient pu être et non de ce qui fut et quand l’heure du choix sonne, alors c’est celui qui aura fait le choix de l’amour qui disparaitra en croyant, ultime pitrerie de l’histoire, que peut être il n’est pas seul dans son fantasme. Derrière cette “histoire d’amour” se cache en fait la vraie thématique de l’œuvre de Fitzgerald et du film de Luhrmann : la solitude.

Gatsby est la personnification de la solitude, une solitude dans laquelle il entraine le narrateur et donc nous même. “Vous vivez seul dans cette grande demeure ? – Mais non voyons, elle est toujours pleine de gens” …  Ces mêmes gens qui laisseront là, au cœur de cet immense palais désert, un cercueil ouvert sur le néant; un cercueil où trône tel un roi nu et oublié l’enfant du peuple avec lequel la bonne société se distrayait avant de se partager les lambeaux de son honneur, de ses amours et de sa fortune perdus.

Comme toujours, on aime ou l’on déteste le style de Baz Luhrmann et moi je l’adore ! Je me noie avec délectation dans la bande originale “délicieusement déroutante” où le fox trot se danse sur de la musique produite par Jay-Z. Je me laisse aisément happé par son utilisation des couleurs souvent saturées et ses décors grandiloquents, ses nombreux mouvements de caméra virevoltants, son rythme effréné qui sait reproduire la puissance du baroque tout en retenant l’émotion la plus pure.  Je me laisse emporter par la faiblesse d’un Gatsby incarné à la perfection par Leonardo DiCaprio. Ah jamais il n’a été classe et mature comme dans ce film notre Léo et le réalisateur ne se lasse pas au détour d’une scène, d’un miroir ou d’une coupe de cheveux de faire un clin d’œil au Roméo de 1996. On ne sort pas de la salle obscure enivré comme on pu l’être par le passé, mais on sort bizarrement apaisé, reposé et peut être un tant soit peu détaché des choses du monde. Notre regard n’est plus enflammé de la passion de Moulin Rouge, la naïveté s’est éteinte car nous non plus, nous ne sommes plus des adolescents. Nous connaissons le gout amer des espoirs déçus, des promesses fallacieuses de la vie. Nous savons à notre tour que le passé ne peut être que regretté à défaut d’être revécu.

1 thought on “Gatsby le Magnifique : raconte moi la vie qui s’éteint

  1. “Il est vrai que nous autres écrivains sommes condamnés à nous répéter. Nous connaissons, dans notre vie, deux ou trois moments grands et bouleversants, si grands et si bouleversants qu’il ne semble pas que quiconque les ait jamais saisis… Puis nous apprenons notre métier, plus ou moins bien, et nous racontons nos deux ou trois histoires, chaque fois sous un voile diffèrent, peut-être dix fois, peut-être cent, aussi longtemps que les gens veulent bien écouter. S’il en allait autrement, il faudrait reconnaître qu’on n’a pas d’individualité du tout. Et chaque fois je me prends à croire sincèrement que, parce que j’ai trouvé un nouveau décor et une nouvelle idée d’intrigue, je me suis enfin débarrassé des deux ou trois histoires que j’ai à raconter” (Francis Scott Fitzgerald).

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