La réforme territoriale où l’art de l’échec

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Je sais bien que l’art du redécoupage territorial est comparable à celui de la sélection de joueurs pour l’équipe de France mais en pire. Chaque personne y prêtant ne serais ce que quelques minutes d’intérêt dispose dans sa manche de la carte idéale, évidente qu’il faut être aveugle, ou fonctionnaire, pour ne pas accepter les yeux fermés ! Ceci étant dit, on pensait avoir tout vu depuis deux ans dans la catégorie “plantage d’état”, entre les réformes inconstitutionnelles, les inabouties, les couacs en tous genres et même le mariage gay obtenu de haute lutte après un débat autant inutile que dangereux et long ! On pensait donc avoir tout vu jusqu’au summum de l’effarement politique …. ce moment magique où François Hollande réussit le miracle de ne pas respecter une promesse qu’il n’a même pas faite !

J’ai bien lu et relu les 60 propositions du candidat François Hollande et je n’ai absolument rien trouvé qui puisse ressembler de près ou même de loin à la “promesse” d’un redécoupage territorial généralisé visant à donner plus de cohérence à notre organisation territoriale, en divisant par deux le nombre de régions et en supprimant purement et simplement, mais à long terme, les départements. Il avait au contraire annoncé pendant la campagne qu’il reviendrait sur la création du conseiller territorial de Nicolas Sarkozy qui avait justement pour objectif de remplacer les conseillers régionaux et départementaux par un seul type d’élus ce qui permettrait là encore à long terme de faire supprimer les départements. Cette promesse fut tenue par le premier ministre de l’Intérieur de François Hollande, Manuel Valls qui non seulement supprima le conseiller territorial mais engagea le plus grand travail de redécoupage cantonal depuis la Révolution française en l’accompagnant d’un nouveau mode de scrutin tout beau tout neuf pour les conseils généraux devenus conseils départementaux.

La carte des régions attendue par les acteurs locaux
La carte des régions attendue par les acteurs locaux

Il aura fallu attendre 2014 pour que tout change ….c’est lors d’une conférence de presse du 14 janvier que François Hollande annonce, un brin grandiloquent “l’acte III de la décentralisation” et c’est Manuel Valls, désormais Primus inter Pares qui le confirme et l’explicite le 8 avril lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Il veut simplifier le « millefeuille territorial » en actant la suppression des conseils départementaux à l’horizon 2021, la réduction de moitié du nombre de régions françaises d’ici au 1er janvier 2017 et la suppression de la clause de compétence générale afin que les compétences des régions et des départements soient spécifiques et exclusives. On passera sur le fait que c’est cette même majorité qui a justement rétabli la dite clause de compétence générale à peine revenue aux affaires …. On passera aussi sur le fait que les conseils départementaux c’est Valls qui les a créés en remplacement des conseils généraux quelques mois plus tôt … La théorie du Big Bang se soucie peu de logique, de cohérence et de vision de long terme …

Si nous comprenons bien la France passera donc de 22 à 11 régions métropolitaines. Cela se fera par la loi au terme d’un processus de consultations et de négociations. le Premier ministre précise que l’initiative doit d’abord venir des exécutifs régionaux qui pourront donc demander la fusion de leurs territoires.  et c’est seulement si des régions refusent de fusionner que le Gouvernement redessinera une nouvelle carte des régions… dans la foulée les présidents de Picardie, Haute Normandie et Basse Normandie annoncent leur souhait de se rapprocher … Poitou Charente et Pays de la Loire négocient un rapprochement qui pourrait avoir pour conséquence un transfert de la Loire Atlantique vers la Bretagne et des deux Charentes vers l’Aquitaine… Contrairement à certaines idées reçues les présidents des conseils régionaux jouent plutôt le jeu à quelques exceptions près telle que le président de la région Aquitaine Alain Rousset qui souhaite avant tout préserver son territoire, ses équilibres politiques et son dernier fauteuil rembourré.

Alors que pendant des semaines les petites mains s’affairent autour de découpages consensuels tout s’emballe le 2 juin à 20h00. Avant de parler du fond laissez moi revenir sur la méthode qui est un véritable cas d’école de tout ce qu’il ne faut pas faire en politique et surtout … en communication politique !

François Hollande et Manuel Valls surjouent depuis le mois de janvier l’idée d’un big bang territorial, d’une réforme majeure qui marquera la présidence bien mal en point de l’actuel locataire de l’Élysée. il s’agit donc d’une réforme majeure, murement réfléchie et préparer avec cartes, simulations économiques et politiques, discussions secrètes ou publiques pour finalement faire ressortir 3 ou 4 hypothèses de travail. Chacun étudie ,  pousse les logiques jusqu’à en garder deux ou trois sérieuses pour que le 2 juin lors d’une dernière réunion, le Président fasse un choix “souverain” à soumettre au Parlement … François Hollande a choisi … une autre solution, une quatrième, probablement imaginée dans quelques officines loin des acteurs de terrain, ceux de ces mêmes régions qui devaient proposer et qui devaient être écoutés … Et comme c’est LA réforme majeure du quinquennat quoi de mieux qu’un bon plan com pour que chacun ne parle plus que de ça, plus que du courage présidentiel qui s’accroche et révolutionne nos institutions locales … quoi de mieux qu’une tribune dans les journaux régionaux rendue publique à 21h15 soit 30 minutes après les journaux télévisés et le jour de l’abdication du Roi d’Espagne !?

Le pire de tout c’est que pour une fois, le ramage se rapporte bien au plumage et le fond de la réforme est à l’image de la méthode : pathétique.

La France de Hollande
La France de Hollande

Ce ne sont plus 11 régions mais 14 que compte la carte présidentielle. Pas une seule ne correspond aux vœux émis par les présidents de conseils régionaux … PAS UNE SEULE ! La Picardie se voit contrainte de tourner le dos à la Normandie et est arbitrairement rattachée à Champagne Ardenne… Poitou Charente n’aura pas Pays de la Loire mais la région Centre avec en prime le Limousin dans une sorte de mariage bis entre l’ancien président du conseil général de Corrèze (François Hollande), l’ancienne présidente de Poitou Charentes (Ségolène Royal) avec pour témoin l’ami de 30 ans ancien président du conseil régional du Centre (Michel Sapin)… Quand aux deux départements de Charente qui voulaient rejoindre l’Aquitaine et le retour de Nantes à son bercail Breton que nenni … le Président refuse de scinder des régions… c’est tout ou rien renvoyant à 2021 pour des transferts éventuels de certains départements entre régions … Mais où sera donc François Hollande en 2021 ?

Une fois encore, le Président de la République est victime d’un péché originel, d’une faute politique initiale qui vient polluer l’ensemble de la réforme, il s’agit cette fois de la décision un peu lâche de ne pas vouloir tout faire d’un coup et de refuser ce faisant d’ouvrir le débat du déplacement de départements d’une région à une autre. Disons le directement, les français se foutent complètement de la réforme territoriale, comme dirait l’auguste prédécesseur corrézien de l’actuel locataire du Palais, “ça leur en touche une sans faire bouger l’autre”, c’est très classe et ça résume bien l’état d’esprit de nos compatriotes. Dans ce débat très politique un seul point les intéresse plus ou moins : le retour de Nantes dans la Bretagne et c’est justement le point que François Hollande refuse d’emblée de trancher. La carte produite n’est à nouveau pas celle d’un Président mais d’un Premier secrétaire du Parti socialiste qui essaye de ne fâcher aucun de ses barons, au risque de fâcher tout le monde.

L’Aquitaine sacrifiée aux intérêts de ses élus

Le domaine des rois de France au Xème siècle
Le domaine des rois de France au Xème siècle

je pourrais m’arrêter sur le cas abscons de l’Oise qui fut  le domaine initial de nos roi, le cœur de ce qui deviendra au fil des siècles la France… en un mot l’Ile de France … et bien non ce sera la Champagne et les Ardennes ! Je vais plutôt vous parler de la grande absente de ces cartes et de ces ambitions territoriales : l’Aquitaine. Une région esseulée dans la nouvelle carte, bloquée entre deux mastodontes : l’ensemble Midi-Pyrénées/Languedoc Roussillon et le plus étonnant, l’ensemble Poitou-Charentes/Limousin/Centre. Il suffit de jeter un œil à la carte pour comprendre que l’Aquitaine devient une petite région. Actuellement 6ème sur 22 en termes de PIB elle deviendrait avec le nouveau découpage 10ème sur 14 avec un PIB de 90,8 milliards d’euros loin derrière ses voisins 129,4 milliards pour l’ensemble Poitou-Charente/Limousin/Centre et 143,8 milliards pour Midi-Pyrénées/Languedoc Roussillon.

Alors que la plupart des élus et des responsables économiques de la Région réclamaient un rapprochement avec au moins les deux département de la Charente, la prise de position initiale de Ségolène Royal refusant une fusion entre sa région et l’Aquitaine a été entendue. La ministre de l’environnement voulait à tout pris éviter de changer les équilibres politiques qui lui étaient favorables en basculant dans une région où son poids et son influence aurait été dilués face à des barons socialistes aquitains particulièrement bien positionnés tel Henri Emmanuelli, maître absolu des Landes.

On aurait pu penser que le Président de la Région Aquitaine, Alain Rousset, par ailleurs Président de l’association des régions de France, serait monté au créneau pour défendre les intérêts de son territoire et qu’il aurait put bénéficier du soutien discret mais efficace de celui qui fut son successeur à la mairie de Pessac et à la présidence de la communauté urbaine de Bordeaux Vincent Feltesse désormais conseiller spécial du Président de la République… Que nenni ! Alain Rousset soutient à fond la réforme présidentielle, trop heureux de ne pas récupérer des territoires supplémentaires avec des élus à leur tête qui sont, eux, d’envergure nationale et qui auraient peut être l’ambition de déloger le président régional de son joli fauteuil !

Une fois encore François Hollande réussit à planter une réforme inratable, à transformer le nectar de la politique en petite soupe politicienne qui fleure bon la IVème République, aveuglé par ses réflexe de petit élu local. Il lui reste 3 ans pour réaliser qu’il occupe désormais le fauteuil du général de Gaulle.

 

 

 

 

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