J’ai découvert l’envers du décor

Share
Flannan OBE et Florence ANDRIEUX

Le maire et son épouse sont installés confortablement dans les fauteuils d’une petite salle de province, au premier rang, comme il se doit. Autour d’eux ça piaille, ça s’observe, ça minaude doucement ; on se croirait dans une version aseptisée et un peu cheap d’une salle d’opéra parisienne des temps glorieux de l’Empire. Au loin, derrière le lourd rideau élimé, une voix féminine laisse entendre des bruits étranges, entre la vocalise maitrisée et la gymnastique vocale post opératoire. Deux mondes se tournent le dos, d’un côté celui du spectateur qui aimerait tant se montrer et de l’autre celui de l’artiste perdu entre la hantise de la scène et les fantômes de ses rêves de gloire.

Du premier, nous ne verrons rien, il nous faudra l’imaginer avant de l’incarner. Du second nous en découvrons les réalités. Les vocalises sortent de la bouche d’Elisabeth (Florence ANDRIEU), artiste lyrique dont le succès planétaire restera du domaine de l’onirisme. Frédéric (Flannan OBE) entre, son costume de scène sur le bras. Il doit remplacer au pied levé le partenaire d’Elisabeth dans le duo d’opérette qu’elle joue en tournée, accompagnée du pianiste Bernard (Yves MEIERHANS). Frédéric est l’ex-amant d’Elisabeth et il n’a pas chanté en public depuis leur séparation, il y a sept ans, lorsqu’il a choisi une existence moins bohème.

Ils se font face, lui ému de la retrouver, elle blessée et froide comme la douleur. Dans l’urgence d’une représentation à assurer coûte que coûte, une course folle s’engage entre les coulisses et la scène, qui mêle duos d’amour et règlements de comptes. Voilà en quelques mots l’histoire et le point de départ d’une sorte d’OVNI théâtral auquel l’inénarrable Sliman B, devenu personnage récurent de ce blog, nous a convié la semaine passée.

Alors bien sur, le théâtre en lui-même est un véritable bijou caché au cœur d’un quartier que je fréquente peu, pour ne pas dire jamais, le XVIème arrondissement, ville dans la ville avec ses traditions, son calme nocturne quelque peu glaçant et ses jeunes filles au serre-tête intégré. Le théâtre du Ranelagh mériterait un article à part entière pour conter son histoire, mouvementée, que j’ai  taché de vous résumer dans les grandes lignes à la fin de l’article. La plupart des informations relatives au Théâtre sont issue du site internet du Ranelagh (passage en italique).

Revenons-en à notre objet artistique non identifié : théâtre, opérette, concert … on ne sait plus où donner des yeux et des oreilles pendant ce qu’il conviendrait de qualifier de manière plus générique de : spectacle. Car voyez vous c’est bien de cela dont il s’agit : un spectacle à part entière où la comédie se mêle à la démonstration vocale des plus exemplaires.

Nous avons tant l’habitude dans notre cher pays de mettre les artistes dans de petites boites étanches : acteur, chanteur, musicien… que nous avons perdu l’habitude de croiser tout simplement des « artistes » à part entière et ce soir là c’est ce qu’il nous a été donné d’observer : des artistes dans leur milieu naturel.

L’artiste chante, danse, joue la comédie ; l’artiste nous fait sourire, nous invite dans un monde parallèle et nous ouvre pour une fois les portes d’un double parallélisme : la scène et son envers ; ce qu’il nous montre et ce qu’il nous laisse voir ; le costume flamboyant et d’une certaine manière le sous vêtement plus ou moins gracieux.

Les trois compères qui se partagent la scène se sont offerts un texte et une mise en scène sur mesure et pour cause, ils ont tout fait. Ils ont écrit le spectacle avant de le mettre en scène avec la complicité de Céline Ferré. Rien d’étonnant donc qu’ils soient si justes dans leur interprétation. Rien d’étonnant à ce que le bonheur soit si communicatif et entrainant quand des artistes partagent autant en défendant leur « bébé ».

Alors, chers lecteurs, « Si vous voulez voir confondus les coquins, Dans une histoire un peu triste, Où tout s’arrange à la fin, Si vous aimez voir trembler les amoureux,  Vous lamenter sur Baptiste, Ou rire avec les heureux, Poussez la toile et entrez donc vous installer, Sous les étoiles le rideau va se lever, Quand les trois coups retentiront dans la nuit , Ils vont renaître à la vie, les comédiens… » Courrez au théâtre du Ranelagh voir les comédiens dans l’envers du décor

Retour sur le théâtre du Ranelagh

Au XVIIIème siècle Alexandre Joseph de La Pouplinière devient locataire à vie du château seigneurial de Passy qui s’étend sur 8 hectares de la maison de Radio France jusqu’à l’avenue Mozart. Artiste et mécène La Pouplinière fit construire un salon de musique servant aussi de théâtre qui fut laissé à l’abandon jusqu’à la fin du XIXème siècle. C’est à cette époque que Louis MORS et son épouse s’installent sur les terres de ce qui fut le château de Passy. Mors est un nom aujourd’hui oublié et pourtant il était l’un des tous premiers constructeurs automobiles français. Un concurrent direct de Renault, à la tête d’une fortune considérable. En 1906, son frère co-fondateur de l’entreprise « Mors Electricité »  s’associe à un jeune polytechnicien, André Citroën, qui est nommé directeur général administrateur et réorganise l’étude des besoins clientèles, la gestion, modernise, crée de nouveaux modèles et double la production de la marque en 10 ans. En 1908 l’entreprise souffre de la concurrence et elle ne survivra pas à la Première guerre mondiale. En effet, en 1919 André Citroën qui avait quitté Mors pour fonder une usine d’armement transforme cette dernière en industrie automobile et fonde Citroën en absorbant la partie automobile de Mors (vendue par les Frères Mors). Quatre années plus tard il fait disparaitre la marque au profit de son propre nom « Citroën ».

Revenons à Passy. Louis Mors s’y installe donc à la fin du XIXème siècle et confie à Alban Chambon la construction d’un salon de musique à l’emplacement quasi exact de l’ancien théâtre de La Pouplinière mais dans un  style renaissance Flamande. Personne ne sait comment Louis Mors profitait de ce lieu à l’esthétique impressionnante mais qui restait un espace « privé ». Sur le fronton de la porte principale de la salle de théâtre il est écrit : « Pour moi et pour mes amis ». C’est donc pour ce groupe d’intimes privilégiés que fut jouée le 26 Avril 1900 pour la première fois en France la version orchestrale de l’Or du Rhin, le premier des quatre opéras qui composent l’Anneau du Nibelung de Richard Wagner.

A la mort de Louis Mors en 1917 le théâtre est fermé et vers 1930 l’hôtel particulier des Mors est détruit pour faire place à des immeubles dans lequel miraculeusement le théâtre a été sauvegardé. En 1931, la salle transformée et agrandie, devint un cinéma d’art et d’essai, haut lieu cinématographique de la capitale fréquenté par des personnalités comme Gérard Philippe ou Marcel Carné. Le théâtre s’est ensuite diversifié et chaque direction a favorisé d’autres projets mêlant divers arts : cinéma et expositions au temps d’Henri Ginet,; cinéma et théâtre sous Jean-Pierre Dusséaux, qui programma entre autre La cantate à trois voix de Paul Claudel ; musique, cirque et théâtre sous la direction de Madonna Bouglione. Aujourd’hui, Catherine Develay ouvre une nouvelle page avec une programmation principalement théâtrale et musicale, mettant en valeur l’acoustique de cette merveilleuse salle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *