Le rêve fané des souverains Hachémites première partie Hussein ibn Ali

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Chérif Hussein
Chérif Hussein

La dynastie Hachémite est probablement l’une des plus importantes du monde arabe. Elle porte les rêves et le désespoir de peuples qui se voudraient “un” mais qui se trahissent eux mêmes quand ils ne sont pas bernés par la communauté internationale et plus particulièrement occidentale. Les Hachémites sont  les descendants de Hachim ibn Abd Manaf (vivant à la fin du Vème et au début du VIème siècle), de la tribu des Quraychites, arrière-grand-père de Mahomet. Gardiens originels de la ville sainte de la Mecque ils en sont, à compter du Xème siècle, les chérifs et émirs sans que leur pouvoir et influence ne soit remise en cause par les dirigeants des divers empires musulmans jusqu’au XXème siècle.

En 1517, le Chérif de La Mecque Barakat bin Muhammed reconnait la suprématie du calife ottoman tout en obtenant un fort degré d’autonomie locale. Il faudra attendre le 19ème siècle pour voir émerger une première tentative de prise d’indépendance de La Mecque avec la conquête des villes saintes par les Wahhabites en 1802. Le Wahhabisme est un mouvement religieux et politique rigoriste fondé par Mohammad Ibn Abd Al-Wahhab qui s’allia avec un puissant et ambitieux émir local , Mohammad Ibn Saoud qui donna son nom actuel à l’Arabie Saoudite et où sa famille règne encore.

Le chérif de la Mecque et son maitre Ottoman se trouvèrent fort dépourvus face à la force politique et militaire conjointe des Al Wahhab et des Séouds et ils durent appeler à la rescousse le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali qui en l’espace de 3  expéditions rejeta les Séouds vers leurs terres de Riyad. Du côté des Hachémites, la famille oscille entre le centre de son pouvoir, le Chérifat de La Mecque et celui de sa légitimité, Constantinople. c’est d’ailleurs dans la capitale de l’Empire Ottoman que nait, probablement en 1856, Hussein ibn Ali qui doit hériter du Chérifat à la mort de son père. Pour autant, jugé un tantinet trop indépendant d’esprit, le sultan Abdul Hamid II (1876-1909) le place en résidence surveillée à partir de 1893 au cœur même de la capitale et transmet le titre de Chérif à son oncle et ses cousins.

Le Sultan Abdul Hamid II
Le Sultan Abdul Hamid II

La revanche du jeune prince vient finalement quand, en 1908, éclate à Constantinople la Révolution jeune turque. Depuis quelques années l’armée ottomane supporte de plus en plus mal la domination de plus en plus visible qu’exerce sur le Sultan et son gouvernement les puissances occidentales. Chacun réalise à quel point l’indépendance de l’Empire Ottoman n’est plus que virtuelle. Devant les humiliations continuelles subies par le Califat une partie de l’armée turque en Macédoine s’insurge pour empêcher le démembrement de l’Empire. Le Palais envoie sur place dix-huit mille hommes pour mater l’insurrection mais ces derniers finissent par se rallier aux rebelles. En montant sur le trône en 1876, Abdul Hamid II était considéré comme un souverain éclairé et réformateur. il avait nommé une commission chargée de rédiger de la première constitution du pays. Cette constitution de 1876, très libérale, instaurait la monarchie constitutionnelle voulue par les réformateurs turcs. Mais quand éclate en 1877 la guerre russo-turque, le Sultan considérablement affaibli suspend le Parlement puis la Constitution. Malgré le traité de paix de 1878, il se refusera toujours à la rétablir. Pourtant, face à la révolte de son armée en 1908 et voyant chanceler son trône, Abdul Hamid II se résigne à rétablir la constitution et à organiser des élections. La vague de liberté dont s’éprend alors Constantinople touche néanmoins ses possessions, loin des intérêts de la Sublime Porte ! les nationalismes se réveillent, la Bulgarie proclame son indépendance, l’Autriche annexe la Bosnie, la Crête s’émancipe en réclamant son rattachement à la Grèce et l’Albanie comme la Libye glisse entre les doigts du Calife au profit, à terme de l’Italie. Non seulement les Jeunes Turcs ne parviennent pas à empêcher le démembrement de l’Empire mais ils accélèrent malgré eux le processus. Une tentative de contre-révolution menée par une partie de l’armée renverse le Gouvernement des Jeunes Turcs mais est finalement écrasée en avril 1909 à Thessalonique. Abdul Hamid II en paye le prix, il est déposé et le 27 avril son frère Reşat est proclamé sultan sous le nom de Mehmed V.

Personnage discret qui reste éloigné de toutes les intrigues ottomanes Hussein ben Ali est alors autorisé à rentrer en Arabie pour devenir enfin officiellement le grand Chérif de La Mecque en remplacement de ses cousins jugés trop proches du Sultan déchu. De retour au Hedjaz, le nouveau chérif s’applique à renforcer son prestige et à préserver son autonomie n’hésitant pas à s’opposer au gouvernement Jeune-Turc sans jamais remettre en cause l’existence de l’Empire. En privé, le Chérif caresse déjà pourtant l’idée de fonder un royaume arabe indépendant allant de la péninsule arabique jusqu’à Damas et Beyrouth, en comprenant Bagdad, Jérusalem et le Caire, avec à sa tête sa famille.

carte peninsule arabeEn 1913, la défaite ottomane lors de  la Seconde Guerre balkanique amène les Jeunes-Turcs  changer leur système d’alliance. Ils se rapprochent de l’Empire allemand et en 1914, ils déclarent la guerre à la France, la Russie et l’Angleterre. leurs premières offensives vers l’Égypte et le Caucase sont des désastres et ils réalisent (enfin) que l’empire moribond ravagé par les épidémies et les famines n’a pas les moyens de sa politique. Dès le début de 1915, la répression frappe les élites politiques arabes (pendaisons, exils en Anatolie). Des populations entières seront martyrisées (chrétiens du mont Liban décimés par la famine, Arméniens déportés et massacrés). C’est le moment choisi par Hussein et ses fils (Ali 1879-1935), Abdallah (1880-1951), Faysal (1883-1933) et Zeid (1898-1970) pour se rapprocher de la Grande-Bretagne. Le chérif propose au gouvernement de sa gracieuse majesté de rentrer en guerre contre les Ottomans en échange de la formation d’un Etat arabe indépendant comprenant l’ensemble des provinces arabes de l’Empire et une partie de l’Anatolie, et de la restitution aux Arabes du califat. L’Angleterre donne son accord dans le principe… et seulement sur le principe, c’est le début de la plus grande arnaque politique de l’histoire contemporaine.Les Français administreront directement une zone allant du littoral syrien jusqu’à l’Anatolie ; la Palestine sera internationalisée (condominium franco-britannique de fait) ; la province irakienne de Basra et une enclave palestinienne autour de Haïfa seront placées sous administration directe des Britanniques ; les Etats arabes indépendants confiés aux Hachémites seront partagés en deux zones d’influence et de tutelle, l’une au nord confiée aux Français, l’autre au sud aux Britanniques.

Les fils du Chérif Hussein, Ali, Abdallah et Faycal
Les fils du Chérif Hussein, Ali, Abdallah et Faycal

La révolte arabe est finalement proclamée le 10 juin 1916 dans le Hedjaz par Hussein qui dénonce le mépris des dirigeants turques pour l’islam et en appelle à la guerre sainte. Pendant ce temps, Anglais et Français se partageaient dans le plus grand secret les dépouilles de l’Empire ottoman au travers des accords Sykes-Picot qui seront pour des décennies et aujourd’hui encore l’origine de tant de malheurs dans le monde arabe. A la fin de la guerre, Hussein se voit bien reconnaitre le titre de Roi du Hedjaz. Plus encore, l’un de ses fils, Faysal devient l’unique représentant des Arabes à la conférence de Versailles de 1919 destinée à négocier les conditions de paix. Malgré les promesses initiales de ses alliés Britanniques, les demandes d’Hussein resteront lettre morte. de royaume arabe unifié, il n’y en aura pas.

Dans les grandes lignes l’accord franco-britannique de 1916 est respecté. Les territoires formant aujourd’hui le Koweit, le Qatar, Bahrein, les Emirats arabes unis et le Yemen sont sous controle et administration britannique. le Sultanat d’Oman, indépendant, reste “l’allié privilégié de la couronne britannique”, tout comme le Sultant du Nedj. On crée le grand Liban sous contrôle administratif et politique français qui intègrera un moment la Syrie puis la Transjordanie et l’Irak avec à leurs tête les fils de Hussein mais à chaque fois sous protectorat européen. Ce dernier se voit reconnaitre la couronne du Hedjaz.

Hussein, prétendant au califat

 arbre des sultans ottomansLe 3 juillet 1918, peu avant la capitulation de l’armée turque, le Sultan Mehmed V meurt à l’age de 77 ans. c’est son frère de 57 ans qui monte sur le trône sous le nom de Mehmed VI. Alors que sa capitale est occupée, le Sultan joue l’apaisement et tente d’obtenir une paix honorable. Malheureusement, les négociateurs occidentaux du traité de Sèvres ont pour leur part décidé d’en finir avec le vieil homme malade de l’Europe et le dépèce comme une charogne lors du traité de Sèvres. Apprenant les conditions de la paix c’est toute la population turque qui se soulève menée par  Mustafa Kemal Atatürk depuis Ankara, se retourne contre lui. En novembre 1922, la Grande assemblée nationale de Turquie abolit la monarchie sans pour autant remettre en cause l’autorité religieuse du Califat. Mehmed VI s’enfuit dans un cuirassé britannique.

L’assemblée décide alors d’élire un nouveau Calife et son choix se porte sur le cousin du Sultan déchu, Abdülmecid II. Ce dernier était lui même fils de Sultan et Calife puisque son père Abdülaziz avait été Sultan de 1861 à 1876 avant d’être remplacé, lors d’une révolution de Palais par son neveu Mourad V. Abdülaziz avait quelques jours plus tard été retrouvé mort dans sa chambre. Ce coup de poker ne fut pas particulièrement chanceux pour le fameux Mourad qui trois mois après sa prise de pouvoir fut emprisonné par son propre frère à cause d’une crise de folie passagère, ce frère étant Abdul Hamid II que nous avons croisé au début de notre histoire… Mais je m’égare … en 1922 donc Abdülmecid II devient Calife !

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Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud

Deux ans après, le 3 mars 1924, Mustapha Kemal change d’avis et décide d’abolir le Califat jugeant l’institution dénuée de sens au XXème siècle et responsable de la dégradation des valeurs de l’Islam. La volonté de réunir l’ensemble des musulmans sous un même pouvoir n’est plus et le monde sunnite se retrouve alors sans chef spirituel. Dans son royaume du Hedjaz, notre chérif de la Mecque Hussein se dit que c’est l’occasion en or, celle qu’il attend depuis qu’il s’est fait berné par les britanniques et se proclame immédiatement Calife. Son voisin immédiat, Sultan du Nedj et arrière-arrière-arrière-petit-fils de Mohammad Ibn Saoud que nous avons déjà croisé lorsqu’il avait envahi La Mecque un siècle plus tôt, sauta sur l’occasion pour enfin se débarrasser de ce royaume qui lui barrait la route de la mer et l’empêchait, lui, Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud, de rêver ce grand royaume arabe en mode “Saoud”.

Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud dénie toute légitimité à Hussein et lance une attaque sur La Mecque dont il chasse le Roi. Hussein, lâché par les Britanniques, est contraint d’abdiquer le 3 octobre en faveur de son fils ainé Ali et doit se refugier à Amman où son fils Abdallah est devenu émir de Transjordanie. Pour autant, Abdelaziz  n’étant pas descendant de Mahomet, il ne peut prétendre au titre de chérif de La Mecque : c’est habillé en simple pèlerin qu’il entre à La Mecque le 13 octobre 1924 se proclamant simple gardien des deux saintes mosquées. En 1925, il prend Médine chassant définitivement le Chérif Ali de son royaume qui se réfugie à Bagdad où règne son frère Faycal. Ce jour là Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud abolit le titre de Chérif de la Mecque.

Hussein meurt le 4 juin 1931 à Amman. Ses rêves de grandeurs, ses ambitions pour sa famille et les peuples arabes lui auront fait perdre le titre que sa famille portait depuis  plus de 400 ans. Roi pendant 6 ans, il n’aura jamais pu devenir calife ni réunir l’ensemble du peuple musulman sous son autorité. Sa seule réussite est probablement les trônes qu’occupent deux de ses fils, Abdallah en Transjordanie et Faycal en Irak mais là aussi les trônes sont tels des sables mouvants…

A suivre : Fayçal al-Hachimi : la conquête de l’indépendance irakienne (2)

 

 

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