Le rêve fané des souverains Hachémites : Ghazi et Faycal, la dynastie ensanglantée (3)

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Fayçal, fils de l’ambitieux et malchanceux Hussein Ibn Ali (1), avait perdu le trône de Syrie mais conquis la très glorieuse couronne mésopotamienne en devenant roi d’Irak, pays qu’il sut conduire avec patience jusqu’à l’indépendance (2). Il meurt d’une crise cardiaque à 48 ans laissant le trône à son fils Ghazi, jeune prince de 21 ans qui comme son père et son grand père avant lui, rêve d’une Arabie unie et indépendante.

Ghazi, le règne éphémère d’un nationaliste autoritaire

Roi Ghazi Ier
Roi Ghazi Ier

Toute sa vie, Faycal eut une conscience aiguë de l’instabilité de sa position et des risques encourus par lui même et sa famille. C’est ainsi qu’il laissa à son propre père le soin d’élever son fils le prince Ghazi né en 1912 à La Mecque. Le petit prince suit son grand-père dans son élévation puis dans sa chute et doit fuir le Hedjaz en 1924 devant l’avancée des Séouds. Il rejoint son père à Bagdad. Il a 21 ans quand il monte sur le trône. Prince timide et inexpérimenté, il se révèle un souverain fougueux, ambitieux et férocement remonté contre les britanniques et leurs trahisons passées. Ghazi Ier est un fervent supporter du panarabisme et du nationalisme arabe et il semble considérer que seul un régime fort, autoritaire peut permettre d’atteindre ses objectifs. C’est pour cette raison que le souverain, s’appuie sur l’armée pour réprimer les révoltes et diriger le pays. Très populaire, il se transforme en champion de la cause arabe, agaçant son oncle, Emir de Transjordanie et surtout l’Angleterre.

Malgré la popularité du jeune roi, le régime reste constitutionnel et le gouvernement dirigé par Yassine Al Hachimi, membre de la famille royale, prend ses distances avec ses prises de position. En octobre 1936, le général Bakr Sidqi mène une attaque surprise sur Bagdad et renverse le gouvernement avec le soutien du souverain. Il s’agit du tout premier coup d’état moderne dans les pays arabes. Le général est de facto le véritable dirigeant irakien et ce faisant il menace de plus en plus l’autorité de Ghazi qui laisse des militaires nationalistes l’assassiner en aout 1937. Le souverain est désormais le seul maître à bord. Il a 25 ans. Il crée la radio Kasr el Zouhour (Palais des fleurs), clairement anti anglaise qui devient un outil de propagande dédié à la cause arabe. Il finance également les mouvements de résistance palestiniens. Peu à peu, sur le base d’une haine commune, il se rapproche de l’Allemagne nazie et pousse la provocation jusqu’à officiellement demander l’annexion du Koweït à son royaume considérant que ce territoire a été indument séparé de l’Irak par les britanniques. L’Irak n’a jamais reconnu cette séparation et c’est sur cette base que s’appuiera 53 ans plus tard Saddam Hussein pour envahir le petit émirat gorgé de pétrole.

S’il fallut deux guerres pour résoudre le “problème” Saddam Hussein, les choses furent plus simples pour Ghazi. Le 4 avril 1939, le souverain de 27 ans meurt dans un mystérieux accident au volant d’une voiture de sport. Le pays s’embrasa contre l’Angleterre accusée d’avoir assassiné le jeune roi. Les rumeurs les plus folles coururent : les Anglais voulaient châtier l’impudent souverain pour ses amitiés nazis, pour sa volonté d’envahir le Koweït; la reine (cousine de Ghazi) voulait se venger de la supposée homosexualité royale et mettre son frère sur le trône. Ce frère n’était autre que Abdelilah ben Ali al-Hachimi, seul fils de Ali ben Hussein, frère ainé de Faycal Ier qui aurait dut devenir Chérif de la Mecque et Roi du Hedjaz si ses père et grand père n’avaient été chassés par les Séouds. On parle aussi de Nouri Saïd, futur Premier ministre qui voulait rétablir le régime constitutionnel … Qu’importe finalement le roi Ghazi laisse un fils : Fayçal II qui monte sur un trône brulant à l’âge de 3 ans !

Faycal II – la dynastie ensanglantée

Le roi Fayçal II
Le roi Fayçal II

Fayçal bin Ghazi al-Hachimi monte donc sur le trône d’Irak le 4 avril 1939, 1 mois avant son 4ème anniversaire. C’est très naturellement son oncle maternel Abdelilah ben Ali al-Hachimi qui est désigné régent d’Irak. L’ambitieux fils de Ali ben Hussein est politiquement parlant le plus ferme opposant à la politique de son cousin feu le roi Ghazi Ier. Farouche partisan de l’alliance britannique, il dirigera l’Irak de 1939 à 1953 avec pour obsession la préservation des intérêts de l’Angleterre, comme garantie de la stabilité du trône. Il commence par envoyer le jeune souverain en Angleterre pour son éducation où il retrouve par ailleurs son cousin le futur roi Hussein de Jordanie qui devient son plus proche ami et confident. A Bagdad, Abdelilah est confronté à l’opposition des nationalistes arabes. En 1940 il fait un geste et nomme Premier ministre un proche de l’ancien souverain Rachid Ali al Gillani. Alors que la guerre fait rage en Europe, le Régent souhaite imposer une alliance unilatérale avec l’Angleterre quand le Premier ministre veut faire fructifier l’alliance envisagée par le roi Ghazi avec les forces de l’Axe. Il refuse ainsi de couper les liens diplomatiques de l’Irak avec l’Italie comme l’exigeait Abdelilah et engage des discussions avec l’Allemagne en envoyant son ministre de la Justice en Turquie pour rencontrer Franz von Papen et obtenir le soutien d’Adolf Hitler dans sa volonté de chasser les anglais de la région et d’enfin réaliser l’unité arabe. En échange Gillani offre à Adolf Hitler le bénéfice exclusif des ressources naturelles de l’Irak, en particulier pétrolifères.

Ce mouvement favorable à l’Allemagne hitlérienne est présent dans l’ensemble des pays arabes qui ont été trahis par la France et l’Angleterre après la 1ère guerre mondiale et qui vivent difficilement ce qu’ils considèrent (à juste titre) comme une invasion de la Palestine par les colons juifs, là encore avec le soutien plus ou moins affirmé de l’Angleterre. En Egypte, celui qui sera le faiseur de paix une fois président, Anouar el-Sadate assume pleinement son rôle d’espion en faveur de l’Afrika Korps. En Palestine les premiers mouvements de résistance arabe espèrent aussi avec passion que les Allemand viendront les libérer du joug britannique …

Le Régent Abdelilah
Le Régent Abdelilah

Quoi qu’il en soit, la prise de position du gouvernement irakien met Londres dans tous ses états et l’Angleterre fait pression sur le régent pour chasser Gillani qui est contraint à la démission le 31 janvier 1941. Encouragé par l’Allemagne et l’Italie et s’appuyant sur les réseaux nationalistes au sein de l’armée, Gillani et quatre généraux pro nazis formant le « Carré d’or » organisent l’assassinat du régent qui a juste le temps de fuir le pays le 31 mars abandonnant les pleins pouvoirs à l’ancien premier ministre. Ce dernier organise très rapidement le basculement de l’Irak au sein des forces de l’Axe en s’opposant au débarquement à Bassorah d’une brigade indienne et en envoyant un régiment d’artillerie affronter des contingents de l’armée britannique qui campaient à Habbaniya. L’Angleterre comprend parfaitement le danger et notamment la perte de la maitrise des champs de pétrole au profit du Reich allemand. 15 jours après la prise de pouvoir de Gillani, le 18 avril 1941 des troupes britanniques débarquent à Bassorah et foncent sur Bagdad. Le 31 mai Gillani a fuit la capitale. Pendant ce temps, ses partisans lancent un pogrom contre la communauté juive. Les troupes britanniques se sont arrêtées aux portes de la capitale et laissent entrer en premier, triomphateur , le régent Abdelilah ben Ali qui met en place un gouvernement pro-britannique avec à sa tête Nouri Saïd . Dans l’intervalle  Gillani est arrivé à Berlin où Adolf Hitler le reconnait comme le chef du gouvernement irakien en exil. L’Irak n’en a pas terminé avec Gillani qui reviendra bien plus tard de son exil sans jamais réussir à reprendre le pouvoir. Cinq des instigateurs du coup d’État furent pendus et de nombreux autres emprisonnés dont Khairallah Talfah, un oncle de Saddam Hussein.

Au terme de la Seconde guerre mondiale,  Toujours aux prises avec l’opposition des nationalistes et la montée des aspirations démocratiques le régent supprime la liberté de la presse, accentue la fraude électorale et traque les opposants au régime mettant en place une police politique puissante et incontournable. En 1948 il ratifie le traité Anglo irakien qui maintient la totalité des privilèges britanniques en Irak que ce soit politiquement, économiquement ou militairement. En 1953, le roi Fayçal, diplômé et âgé de 18 ans rentre à Bagdad et assume sa couronne. Il met fin au 14 ans de régence de son oncle mais le garde à ses côtés comme principal conseiller et inspirateur et c’est ainsi qu’il poursuit la politique engagée. Son premier ministre est à nouveau Nouri Saïd dont l’obsession permanente est l’anti-communisme teinté d’une fidélité absolue au Royaume-Uni. Dès 1954  il supprime tous les partis politiques d’Irak. Le 25 février 1955 il fait ratifier par Fayçal un accord avec la Turquie qui a pour objectif principal de contenir la poussée soviétique au Moyen-Orient à travers la mise en place d’un « cordon sanitaire ». Le traité, d’une durée de cinq ans lie également le pays au Pakistan et intègre rapidement le Royaume-Uni.

Le roi Faycal II peu avant sa mort
Le roi Faycal II peu avant sa mort
Faycal II
Faycal II

Le Pacte soulève une forte opposition dans le monde arabe et surtout en Égypte où les nationalistes ont chassé le roi Farouk et brisé les chaines britanniques. Nouri Saïd et “le pantin Fayçal” sont accusés d’avoir trahi leurs frères d’armes et d’avoir rompu l’unité de la Ligue arabe. En Jordanie, les manifestations prennent de plus en plus d’ampleur. Des émeutes éclatent dans le pays et trois gouvernements se succèdent en à peine huit jours. Le cousin de Fayçal, Hussein devenu roi comme lui en 1953 comprend à ce moment qu’il n’est plus à l’abri d’une révolution et décide de rejeter le traité satisfaisant non seulement la rue mais aussi l’Arabie Saoudite où le roi Saoud voyait d’un très mauvais œil les idées de Nouri Saïd sur « le Croissant fertile » (une union entre l’Irak, la Syrie et la Jordanie) qui encerclerait l’Arabie saoudite et réveillerait les prétentions Hachémites sur La Mecque et le Hedjaz. En Irak la situation se détériore très vite, l’opposition crie à la trahison, le mécontentement augmente dans l’armée, la sécurité de Nouri Saïd est directement menacée. Il devient alors l’homme à abattre pour l’opposition irakienne.

La situation politique est de plus en plus instable. En 1956, en Egypte Nasser nationalise le canal de Suez et résiste à l’invasion conjointe de la France, de la Grande Bretagne et d’Isarel. Il devient le héros de tous les nationalistes arabes ce qui a pour effet d’exacerber la révulsion populaire envers le pacte de Bagdad, et, par ricochet, le régime de Faycal. Nouri Said proclame la loi martiale. En février 1957, un Front d’union nationale est créé, rassemblant les démocrates nationaux, des indépendantistes, des communistes, et le parti Baas. Au sein de l’armée l’opposition s’organise également avec la formation d’un Comité suprême des Officiers libres comme Nasser l’avait fait en Égypte pour renverser la monarchie.

Le 1er février 1958, Nasser cède de mauvaise grâce aux pressions syriennes et fonde la République arabe unie qui rassemble dans un même État la Syrie et l’Egypte. S’il ne croit nullement à la pérennité du projet, il n’imaginait probablement pas la panique que la nouvelle suscite au sein de la dynastie hachémite qui se voit voler son grand projet d’unité arabe ! Deux semaines plus tard, le 14 février la Jordanie et l’Irak annoncent leur union au sein de la Fédération arabe d’Irak et de Jordanie avec à sa tête Fayçal II qui malgré son jeune âge est l’aîné des souverains de la famille. Cette fédération ne dura finalement que cinq mois. En effet, au Liban, le président pro occidental Camille Chamoun  a refusé de rompre les relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et la France lors de la crise de Suez. La communauté musulmane a alors poussé le gouvernement à rejoindre la République arabe unie de Nasser, ce que refuse catégoriquement la communauté maronite chrétienne. Les manifestations se transforment en émeutes et en attentats à la bombe et en juin 1958 éclate une guérilla dans la montagne entre loyalistes et insurgés qui s’étend jusqu’à la Jordanie. Le roi Hussein appelle alors à l’aide son cousin irakien qui donne l’ordre au général Abdul Karim Qasim de diriger l’armée  vers la Jordanie mais Qasim a une idée bien différente …

Faycal avec Hussein de Jordanie
Faycal avec Hussein de Jordanie

Nous sommes le 14 juillet 1958, c’est Gilbert Sinoué qui raconte l’épisode : ” Une aube brumeuse se levait sur la ville ronde… A Bagdad, rien ne rappelait les splendeurs des Mille et Une nuits, le temps où régnait le grand Haroun el-Rachid. Tout paraissait calme … A 5 heure du matin la 19ème brigade s’emparait de la radio, de la gare et des principaux bâtiments gouvernementaux, un convoi pila devant le palais royal d’Al Rihab, imposante demeure bâtie au bord d’un canal, au milieu d’eucalyptus et des lauriers-roses. Des hommes, mitrailleuses au poing, foncèrent vers la porte d’entrée en fer forgé et, sans sommation, abattirent les deux gardes en faction…Le seul des membres de la famille royale qui ne dormait pas à cette heure matinale était le roi Fayçal II… Dans un vacarme de fin du monde, les militaires se déversèrent dans le palais. C’est à ce moment que la garde royale surgit au sommet de l’escalier déterminée à se sacrifier jusqu’au dernier homme. une voix claqua. celle du monarque. Sur un ton péremptoire, il commanda de ne pas résister et de rendre les armes. Le capitaine des insurgés donna l’ordre de rassembler tous les membres de la famille royale dans la cour d’honneur. Tirés du lit, ils défilèrent les uns après les autres, fayçal en tête, son oncle l’ancien régent Abdelilah, son épouse la princesse Hyam, l’ancienne reine de Ghazi Nafissa, sa soeur la princesse Abadiya ainsi que les majordomes qui refusèrent de les abandonner. Le capitaine El-Ibousi cria “Contre le mur” et alors que l’ancien régent s’insurgeait “vous n’allez pas commettre un tel crime !” une première rafale de mitrailleuse brisa la moiteur du matin. Une seconde. Les corps s’affaissèrent. Presque aussitôt, une odeur acre de poudre et de sang empesta l’air.”

Fayçal II jeune roi de 23 ans qui avait inspiré le personnage du prince Abdallah dans l’album Tintin au pays de l’or noir expirait dans le sang de sa dynastie atteint par une balle dans la tête et une autre dans le cou. Les nouvelles autorités irakiennes prétendirent avoir enterré la famille dans le cimetière royal, mais le Time Magazine du 21 juillet 1958 rapporte que : « Le peuple traîna le corps d’Abd al-Ilah dans la rue (al-Rashid) comme celui d’un chien et le déchira membre par membre. ». Il a ensuite été suspendu à la porte du ministère de la Défense, puis la foule brûla ses restes. Le roi fut enterré près de l’hôpital, ce n’est que sur intervention du roi Hussein qu’il fut inhumé au cimetière du domaine de Adhamiya à Bagdad. Nouri Saïd, le Premier ministre, fut tué par les partisans de Qasim le jour suivant. La monarchie fut formellement abolie, et le contrôle du pays passa à une tripartite appelé « Souveraineté du Conseil », composé de représentants des trois principaux groupes ethniques irakiens. Une longue période d’instabilité politique suivit, aboutissant à la victoire finale en 1963 du parti Baas, qui à son tour conduit à l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein qui entamait le règne le plus sanglant de l’histoire irakienne, un règne de 40 ans qui s’acheva par un procès et une pendaison publique.

à suivre :Le rêve fané des souverains Hachémites : Abdallah de Jordanie (4)

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