La nouvelle guerre de Crimée, le bégaiement de l’histoire

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La Crimée le fantasme Russe
La Crimée le fantasme Russe

Samedi matin, à l’heure à laquelle j’écris ces lignes,  les soldats russes ont déjà pénétré en territoire ukrainien ou plus exactement, ils ont franchi les frontières de la République autonome de Crimée. Cette intervention n’est bien sur ni une surprise, ni une nouveauté. La Crimée, presqu’île de plus de 26 000 km2 rassemblant près de 2 000 000 d’habitants est une poire de discorde historique entre Ouest et Est mais aussi entre Occident et Orient.

De notre côté du continent eurasien on a souvent tendance à oublier qu’il n’y a pas que les Balkans, poudrière de l’Europe, qui soient capables de réveiller les instincts meurtriers des grandes puissances. La Crimée, terre de soleil au cœur de l’Empire des neiges est la perle sur la couronne des Tsars. Grecs, Romains, Goth, Huns, Bulgares, Khazars, Tatars, Mongols, Vénitiens, Génois, Byzantins se sont succédés sur ces terres jusqu’à la conquête ottomane au XVème siècle, domination qui durera jusqu’en 1774 et la naissance de l’intérêt Russe.

C’est cette année là que  Catherine II de Russie oblige l’Empire ottoman à reconnaître l’indépendance de sa province. Neuf ans plus tard, elle annexe le territoire et y implante des colons russes et ukrainiens à côté des Tatars, qui forment la majorité de la population. C’est une politique qui revient aujourd’hui à la mode quand on sait que le Premier ministre de Crimée entend organiser dans les jours qui viennent un référendum sur l’autonomie ou l’indépendance de la Crimée à l’égard de l’Ukraine. La victoire assurée du Oui permettrait à terme à Vladimir Poutine de lancer le processus d’annexion de la province. Mais revenons donc à l’installation des Russes. A l’époque (fin 18ème début 19ème) l’Ukraine n’existe pas et n’a d’ailleurs que peu d’origine historique si ce n’est l’Etat de Kiev qui domina la région du 9ème au 12ème siècle.

Le tsar Nicolas Ier
Le tsar Nicolas Ier

A partir de 1850, la famille impériale transforme la Crimée en lieu de villégiature estivale où se retrouve toute l’aristocratie russe. D’un point de vue politique, la Crimée est  intégrée au gouvernement de Tauride qui recouvre, outre la Crimée tout le sud de l’actuelle Ukraine. Pour autant tout ce petit équilibre est remis en cause par la célèbre Guerre de Crimée qui dure deux années de 1854 à 1856 et qui embrase toute l’Europe.  L’empereur Nicolas Ier, qui règne depuis 1825, mène en effet une politique expansionniste qui vise à supplanter l’Empire Ottoman dans la maîtrise des détroits du Bosphore et des Dardanelles. L’argument du conflit est plus lointain: il s’agit d’une question de principe opposant l’empereur français Napoléon III et le tsar Nicolas Ier : Chacun veut assurer en exclusivité la protection des Lieux Saints de Jérusalem, partie intégrante de l’empire turc. En 1853, tirant argument de la préférence donnée par le sultan aux moines « latins », protégés par la France, sur les moines « grecs », soutenus par l’Empire des tsars, le gouvernement de Saint-Pétersbourg adresse à l’Empire ottoman un ultimatum lui demandant d’accepter le protectorat russe. Devant le refus du sultan Abdülmecit Ier , Nicolas Ier donne l’ordre à ses troupes, le , d’envahir les provinces roumaines de l’Empire, étendant ainsi sa domination sur la Moldavie et la Valachie, provinces ottomanes. le sultan ottoman déclare alors la guerre à la Russie.

Au terme de six mois de palabres diplomatiques, le Tsar fait entendre le son des canons et le  la destruction par la flotte russe d’une escadre ottomane dans le port de  Sinop, sur la mer Noire provoquant l’émoi occidental. Le , Napoléon III adresse ainsi à l’empereur russe une lettre personnelle : « Les coups de canons de Sinop ont retenti douloureusement dans les cœurs de tous ceux qui, en Angleterre et en France, ont un vif sentiment de la dignité nationale. » Il fait appel à ses sentiments pacifiques et propose l’évacuation des provinces ottomanes occupées en échange du retrait des flottes occidentales. La réponse de Nicolas Ier est quant à elle dictée par un universalisme orthodoxe que Poutine ne pourrait renier : « Ma confiance est en Dieu et en mon droit ; et la Russie, j’en suis garant, saura se montrer en 1854 ce qu’elle fut en 1812. »

Quelques jours plus tard, le 27 mars, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à la Russie. Les deux pays d’Europe de l’Ouest souhaitent ainsi préserver l’existence de l’Empire ottoman pour éviter de se retrouver avec une trop forte domination Russe qui de ce fait maîtriserait toutes les voies de passage vers le Moyen Orient et le commerce maritime entre la mer Noire et la Méditerranée.

Soldats Français pendant la guerre de Crimée (musée d'Orsay)
Soldats Français pendant la guerre de Crimée (musée d’Orsay)

J’ai raconté le déroulement des opérations il y a quelques mois dans un article sur la découverte d’un cimetière militaire français en Crimée Sous le commandement respectif des généraux Saint-Arnaud et lord Raglan, Français et Anglais débarquent à Eupatoria, dans la presqu’île de Crimée, le 14 septembre 1854. La première bataille est celle de Petropavlovsk. Elle a lieu  entre le 18 et le 27 août 1854. Trois navires franco-anglais se rendent dans la baie d’Avatcha où ils tentent de faire débarquer 600 soldats. Mais face à la résistance de  200 soldats russes, ils doivent battre en retraite. Quelques jours plus tard, près de 1 000 soldats tentent une deuxième fois de débarquer mais sont à nouveau vaincus. Ils perdent 500 hommes dans la bataille.Voici donc une affaire pour le moins mal engagée. Les alliés se dirigent alors vers Sébastopol et lorsqu’ils arrivent au niveau de l’Alma, ils se retrouvent face à une armée de 40 000 russes. Après plusieurs jours de combats, les troupes alliées s’imposent et les Russes battent en retraite. C’est à ce moment que le maréchal français Armand de Saint-Arnaud meurt du choléra comme de nombreux autres soldats et notamment ceux dont les tombes ont été découvertes ces derniers jours. Suite à la victoire de l’Alma, Français et Anglais mettent le siège devant la puissante forteresse russe de Sébastopol, bientôt rejoints par des soldats du royaume de Piémont-Sardaigne. 185 000 assiégeants, emmenés par le général Canrobert, vont affronter les rigueurs de l’hiver russe dans une éprouvante guerre de tranchées jusqu’en août 1855 lorsque les Russes abandonneront leurs positions. Entre temps Nicolas Ier s’est éteint dans son palais de Saint Petersbourg. Les troupes françaises et russes s’affrontent le 7 septembre 1855 à Malakoff. Les deux armées se livrent à un long combat. Les troupes commandées par le général Mac Mahon imposent une défaite aux Russes qui voient leurs amiraux tués durant le combat.  La ville de Sébastopol tombe définitivement. Au même moment le Tsar Alexandre II qui vient de remplacer son père Nicolas Ier envoie des troupes en Asie au cœur des territoires turcs. 40 000 soldats russes attaquent ainsi la forteresse de Kars. Le premier essai russe est repoussé par les Ottomans. Les Russes débutent alors le siège de la forteresse. A l’automne, les Ottomans commencent à manquer de provisions et l’arrivée de la neige empêche les renforts d’arriver. Ils se rendent le 26 novembre 1855. Ce sera le seul succès Russe dans cette guerre mais aussi celui qui fera espérer au jeune tsar une paix honorable. il réclame la fin des hostilités et accepte de participer en 1856 au Congrès de Paris qui rassemble les principaux belligérants. Comme le Congrès de Vienne avait consacré la défaite de la France, celui ci consacrera la défaite de la Russie. Le 30 mars, la France, l’Angleterre et la Russie signent le traité de Paris qui « sanctifie » l’indépendance de l’Empire ottoman. La Russie renonce à ses prétentions sur la Moldavie et la Bessarabie, accorde la libre circulation des navires sur le Danube et surtout, accepte la neutralisation de la Mer Noire. En d’autres termes, la mer Noire devient un territoire maritime neutre où sont interdits les bateaux de guerres et la construction de fortifications ce qui fait perdre à la Russie tout accès maritime par le sud et l’oblige à préserver son accès au nord, frontière de la Prusse.

Au terme du conflit la Crimée reste pleinement sous domination Russe mais l’Empire des Tsar n’en a pas fini avec sa frontière occidentale. Après la Révolution de Février, qui mit fin à l’Empire en 1917, l’Ukraine proclama son indépendance mais la majeur partie du territoire était en fait contrôlée par les Russes blancs, favorables à la monarchie impériale qui combattaient dans le cadre d’une guerre civile relativement méconnue les russes rouges du parti Bolchévique. Formellement, l’indépendance totale de l’Ukraine fut votée le 22 janvier 1918 et Mykhaïlo Hrouchevsky fut élu officiellement président de la République populaire ukrainienne le 29 avril 1918.

Général Kornilov
Général Kornilov

Pour autant, les Bolchéviques refusèrent de déplacer leurs troupes massées sur le territoire du nouvel État. Pour se libérer, le gouvernement de Kiev chercha le soutien des Allemands qui organisèrent un coup d’État et envahirent le pays. Quand l’Allemagne capitula, le dirigeant fantoche placé à la tête de la république Ukrainienne, Skoropadsky, fut renversé par le mouvement révolutionnaire qui conduisit au rétablissement le 14 décembre 1918 d’une République populaire d’Ukraine favorable à Moscou. La guerre civile fait néanmoins toujours rage notamment en Crimée solidement tenue par les Tsaristes. A la fin de l’année 1918, la France et l’Angleterre occupent Odessa et Sébastopol en soutien des monarchistes menés par Anton Dénikine  qui poursuit ainsi la “sainte mission” du général Lavr Gueorguievitch Kornilov. En avril 1919 les occidentaux retirent néanmoins les quelques moyens investis, lassés par 5 années de guerre mondiale. L’Ukraine est alors définitivement envahie par l’Armée rouge et ramenée dans le giron russe puis soviétique puisque le 30 décembre 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) rassemble la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine et les États du Caucase russe.

Nikita_S._Khroutchev
Nikita_S._Khroutchev

Ne vous y trompez pas, à cette époque et jusqu’en 1954, administrativement parlant, la Crimée est rattachée à la République soviétique socialiste de Russie et non à la République soviétique socialiste d’Ukraine. Ce n’est qu’en 1954 que le 1er secrétaire du Parti communiste d’Union soviétique Nikita Khrouchtchev, décide de transférer unilatéralement la Crimée au sein du territoire administratif de la République soviétique socialiste d’Ukraine pour fêter le 300e anniversaire du traité de Pereïaslav. Ce traité signé entre les cosaques et la Russie marqua dans les faits  la séparation de l’Ukraine et de la Pologne ainsi que le rattachement de la première à la Russie. Nikita Khrouchtchev avait un lien particulier avec l’Ukraine. Né dans une famille très pauvre du côté russe de la frontière ukrainienne, il vécut toute sa jeunesse en Ukraine et c’est qu’il entama son ascension politique que le mena à la tête de l’État soviétique. C’est donc un incroyable cadeau qu’il décida de faire à son pays d’adoption en lui offrant la Crimée. Un cadeau sans véritable conséquence puisque Nikita Khrouchtchev n’aurait jamais pu imaginer que 30 ans plus tard l’Empire soviétique s’effondrerait et que l’Ukraine quitterait la Russie avec sa Crimée adorée…

La politique de libéralisation démocratique mise en place dans toute l’URSS par Mikhail Gorbatchev permit aux pays de bloc soviétique, principalement en Europe de l’Est de se libérer du joug russe. Mais très rapidement c’est l’Empire lui même qui entra dans une phase de profonde déliquescence institutionnelle. Dès 1989, les nationalistes ukrainiens créèrent le Mouvement national ukrainien qui obtint 25 % des sièges aux élections de mars 1990. Ce n’était que le premier pas d’une marche forcée vers l’indépendance qui aboutit au référendum du 1er décembre 1991 à l’occasion duquel 91 % des électeurs ukrainiens votèrent pour l’indépendance. 7 jours plus tard, le 8 décembre 1991, l’URSS cessa d’exister.

La question de la Crimée envenima dès ce jour les relations entre l’Ukraine indépendante et la Russie. Symbole de la spécificité de cette région, l’indépendance de l’Ukraine fut l’occasion pour les Tatars, peuple d’origine de la Crimée expulsé par les Russes puis les soviétiques de revenir pour réclamer leur terres, leur langue, leur culture, en un mot, leur pays. Avec les défaites électorales des mouvements nationalistes aux élections ukrainiennes, la Crimée put, sous le regard bienveillant de Moscou et des dirigeants pro-russes de Kiev, proclamer un statut de république autonome au sein de l’Ukraine.  Pour autant, le rattachement de la Crimée à l’Ukraine n’avait été reconnu qu’en 1997 par la Russie, pour dix ans seulement et uniquement compte tenu du statut autonome de la république de Crimée. Les sujets restent nombreux à régler : la Crimée est historiquement plus proche de la Russie que des régions voisines d’Ukraine.  98 % des habitants de Crimée parlent le russe et disposent (pour la plupart) de la double nationalité ukrainienne et Russe. Toute la flotte Russe de la mer noire est à Sébastopol et par conséquent la région est considérée de tous temps par les Russes comme un protectorat de fait. Enfin, et c’est loin d’être un détail, quand la Russie a accepté que les anciens membres européens du pacte de Varsovie rejoignent l’OTAN ou l’Union européenne, elle avait fixé une limite infranchissable à ses yeux : l’occident ne devait pas chercher à étendre son influence sur un ancien membre de l’Union soviétique. Quand ce fut le cas en Géorgie, Moscou n’hésita pas à intervenir militairement; quand c’est aujourd’hui le cas en Ukraine, Moscou entame l’annexion de la Crimée et s’apprête à pousser l’Ukraine à la banqueroute. Ainsi au moment où les médias occidentaux menacent et se scandalisent, une seule question mérite d’être posée : qui voudra mourir pour l’indépendance de l’Ukraine ?

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