Jaurès est mort, son mythe lui est vivant mais attention … ce n’est qu’un mythe !

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Jean Jaurès le député
Jean Jaurès le député

“Jaures est vivant” c’est le titre, cri du cœur, d’un documentaire co-écrit par Jean-Noël Jeanneney et Bernard George pour Arte en ce centenaire de l’assassinat d’un grand homme. Nous sommes le 31 juillet 1914, Jaurès est depuis 1885, la voix de la gauche en France. Une voix rocailleuse, virulente parfois violente mais foncièrement ancrée à gauche. Pendant un quart de siècle il sera le porte voix des valeurs du socialisme. Elu député “républicain” de Toulouse en 1875, il bascule dans le socialisme au moment de la grande grève des mineurs de Carmaux de 1892.

C’est Jaurès, le blog, qui nous raconte l’événement d’ampleur nationale :  le 2 août 1892, le secrétaire général du syndicat de la mine, Jean-Baptiste Calvignac, élu maire lors des élections municipales du mois de mai est licencié par  le baron Reille, directeur de la mine d’une part, et le marquis de Solages, administrateur de la Société des mines de Carmaux, qui considéraient que ses activités politiques (socialistes et syndicalistes) portaient atteinte à son activité professionnelle.  Tous les mineurs se mettent alors en grève et réclament la réintégration immédiate de Calvignac. Devant l’intransigeance de la direction, des violences se produisent et le bureau du directeur de la compagnie est mis à sac. Dix mineurs sont arrêtés et renvoyés à leur tour. Ce qui n’était qu’une grève devient un mouvement social et son ampleur est nationale à partir du moment où le Président du Conseil (le Premier ministre de l’époque) Émile Loubet, envoie 1 500 hommes de troupe à Carmaux pour mater la rébellion. Plusieurs grévistes sont arrêtés et neuf d’entre-eux sont condamnés par le tribunal d’Albi à des peines d’emprisonnement. Jean Jaurès publie tribunes sur tribunes dans La Dépêche du Midi pour défendre le droit de grève. Bon je vous passe tous les détails et soubresauts mais sachez néanmoins que George Clemenceau proposa alors une médiation qui donna raison à la compagnie. Le même Clemenceau proposa alors à l’Assemblée nationale de voter une loi d’amnistie pour les grévistes condamnés mais là encore ce fut peine perdue. Alors que la grève perdurait et que la tension ne cessait de monter le Marquis de Solages qui était député de Carmaux démissionna de ses fonctions et mandats et les mineurs licenciés furent libérés. La grève cessa d’elle même le 3 novembre 1892.  Jaurès qui avait été battu aux élections de 1889 se jette sur l’occasion et se fait désigner  par les ouvriers du bassin minier comme candidat socialiste indépendant à l’élection législative anticipée de janvier 1893. C’est ainsi qu’il fait son grand retour à la chambre des députés le 8 janvier 1893 et commence une carrière de tribun socialiste qui dura 21 ans.

Issu de la bourgeoisie et agrégé de philosophie, rien ne prédisposait Jaurès à devenir le symbole de la gauche morale et sociale. On le présente aisément comme le défenseur des grévistes, des droits sociaux; le défenseur de Dreyfus et l’ennemi de l’antisémitisme. Élevé dans le respect de la religion, il participera néanmoins activement à la défense d’une république laïque. Ardent pacifiste, il participe aussi à la création de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et du journal “l’humanité” dont il sera le premier directeur. Jaurès est en fait un mythe vivant pour tout le peuple de gauche mais il est aussi le symbole effarant de l’échec continuel de cette même gauche dans l’action publique.

La face cachée du grand homme : manipulation, antisémitisme, inaction, que reste t’il vraiment de Jaurès ?

Jaurès le juste défenseur des grévistes est aussi celui qui utilise la grève pour relancer sa carrière politique.

Le capitaine Alfred Dreyfus
Le capitaine Alfred Dreyfus

Jaurès le juste défenseur de Dreyfus n’aura pas ainsi toujours été celui que l’on présente aujourd’hui. Au début de l’affaire il est convaincu de la culpabilité du capitaine et dénonce avec virulence l’inégalité de traitement dont bénéficie ce capitaine “juif”… Dans un discours à l’assemblée nationale du 24 décembre 1894 c’est Jaurès qui s’énerve « le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n’a pas été condamné à mort, et le pays voit qu’on fusille sans pitié de simples soldats coupables d’une minute d’égarement, de violences ». L’historien Michel Dreyfus rappelle que  « Jaurès estime que si Dreyfus n’est pas condamné à mort, c’est […] qu’il a bénéficié du “prodigieux déploiement de la puissance juive”. » Quand Zola publie son “J’accuse”, Jaurès n’est toujours pas du bon côté de l’histoire. En juin 1898 il déclare la “race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la fièvre du prophétisme [, qui] manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d’extorsion.

Il faut attendre la fin de l’été 1898. Entre temps Esterházy aura été acquitté, Émile Zola et Georges Picquart condamné, et Jaurès aura été battu aux élections législatives. La présence continue d’un innocent au bagne a un retentissement national et international considérable. La France expose un arbitraire étatique effarant alors que l’antisémitisme fait des progrès considérables et que des émeutes éclates un peu partout pendant toute l’année 1898. Jaurès persiste dans son déni de l’Affaire jusqu’à ce que l’évidence éclate avec la révélation des fausses preuves du commandant Henry. Ce n’est qu’à ce moment là que Jaurès s’engage avec panache et talent du côté des dreyfusards. Jaurès s’engage alors avec passion dans la défense de Dreyfus. Une fois encore, son talent de tribun et d’écrivain aidant, Jaurès conquiert la première parmi dans les défenseurs de Dreyfus et obtient son élection à l’assemblée nationale en 1902 après avoir défendu la grâce de Dreyfus.

Le père du socialisme français

JauresHuma
Jaurès le fondateur de l’Humanité, journal socialiste

La même année, il participe à la fondation d’un éphémère Parti socialiste français. Il faut faire quelques pas en arrière pour comprendre l’état de la gauche au début du siècle. Après la révolution sanglante dite de la « Commune de Paris » en 1871, la gauche est exsangue et profondément divisée. Les principaux dirigeants révolutionnaires sont soit morts soit emprisonnés soit exilés. La gauche est ainsi divisée en 5 tendances plus ou moins antagonistes et marque ainsi son incapacité structurelle à exercer des responsabilités nationales que l’on ressent encore de nos jours :

Les Possibilistes de Paul Brousse qui souhaitent que le programme soit structuré par étapes pour être réalisable. Ils appartiennent à la Fédération des travailleurs socialistes français (FTSF) tout comme les Allemanistes qui forment l’aile ouvrière du mouvement avant de le quitter pour fonder le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire avec comme chef de file Jean Allemane. Il prône des réformes immédiates marquées par la décentralisation, l’autogestion ouvrière et le républicanisme municipal.

En 1880 est fondé le Parti ouvrier français avec à sa tête Jules Guesde et Paul Lafargue. C’est une organisation qui vise la conquête du pouvoir politique par les prolétaires sur le modèle fondé par Karl Marx et Friedrich Engels. C’est ainsi, en termes d’adhérents et de soutiens, le mouvement politique le plus important de la gauche de l’époque. Il est en concurrence avec le Parti socialiste révolutionnaire (PSR) blanquiste, nouveau nom donné en 1898 au Comité révolutionnaire central (CRC) créé en 1881 et dirigé par Edouard Vaillant.

On trouve enfin les socialistes indépendants dont Jean Jaurès ou Alexandre Millerand. Ils se regroupent autour des idées de solidarité républicaine et ne s’occupent pas de la rupture entre les socialistes et la république bourgeoise. En 1898 ils se dotent d’une structure, la confédération des Socialistes indépendants, puis en 1902 ils fusionnent avec la FTSF de Paul Brousse pour créer le Parti socialiste français.

En 1901, bien que scindée en plusieurs partis, la Gauche est en fait profondément divisée entre deux familles, ce qui n’est pas sans faire écho à la situation actuelle : la gauche révolutionnaire de Vaillant et Guesde et la gauche réformiste de Jaurès et Brousse. Jean Jaurès dont le fantôme est régulièrement appelé en témoin par Jean-Luc Mélenchon était ainsi issu de l’autre famille : celle qui défendait un réformisme prudent dans le cadre des institutions républicaines et avec une participation au Gouvernement et cela même s’il s’est à titre personnel bien gardé de jamais assumer une fonction ministérielle.

En 1904, il fonde le quotidien L’Humanité qu’il dirige jusqu’à sa mort avec comme sous-titre « quotidien socialiste » et un objectif : favoriser l’unité socialiste. C’est chose faite avec la création en 1905 de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), unifiant les différentes sensibilités socialistes de France.

Jaurès et Guesde dirigent le mouvement mais pour ce faire il aura fallu abandonner la participation et même le soutien au gouvernement. En échange Guesde accepte le jeu parlementaire et favorise le lien entre la SFIO et la CGT. En 1914, la SFIO devenue le seul parti de la gauche uni rassemble 17 % des voix et obtient 101 sièges de députés.

L’assassinat et la naissance d’un mythe

A compter de 1910, l’Europe est en pleine ébullition. Non ne blêmissez pas, je ne vais pas vous pondre 10 pages sur la montée des périls qui mèneront inéluctablement à la Première guerre mondiale.

Jean Jaurès au Prés Saint Gervais
Jean Jaurès au Prés Saint Gervais

Sachez simplement que Jaurès est l’un des nombreux hommes politiques de son temps à avoir senti monter le péril. S’il dispose aujourd’hui de l’aura du pacifiste affirmé c’est parce qu’à la veille du conflit il lutta avec force et conviction contre la loi augmentant la durée du service militaire de deux à trois ans en vue de préparer l’armée française à une guerre éventuelle avec l’Allemagne. Pour Jaurès, préparer la guerre c’est déjà la rendre incontournable. Le 25 mai 1913, la SFIO organise une manifestation contre la loi au Pré-Saint-Gervais, qui réunit de 70 000 (selon L’Homme libre de Clemenceau) à 150 000 personnes (selon L’Humanité)… déjà à l’époque on avait des difficultés avec les comptages des piétons…

Jaurès, le pacifiste s’opposait à la loi mais n’était pour autant pas autant aveugle que ses camarades. Il préconise ainsi une organisation de la Défense nationale fondée sur la préparation militaire de l’ensemble de la nation. Il préconise ainsi la constitution d’une armée défensive, de milices, entraînée dans le monde civil, liée à la nation, modèle qui sera repris avec le succès que l’on sait par Ho Chi Minh !  Si l’idée pouvait être intéressante, son calendrier de mise en place pourrait faire sourire désormais que nous connaissons le calendrier international de la première guerre mondiale … Jaurès proposait ainsi un service de 18 mois, un jour par mois d’exercice pour les jeunes de 17 à 21 ans, deux jours de manœuvre pour les réservistes par trimestre, et, à partir d’octobre 1916, un an de service, puis six mois en octobre 1918… La réforme aurait ainsi trouvé à s’appliquer un mois avant la fin de la Grande guerre …

Le 28 juin 1914 l’héritier de la couronne impériale austro-hongroise est assassiné à Sarajevo. Dès lors plus rien n’empêche la marche à la conflagration. Rien, mais Jaurès veut y croire. Il pousse le groupe SFIO à la chambre à soutenir le gouvernement Viviani qui lui semble réellement hostile à la guerre. Dès le 14 juillet au congrès extraordinaire de la SFIO il soutient la motion Keir-Hardy-Vaillant, des noms d’un socialiste britannique et d’un français, qui préconisait l’appel à la grève en cas de conflit imminent : « plutôt l’insurrection que la guerre », à quoi Jaurès ajoute que cette grève devra être « simultanément et internationalement organisée ». Il devient dès lors le symbole de ce que les nationalistes dénoncent comme étant du défaitisme et de la haute trahison. Le journal  Le Temps, l’attaque directement le 18 juillet l’accusant de soutenir la « thèse abominable qui conduirait à désarmer la nation, au moment où elle est en péril »…

Jaurès est écouté par le Président du conseil Viviani qui accepte de faire reculer les troupes françaises de dix kilomètres pour ne pas provoquer l’Allemagne. Mais alors que cette dernière et la Russie mobilisent, Jaurès se rend à la Présidence du Conseil pour apprendre que Viviani reçoit au moment même l’ambassadeur du Kaiser venu présenter les termes d’un ultimatum à la France. Il comprend que le conflit ne peut plus être évité.

Nous sommes le vendredi 31 juillet 2014. Jaurès retourne à son bureau. A 21 h 40, alors qu’il dîne au café du Croissant, rue Montmartre, dans le 2e arrondissement de Paris,Raoul Villain, militant nationaliste s’approche et tire deux coups de feu : une balle perfore le crâne du célèbre tribun et l’autre se fiche dans une boiserie. Jaurès s’effondre, la guerre peut commencer.

l'assassinat
l’assassinat

Quelques jours plus tôt le 17 juillet, dans les colonnes de L’Echo de Paris, Maurice de Waleffre écrivait « Dites-moi, à la veille d’une guerre, le général qui commanderait […] de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? »

Raoul Villain enfermé pendant toute la guerre écrit depuis sa prison : « j’ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l’époque de la loi de trois ans, la grande gueule qui couvrait tous les appels de l’Alsace-Lorraine. Je l’ai puni, et c’était le symbole de l’ère nouvelle, et pour les Français et pour l’Étranger »… Son procès se teint finalement en 1919 et comble de l’ironie, il est acquitté !  Anatole France adresse alors une brève lettre à la rédaction de L’Humanité parue le 4 avril : « Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez » … Raoul Villain n’est plus en sécurité en France. Il fuit d’abord vers l’Allemagne puis vers l’Espagne et s’installe aux Baléares. Quand éclate la guerre civile espagnole, les Baléares franquistes sont envahies pour quelques jours par les républicains. Le 13 septembre 1936, avant de fuir l’île, les anarchistes exécutent Raoul Villain sans que l’on sache s’ils connaissaient son identité.

On échappe pas à son destin.

1 thought on “Jaurès est mort, son mythe lui est vivant mais attention … ce n’est qu’un mythe !

  1. Nous allons avoir le plaisir d’éditer un livre écrit par un homme politique, figure illustre de la ville de Carmaux (celle de Jean JAURÈS)

    Jacques GOULESQUE
    Ancien maire, ancien Conseiller général de Carmaux

    Nous pensons que l’annonce et la présentation de cet ouvrage, dont la sortie est prévue début octobre, trouveront toute leur place dans votre blog, ami de la mémoire de Jean Jaurès.
    Ce n’est pas un livre de mémoire (Wikipedia est là pour ça) mais l’esprit et la petite musique qui doivent accompagner la mémoire, par ceux qui ont vécus le XXe siècle.

    Si vous êtes de cet avis, voulez vous me le confirmer par mail et je vous enverrai les informations complètes avant la sortie du livre.

    Éditorialement vôtre,

    Marcel GILLET

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