Ces français qui prennent les armes

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Vincent Cassel alias Vinz dans la haine - 1995
Vincent Cassel alias Vinz dans la haine – 1995

Ce mercredi matin, peu avant 9 heures, un bijoutier a abattu un braqueur rue d’Angleterre à Nice. D’après Nice-Matin le “bijoutier a poursuivi deux malfaiteurs et leur a tiré dessus alors qu’ils fuyaient en scooter, touchant le passager tombé du deux-roues. Âgé d’une vingtaine d’années, le braqueur touché est mort quelques minutes plus tard, malgré les tentatives de massage cardiaque. Le bijoutier, qui avait déjà été cambriolé en 2010, a lui été placé en garde à vue.”

Derrière ce fait divers quelque peu sordide se cache plus que le sentiment d’insécurité tellement galvaudé par les médias et les politiques depuis 2002. Cheval de bataille d’une certaine droite, l’insécurité reste plus que jamais la pomme de discorde entre le peuple et le politique. “Les chiffres baissent” hurle le ministère de l’Intérieur qui va même jusqu’à se féliciter des résultats dans le centre ville marseillais, le reste ne serait donc qu’une vue de l’esprit, une méprise dont la responsabilité incomberait aux médias et plus particulièrement aux chaines info qui se jetteraient sur le moindre cadavre avec l’appétit des rapaces.

Si l’on sort du débat idéologique et que l’on observe ne serait ce qu’un instant les faits, alors on constate que notre société est en plein chambardement. La violence n’est pas chose nouvelle. Clemenceau quant il fut  Ministre de l’Intérieur en 1907 fut confronté à une explosion de la violence sociale. il créa alors une nouvelle police, modernisée dans ses équipements et ses méthodes d’investigation. La série télévisée racontant l’histoire de cette nouvelle police introduisait chaque épisode par un fait historique : “Un chiffre est plus éloquent que tout : au cours de l’année 1906, 103 000 affaires criminelles et correctionnelles ont été classées sans que les auteurs aient pu être identifiés“. En fait la violence est comme la société, en permanente évolution. La lutte contre cette violence nécessite elle aussi que nos outils de prévention et de répression évoluent de concert afin d’apporter les réponses appropriées. Pour autant, si l’on veut que ces outils évoluent il faut d’abord accepter de reconnaitre l’existence de cette violence persistante et oppressante.

Nous devons reconnaitre notre échec cuisant non seulement à pacifier nos zones urbaines mais aussi à limiter l’augmentation du nombre de faits et de leur intensité. Souvenez vous du film La Haine de Mathieu Kassovitz. Sorti en 1995, il provoqua un électrochoc social, une prise de conscience pour la France qui découvrait autant la violence de ses citées que la misère économique, sociale et culturelle qui en est la source. Ce film raconte l’histoire d’une bande de copains qui se réveille dans la cité des Muguets à Chanteloup-les-Vignes (78) au lendemain d’une nuit d’émeutes qui font suite à une bavure policière. Une nouvelle incroyable circule dans toute la cité : un policier a perdu son revolver durant la nuit des affrontements. La grande info qui fait vibrer tous les jeunes du film c’est qu’un flingue est dans la cité et que celui qui l’a trouvé est une sorte de demi dieu. Je ne vous raconte pas cette histoire par hasard. Le film est considéré comme l’un des témoignages cinématographiques les plus crédibles et réalistes sur ce qu’était la banlieue il y a 18 ans. Aujourd’hui les armes pullulent dans ces cités. il ne s’agit pas seulement de pistolets mais d’armes de guerre.

En juillet suite à un contrôle d’identité qui tourne mal et à l’interpellation d’un homme, un groupe de 250 jeunes a pris d’assaut un commissariat à Trappes dans les Yvelines. Ce ne sont pas des palestiniens qui lancent des pierres contre des chars israéliens mais bien de jeunes français qui tirent à balles réelles sur un établissement public, des locaux des forces de l’ordre, un bâtiment de la République. Les policiers se sont défendus en tirant avec des balles en caoutchouc et des flash ball. Ils ont blessé un jeune garçon de 14 ans à un œil, ce qui a provoqué l’émoi d’une partie des médias et de la population. Quitte à faire mon vieux con, il faut savoir parfois endosser ce costume, je m’interroge sur le fait qu’aucun politique ne soit monté au créneau pour demander à nos amis des médias ce que pouvait bien faire un jeune de 14 ans au milieu d’une foule qui attaque un commissariat qui plus est à balles réelles (les vidéos étant très claires sur ce point).

Notre société se défini aujourd’hui dans ce champ de réflexion par une dangereuse remise en cause du monopole étatique sur la violence légitime ce qui revient à une remise en cause de l’Etat lui même. Dans le savant et le politique publié en 1919 Max Weber en donne cette définition : “Comme tous le groupements politiques qui l’ont précédé historiquement, l’État consiste en un rapport de domination de l’homme sur l’homme fondé sur le moyen de la violence légitime (c’est-à-dire sur la violence qui est considérée comme légitime). L’État ne peut donc exister qu’à la condition que les hommes dominés se soumettent à l’autorité revendiquée chaque fois par les dominateurs. Les questions suivantes se posent alors : dans quelles conditions se soumettent-ils et pourquoi ? sur quelles justifications internes et sur quels moyens externes, cette domination s’appuie-t-elle ? »

Mine de rien, par leur remise en cause de l’autorité étatique, par cet armement individuel, les jeunes de nos cités posent les questions de Max Weber. Ils dénoncent les justifications de l’autorité de l’État et de la République; ils contestent sa légitimité.

Le fait divers qui s’est déroulé ce matin à Nice tend à nous démontrer qu’à l’instar de la société américaine, notre vision du rôle et des capacités de l’Etat est entrain de changer. Remis en cause dans sa légitimité, il est désormais contesté dans son efficacité par cette partie de la société qui jusqu’à aujourd’hui acceptait son autorité. Les Français s’arment pour assurer leur sécurité car l’Etat, sa police et sa justice, sont devenus incapables de leur garantir alors même que c’est sa première raison d’être. Contrairement à ce que voudraient croire les anciens jeunes trotskistes et communistes devenus des adultes bien pensants, l’Etat n’existe d’abord que pour garantir aux citoyens qui le composent un droit bien différent que la simple “égalité”.

John Locke écrit dans le Traité du gouvernement civil : « Si l’homme, dans l’état de nature est aussi libre que j’ai dit, s’il est le seigneur absolu de sa personne et de ses possessions, égal au plus grand et sujet à personne ; pourquoi se dépouille-t-il de sa liberté et de cet empire, pourquoi se soumet-il à la domination et à l’inspection de quelque autre pouvoir ? Il est aisé de répondre, qu’encore que, dans l’état de nature, l’homme ait un droit, tel que nous avons posé, la jouissance de ce droit est pourtant fort incertaine et exposée sans cesse à l’invasion d’autrui. Car tous les hommes étant Rois, tous étant égaux et la plupart peu exacts observateurs de l’équité et de la justice, la jouissance d’un bien propre, dans cet état, est mal assurée, et ne peut guère être tranquille. C’est ce qui oblige les hommes de quitter cette condition, laquelle, quelque libre qu’elle soit, est pleine de crainte, et exposée à de continuels dangers, et cela fait voir que ce n’est pas sans raison qu’ils recherchent la société, et qu’ils souhaitent de se joindre avec d’autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s’unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens ; choses que j’appelle d’un nom général , propriétés ». La raison même de la fondation de l’Etat est de préserver pour chaque homme sa vie, sa liberté et ses biens. Quand l’Etat n’est plus capable de garantir ces “propriétés” au sens de Locke alors il perd sa raison d’être.

Nous sommes bien loin de l’idée de “sentiment d’insécurité” accru simplement du fait des médias et des discours haineux d’une certaine droite. Les  français s’interrogent volontairement ou inconsciemment sur l’existence même de l’Etat et sur son rôle. Ils semblent ne plus rien attendre de la politique et de ses acteurs condamnés à n’être que de pâles copies de leurs ancêtres et s’apprêtent à reprendre leurs destins individuels en mains. Nous voici revenus au temps des loups.

 

 

2 thoughts on “Ces français qui prennent les armes

  1. C’est la résultante d’une société décadente qui a perdu le contact avec la réalité de la vie. 80% de la population vit dans les villes. C’est une population éduquée…et même suréduquée, souvent, ce qu’il faut également traduire par “formatée”.

    La population des villes vit dans un environnement aseptisé, on ne nettoie pas le carrelage, on le désinfecte! On ne mange pas des aliments pour se nourrir, on prend des nutriments équilibrés. Le lait que l’on boit est UHT, demi-écrémé, enrichi en fer, en B6, en B12, en vitamine A et K. Le poulet que l’on consomme ne provient pas de l’élevage, mais de la barquette dans la console réfrigérée. On paie son logement 1500€/mois, on dépense 150€/mois de sorties, 72.34/mois pour les assurances, 42.99 pour le mobile, 74.89 pour la voiture, 87.45 pour les vêtements, on met 100€/mois pour l’épargne, 35€ pour l’assurance-vie, 185€ pour les impôts, etc…etc..etc…

    C’est une population qui a perdu pied, qui n’a plus de contact avec la vie réelle. Les droits élémentaires sont la télévision, le portable et internet. Ce qui se trouve sur internet lui appartient, films, musique, logiciels, tout est gratuit, pondu par des pourris pétés de thunes, internet est un espace de liberté où on peut tout dire, même les pires saloperies sous pseudo.

    …Et cette décadence arrive à des conclusions absurdes, sur la vie humaine, la vie animale, elle fait perdre ses repères à un grand nombre de gens.

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