Alain Juppé et le débat casse gueule sur l’âge du capitaine

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Alain Juppé
Alain Juppé

En 2012, dans leur livre Le Naufragé, Benjamin Sportouch et Jérôme Chapuis, citait le maire de Bordeaux :«C’est vrai que j’ai rêvé d’être président de la République, mais je ne vais pas me faire hara-kiri. Cette fois, c’est passé, et en 2017, j’aurai 72 ans, alors…»  … Alors Alain Juppé vient d’annoncer sa candidature à la primaire UMP en vue de l’élection présidentielle de 2017 … qu’est ce qui a changé de puis 2012 … en un mot “rien”. Alain Juppé comme tous les animaux politiques n’a jamais renoncé à aucun de ses rêves ni à aucune de ses ambitions. Dans son livre de rédemption québecoise publié en 2009 Je ne mangerai plus de cerises en hiver celui qui avait été battu aux élections législatives mais triomphalement réélu maire un an plus tôt passait son temps à expliquer que le temps des ambitions était pour lui révolu et pourtant, la conclusion de l’ouvrage était claire, violemment honnête et franche : si l’opportunité se présentait, il ne reculerait pas.

débat entre Ronald Reagan et Walter Mondale
débat entre Ronald Reagan et Walter Mondale

En France, comme ailleurs, l’âge du commandant est toujours un argument de campagne. Aux États-Unis, les présidents sont souvent des hommes relativement jeunes. Barack Obama avait 47 ans lors de son élection, George W Bush 55 ans, Bill Clinton 46 ans ou encore Jimmy Carter 53 ans et JFK 44 ans. Il y a bien quelques exceptions de taille avec George Bush père élu à 64 ans et surtout le fameux Ronald Reagan qui accède à la maison blanche à 70 ans et la quitte à 78 ans. L’âge du commandant aura d’ailleurs été au cœur de l’écrasante réélection du Président Reagan en 1984. Alors âgé de 73 ans il affronte un ancien vice-président démocrate Walter Mondale (56 ans). Lors du premier débat télévisé, Reagan d’habitude très bon dans cet exercice apparait confus dans ses réponses et distrait. La campagne démocrate commença alors à faire circuler des rumeurs sur l’état de santé du Président et un possible Alzheimer qui remettrait définitivement en cause les capacités présidentielles. Dès le second débat Reagan est confronté à des questions sur son âge et ses capacités. Il rétorque avec un petit sourire narquois : « Je ne ferai pas de l’âge une question dans cette campagne. Je n’exploiterai pas, pour des raisons politiques, la jeunesse et l’inexpérience de mon opposant ». La salle exulte et même Mondale éclate de rire. L’âge du capitaine ne reviendra pas une seule fois dans les débat et Reagan s’imposera dans 49 des 50 états américains.

En France où nous aimons les présidents expérimentés le débat est souvent moins violent sur cette question. De Gaulle est élu à 69 ans, Pompidou à 58 ans, VGE  est un gamin de 48 ans lors de son élection, François Mitterrand a 65 ans en 1981, Jacques Chirac a 63 ans en 1995, Nicolas Sarkozy  a 52 ans en 2007 et François Hollande 58 ans en 2012. Autant dire qu’en 2017, si Alain Juppé était élu Président de la République à 71 ans, il deviendrait le plus âgé des présidents nouvellement élus. Pour autant, président de 72 à 77 ans il rejoindrait un club fourni en talents avec Charles de Gaulle quittant la présidence à 79 ans, François Mitterrand qui a également 79 ans à la fin de son second mandat et même Jacques Chirac qui est parti à 75 ans.  Tous ont fait l’objet d’attaques sur leur âge et tous ont pourtant gagné malgré et parfois grâce à ces attaques de mauvais gout.

la première affiche de campagne de François Mitterrand en 1988
la première affiche de campagne de François Mitterrand en 1988

En 1965, à 75 ans, le Général de Gaulle se présente pour un second mandat lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Son principal opposant n’est autre que François Mitterrand qui s’exclame «Un homme de 75 ans n’est pas en mesure d’assumer toutes les responsabilités qu’il réclame» ! 23 ans plus tard, le même François Mitterrand, lui aussi candidat pour un second mandat  à l’âge de 72 ans aura oublier son jugement premier. En 1981, il disait à Franz-Olivier Giesberg «La cinquantaine, ça fait déjà vieux et ça ne rassure pas: vous perdez sur les deux tableaux. Soixante ans, c’est le bon âge. Celui du père ou du grand-oncle.» et 6 ans plus tard «Vous savez que je vais avoir 71 ans. Je crois que dans une certaine presse, on va beaucoup me souhaiter mon anniversaire…» Les affiches de campagne d’un Chirac sportif, jeune, déterminé qui tendaient à dresser un portrait vieillissant et quelque peu gâteux de François Mitterrand n’arrêteront pas le rouleau compresseur de la communication présidentielle parfaitement orchestrée en trois temps :

1/ le Président et la jeunesse : dès fin 1986 on voit François Mitterrand constamment entouré des jeunes socialistes et des dirigeants de “SOS racisme” alors qu’il se pose en soutien indéfectible des manifestations étudiantes contre le gouvernement réac de Chirac !

2/ transformer “le vieux” en Tonton : c’est le coup de génie de l’équipe de communicants. Son ancien conseiller, Gérard Colé, indique dans son livre le Conseiller du Prince que ce surnom était donné à François Mitterrand par les agents chargés de sa sécurité afin de ne pas l’appeler ”le vieux”. Il est d’abord repris par le Canard enchaîné puis par l’ensemble des humoristes donnant une image plus jeune et sympa du Président sortant. Le 7 décembre 1987, le chanteur Renaud signe une tribune « Tonton laisse pas béton » au travers d’une pleine page publiée dans le quotidien Le Matin de Paris pour convaincre un Mitterrand qui faisait semblant d’hésiter à se représenter …

3/ la naissance de la “génération Mitterrand” : Fin 1987, le président convoque Jacques Séguéla celui qui est à l’origine de «La force tranquille», l’affiche de sa campagne victorieuse de 1981. Mitterrand lui explique qu’il voudrait une affiche qui puisse être la sienne mais aussi celle de Michel Rocard au cas où il renoncerait à se présenter.  L’affiche, qui montre la main d’un adulte tenir celle d’un bébé  exprime à la fois «l’idée d’une filiation pour une nouvelle étape –s’il est candidat– ou un passage de témoin –s’il ne l’est pas».  François Mitterrand, après avoir adouci la manière dont son âge peut être ressenti se repositionne concrètement comme le grand-père compréhensif, garant de l’unité nationale. La boucle est bouclée et l’âge avancé du capitaine devient un atout imparable dans cette campagne. Jacques Chirac qui déclarait pendant la campagne «Il faudra un homme qui ait de l’énergie et de la force, y compris de la force physique... après tout, l’âge est un élément du choix et du débat » retiendra la leçon.

2002, le grand retour du débat sur l’âge.

résultat du 1er tour de l'élection présidentielle de 2002
résultat du 1er tour de l’élection présidentielle de 2002

En 2006, quatre ans après sa cinglante défaite au 1er tour de l’élection présidentielle, Lionel Jospin rêvait d’un hypothétique retour dans cette vie politique qu’il avait abandonné dans un coup de colère contre ces crétins de français ! Alors candidat potentiel de 69 ans à la primaire socialiste pour 2007, il déclarait au Parisien “Je ne peux absolument pas dissimuler que je suis plus vieux qu’il y a quatre ans. Je ne me sens pas du tout fatigué et je pense que j’ai suffisamment peu servi, ces derniers temps, pour ne pas être usé” dans une allusion qui se voulait humoristique de sa saillie de 2002 sur l’âge du Président Chirac, phrase qui marqua un tournant dans la campagne présidentielle.

A quelques semaines à peine du 1er tour de l’élection présidentielle de 2002, Lionel Jospin caracole en tête des sondages. Il est convaincu de l’emporter facilement contre le président sortant dont la campagne est à la peine. De retour d’un déplacement électoral à La Réunion, le Premier ministre de 64 ans, probablement fatigué par un très long aller et retour en avion rejoint les journalistes en cabine et sur le ton de la conversation libre se décide à attaquer Jacques Chirac, 69 ans, sur ce qui était sa force : son image d’homme énergique et volontaire. «Il manque d’énergie. Il a vieilli. Il est fatigué. L’exercice du pouvoir l’a usé. Il est d’une grande passivité.» Présent, son conseiller en communication,  précise alors aux journalistes que ces propos sont destinés à être publiés et répétés. Le favori des sondages répond ensuite à une question sur le nom de son futur Premier ministre par une pirouette qui se révèlera prémonitoire :  «Le seul choix que j’aurai peut-être à faire sera celui de mon lieu de vacances..

La réplique de Chirac viendra le soir même au journal télévisé de France 2. Le vieux fauve de la politique française sait que son rival vient de commettre sa vraie première grande erreur de campagne. Jospin a choisi d’adopter le ton de la polémique au moment où les sondages le portent. Une posture qui permet à un Chirac, qui n’en espérait pas tant, de se positionner aussitôt en « rassembleur ». Il déclare au journaliste, l’air navré de l’homme tranquille obligé de sermonner un enfant : « J’ai fait des propositions que je croyais utiles, sur la sécurité, la santé, l’économie, l’emploi, l’environnement et j’attends les propositions des autres candidats et notamment celles de Lionel Jospin. Et qu’est-ce que j’entends, des propos sur le physique, le mental, la santé, c’est tout de même un peu curieux, une technique qui s’apparente un peu au délit d’opinion, presque au délit de sale gueule, si j’ose dire.» La droite assaille Jospin de toute part, un homme mauvais, méchant, incapable de se contenir et de cacher sa haine, son mépris pour le Président sortant et même pour tous les anciens de France qui ne se sentent pas, eux non plus, “usés et vieillis”… Lionel Jospin passera tout le reste de la campagne à essayer se défaire de cette image d’homme agressif, froid et calculateur. La fin de l’histoire nous la connaissons tous : il quittera la scène dès le 1er tour et laissera sa place à Jean-Marie Le Pen âgé de 74 ans…

Et Juppé alors ?

Le maire de Bordeaux est bien convaincu que l’âge est une arme de destruction massive dans une campagne électorale, mais une arme qui se retourne rapidement contre celui qui l’utilise. Il sait aussi que les + de 60 ans représentent la catégorie de la population qui vote le plus et aussi celle qui vote le plus à droite. Il sait que le pays est exsangue, quasiment prêt à céder aux sirènes de l’extrémisme. Il sait enfin que les “jeunes” sont soit grillés soit pas encore crédibles et qu’il a donc une carte à jouer en fondant sa campagne sur le rôle de rassembleur de la nation, d’homme sérieux, expérimenté qui reste plus que jamais celui que Jacques Chirac présentait il y a 19 ans comme “le meilleur d’entre nous“.

En mai dernier il répondait déjà aux interrogations sur son âge par une pirouette pleine de sous entendus : «Si le seul argument contre moi est l’âge, je suis serein. […] Mieux vaut un sexa en forme qu’un quinqua amorti.»

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