Que le spectacle de la droite commence (2) : 1981 tout sauf Giscard

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VGE en novembre 1980
VGE en novembre 1980

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing qui aimait à s’auto-proclamer le “meilleur d’entre nous” avait réussi à chabaniser le maire de Bordeaux et à s’imposer à l’élection présidentielle grâce au soutien efficace d’un jeune loup du gaullisme moribond, Jacques Chirac. Comme récompense de ses bons et loyaux services de flingueur, le député de la Corrèze et ministre de l’intérieur sortant est nommé Premier ministre. Il a 42 ans. 1974 marque comme une respiration dans la vie politique française. L’impossible est arrivé, le Président n’est pas un héritier du général de Gaulle sans en avoir été non plus un opposant. Giscard ouvre la voie royale de la nouvelle aristocratie républicaine, celle qui aime à se nommer méritocratie et qui, dans les faits est plus une oligarchie confiscatoire de la démocratie. Enarque, normalien, il porte ses diplômes comme des étendards de compétence et de réussite garantie.

Qu’importe finalement puisque avec Chirac il porte des réformes de société marquantes.

Dès sa prise de fonction, Valéry Giscard d’Estaing affiche la couleur sans aucune fausse modestie : « De ce jour date une ère nouvelle de la politique française, celle du rajeunissement, et du changement de la France ». En deux ans il imposera de vraies réformes qui semblent aujourd’hui pour la plupart d’entre nous évidentes et pourtant … Pour marquer son action en faveur de la jeunesse, la première réforme de Giscard est l’abaissement de la majorité à 18 ans contre 21 ans depuis 1792 … La deuxième réforme emblématique est la légalisation de l’avortement. Plusieurs études montraient qu’il y avait entre 500 000 et 1 million d’avortements clandestins par an. Le projet de loi, légalisant l’IVG est porté par une magistrate, nommée Ministre de la Santé, Simone Veil. Insultée par des députés de droite, Simone Veil craque en séance parlementaire sous les caméras. Cette dramatisation est accentuée par le fait que, pour la première fois, un débat parlementaire est entièrement retransmis à la télévision. Sur les 285 députés qui ont voté la loi, 181 appartenaient à l’opposition. C’est la première faille dans la présidence Giscard : sa majorité parlementaire est inexistante sur les réformes de société. Pour autant, Toujours dans sa logique d’adapter la loi à la réalité de la société, la réforme sur le divorce était un autre chantier prévu par Giscard d’Estaing. Depuis 1884, le divorce n’était possible que s’il y avait un constat de « faute » de la part d’un des deux conjoints. Or, dans sa volonté d’apaiser les tensions au sein de la société, la réforme de Giscard a instauré deux autres types de divorce : le divorce par consentement mutuel et celui pour rupture de la vie commune. On pourrait continuer ainsi longtemps et parler de la la réforme de l’audiovisuel qui a assoupli la mainmise de l’Etat sur les médias nationaux en éclatant l’ORTF en différentes sociétés : TF1, Antenne 2, France-Régions 3, Radio-France, INA (Institut National de l’Audiovisuel), SFP (Société Française de Production)… Ce sont aussi Giscard et Chirac qui ont instauré le “collège unique” qui a permis que tous les élèves puissent entrer en sixième dans un établissement unique, le collège, où ils suivent un enseignement commun jusqu’en troisième. A l’issue des quatre années, une orientation devait se faire vers des lycées professionnels ou des lycées d’enseignement général. Giscard a également réformer le conseil constitutionnel autorisant la saisine de ce dernier par les parlementaires.

En 1976, deux ans après son élection, l’essentiel de ces réformes est acté et l’action de la présidence se tournera dès lors exclusivement sur les questions économiques et sociales la France d’après guerre  connaissant alors la première grande crise économique de son histoire. Avec les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, la France, après 30 années de croissance économique, doit faire face pour la première fois a une forte hausse du chômage que Giscard ne parviendra pas à juguler ce qui permettra à Mitterrand, en 1981, de nous donner une des plus belles leçons de débat politique télévisé : « Vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans : l’homme du passé. C’est quand même ennuyeux que, dans l’intervalle, vous soyez devenu, vous, l’homme du passif »

Entre temps la droite avait implosée …

La haine tranquille
La haine tranquille

Les relations entre le président et le Premier ministre Jacques Chirac se tendent au fil des mois. Celui-ci a pris la tête, dès la fin de l’année 1974, de l’UDR, le parti gaulliste qui détient de 183 sièges à l’Assemblée nationale alors que le mouvement de Giscard ( les républicains et indépendants) lui ne dispose que de 55 sièges. Alors que le président comptait sur Chirac pour « giscardiser » le parti gaulliste, le Premier ministre en prône l’indépendance et se contente de le chiraquiser à outrance. Le 25 août 1976, l’air martial, il annonce qu’il ne pas dispose pas « des moyens qu'[il] estime nécessaires pour assumer efficacement les fonctions de Premier ministre » et claque la porte du gouvernement. Giscard perd l’appui de la droite gaulliste et ne parvient pas à obtenir un soutien même partiel de la gauche, François Mitterrand organisant la revanche de 1981. C’est la raison pour laquelle il nomme, non pas un politique, mais un technicien de l’économie à Matignon en la personne de Raymond Barre.

A la fin de l’année 1976, Chirac parachève sa domination sur le parti gaulliste en le transformant en Rassemblement pour la République (RPR) quelques mois plus tard, alors que Paris va élire son premier maire démocratiquement il se porte candidat contre celui désigné par la présidence, Michel d’Ornano. Il l’écrase et transforme l’Hôtel de Ville de Paris en place forte chiraquienne et arme de destruction massive dans le cadre de sa conquête de l’Élysée. Giscard est au plus mal et envisage de perdre les élections législatives de 1978. En un an il parviendra à sauver les meubles grâce à une stratégie en 4 points : il transforme son micro mouvement (républicains et indépendants) en Parti républicain puis le fusionne aux autres formations de centre droit au sein d’une confédération partisane  l’Union pour la Démocratie Française (UDF). A la veille des législatives il prononce un discours fondateur expliquant les conséquences dramatiques d’une victoire de la gauche qu’il ne pourrait pas empêcher de gouverner même en restant président. C’est lui qui ce jour là crée la notion constitutionnelle de cohabitation. Face à ce risque, il parvient à convaincre Chirac de signer un accord de désistement. Le 1er tour des législatives servira de primaire à droite et seul se maintiendra au 2nd tour le candidat du parti le mieux placé pour l’emporter. Au final, à la surprise générale, la droite s’impose aux législatives et l’UDF obtient 123 sièges contre 154 pour le RPR. Mieux encore, Giscard parvient à imposer son candidat à la présidence de l’Assemblée contre celui de Chirac et ce candidat n’est autre que l’homme politique français qui hait le plus Chirac à l’époque … Jacques Chaban-Delmas ! L’année 1978 permet à Giscard de croire qu’il peut battre les gaullistes au 1er tour et les socialistes au second et ainsi d’obtenir 3 ans plus tard un 2nd mandat de Président de la République. Cette certitude ne le quittera plus jusqu’au 10 mai 1981 et causera sa perte.

Certains de sa victoire comme beaucoup d’observateurs attentifs des aléas présidentiels, Giscard est aussi très content (mais alors vraiment très content) de lui même et de son action. Un an avant l’élection présidentielle, dans une interview accordée à l’hebdomadaire L’Express le 10 mai 1980, le président de la République estime avoir réalisé les trois quarts de ce qu’il souhaitait faire. Son sourire s’appuie sur un sondage publié en avril le donnant vainqueur avec 61 % face à François Mitterrand. Si ce dernier se lance dans une fausse course dès le mois de janvier 1981, Giscard lui attend jusqu’au dernier moment, le 2 mars 1981 pour annoncer sa candidature depuis un salon du Palais présidentiel.

l'affiche de campagne de Giscard
l’affiche de campagne de Giscard

Giscard est dans le déni le plus complet depuis presque deux ans alors même que la fin de son septennat est marquée par plusieurs affaires qui contribuent à entretenir un climat délétère.  Le 24 décembre 1976, Jean de Broglie, ancien négociateur des accords d’Évian, ancien secrétaire d’État et très proche du Président de la République, est abattu dans une rue de Paris sans que le motif réel de son assassinat ait jamais été découvert. Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, ministre du Travail, gaulliste opposant à Jacques Chirac et dont le nom est de plus en plus cité comme un Premier ministre potentiel en cas de réélection est retrouvé mort dans un étang. Officiellement, il s’est suicidé, ne supportant pas de voir son intégrité remise en question par une transaction immobilière irrégulière, mais l’enquête bâclée, les documents de l’autopsie volés et l’impossibilité matérielle pour un homme même nain de se noyer dans une flaque d’eau laissent toutes les portes ouvertes. Enfin, le 1er février 1980, l’ancien ministre Joseph Fontanet est à son tour assassiné sans que l’on sache jamais par qui et pourquoi.. ca commence à faire beaucoup en un seul septennat, sentiment partagé par le sénateur de droite Pierre Marcilhacy qui déclare le 29 octobre 1980 : « On meurt beaucoup et beaucoup trop mystérieusement sous la Ve République, et je n’aime pas ça. »

Dans ce climat étouffant de la vie politique, Giscard parvient à se fâcher avec l’électorat juif 6 mois avant le scrutin. Le 3 octobre 1980, un attentat à la bombe devant la synagogue de la rue Copernic à Paris tue quatre personnes. 200 000 manifestants défilent à Paris contre la résurgence de l’antisémitisme alors que le Président reste silencieux et que son Premier ministre déplore la mort de « Français innocents », semblant implicitement signifier que les juifs tués ne l’étaient pas. Giscard commence à faiblir dans les sondages et le coup de grâce viendra de l’Afrique.

En octobre 1979, a éclaté l’affaire des diamants de Bokassa relayée en France par Le Canard enchaîné puis Le Monde. Les deux journaux plutôt marqués à gauche, accusent le Président d’avoir reçu, alors qu’il était ministre des Finances, des diamants en guise de cadeaux de Jean Bedel Bokassa, alors président de la République centrafricaine. C’est ce même Bokassa qui s’était fait sacré Empereur de Centre Afrique avant d’être chassé du pouvoir par une intervention militaire française décidée par Valéry Giscard d’Estaing quelques mois plus tôt.  Giscard ne nie pas, il méprise dans un silence absolu et long, très long, accréditant ce faisant les accusations. l’affiche collée par le Parti socialiste, sur laquelle figure le président avec des diamants incrustés dans les yeux, aura un effet redoutable sur l’électorat… C’est ainsi que le jeune politique réformateur de 1974 s’est mué en un souverain vaniteux, malhonnête et manipulateur aux yeux des français.

l'empereur Bokassa
l’empereur Bokassa

C’est très tardivement qu’il prend conscience de la possibilité d’une fragilité électorale. Il va ainsi tout faire pour limiter l’impact de la candidature Chirac en poussant discrètement les candidatures gaullistes “historiques” de Michel Debré et Marie France Garaud. Chaque point qu’ils pourront grappiller, il les prendront à Chirac ce qui permettra à Giscard d’avoir assez d’avance au 1er tour pour rassembler toute la droite au 2nd. Le maire de Paris se lance dans la course  le 3 février 1981, et sa campagne démarre officiellement le 7 février, à l’occasion du congrès extraordinaire du RPR, où il recueille 95 % des votes. D’entrée il cible Giscard, responsable de tous les maux du pays.Il aligne les déplacement dans chaque région menant meeting sur meeting à un rythme inconnu en France jusqu’alors, y gagnant le surnom de bulldozer de la politique française. Sa campagne pour le 1er tour touche à l’extraordinaire quand il rassemble le 11 avril, 45 000 personnes lors d’un meeting au Parc des Princes. Autre temps, autre moeurs, personne ne s’étonne alors d’une campagne aussi couteuse. Ce n’est qu’en 2009, deux ans après que Chirac ait lui même quitté l’Élysée, que Giscard découvre et rend public le fait qu’Omar Bongo, alors président du Gabon avait grassement alimenté la trésorerie du candidat Jacques Chirac en 1980 et 1981… Autre temps pas certains, mais autre mœurs assurément, Chirac sera toujours un loyal allié de Bongo et ne l’aura pas fait assassiner pour le faire taire …

Tout au long de l’année 1980, Valéry Giscard d’Estaing domine les sondages avec environ 36 % des intentions de vote devant François Mitterrand crédité de 18 %.  À partir de décembre les choses se compliquent sérieusement VGE baisse régulièrement et sa déclaration de candidature n’y changera rien passant de 34 % en décembre à 26,5 % en avril. François Mitterrand décolle en mars et se stabilise à 24 %. C’est Jacques Chirac qui crée la surprise : en février, il est au coude-à-coude avec Michel Debré (7,5 à 8 % chacun), mais au fil de la campagne il s’envole 13 % en mars et 17 % en avril sans que celui puisse lui permettre de prendre la seconde place dont il rêve. Le dernier sondage, à quinze jours du scrutin, donne finalement Giscard d’Estaing à 26,5 % , Mitterrand à 23,5 % , Marchais à 20 % et Chirac à 17 %.

Le 26 avril 1981  Valéry Giscard d’Estaing arrive en effet en tête avec 28,32 % devant François Mitterrand (25,85 %). Ils ne sont pas suivis par Georges Marchais mais par Jacques Chirac qui obtient 18 % des voix. Le candidat communiste lui est positionné en 4ème place avec seulement 15,34 % et entamant ainsi la longue agonie électorale du Parti communiste. Pour autant, VGE a perdu quatre points par rapport à 1974, élection emporté de justesse au 2nd tour. Il sait qu’il aura besoin d’un report massif des voix de son concurrent RPR Jacques Chirac et il sait aussi qu’il ne peut pas y compter cette fois. Chirac décide de tuer son ancien allié, c’est la première alliance Chirac, Mitterrand et il y en aura une seconde 14 ans plus tard.

Valéry Giscard d’Estaing a raconté dans le dernier tome de ses Mémoires, en 2006, que François Mitterrand, sur le point de mourir, lui avait avoué, lors d’un entretien en décembre 1995, que Jacques Chirac et le candidat socialiste s’étaient rencontrés dès le mois d’octobre 1980 au domicile d’Édith Cresson dans le but de conclure un pacte électoral. À cette occasion, François Mitterrand lui aurait confié : « Vous étiez imbattable. […] Et je n’ai été élu que grâce aux 550 000 voix que m’a apportées Jacques Chirac au deuxième tour. Vous n’avez qu’à regarder les chiffres. Sans ces 550 000 voix qui ont changé de camp, je ne pouvais pas être élu. » Ce pacte a été confirmé par l’ancien ministre socialiste Pierre Joxe en 2011. Il racontait à cette occasion comment le RPR, via Charles Pasqua, avait mis à disposition de l’équipe de campagne socialiste le fichier de ses adhérents pour leur envoyer, entre les deux tours un appel à voter pour François Mitterrand. Officiellement, dès le lendemain du premier tour, Jacques Chirac déclara à la presse : « Chacun devra voter selon sa conscience. À titre personnel, je ne puis que voter pour M. Giscard d’Estaing. » Une déclaration “à titre personnel” que VGE et ses amis n’oublieront pas.

Au revoir

Le 19 mai 1981, deux jours avant qu’il ne quitte définitivement le palais de l’Élysée, VGE s’adresse une dernière fois au français dans une allocution qui fera dire à Jean d’Ormesson : “Ce soir-là, cet admirateur de Louis XV avait pris l’allure du roi Lear.” Alain Peyreffite raconte la scène ainsi : Valéry Giscard d’Estaing dit aux Français son « émotion », indique qu’il veut une transition paisible et qu’il se tient à la « disposition du pays ». Il dit ces mots : «Vous m’aviez donné en garde les biens les plus précieux de la collectivité nationale : la paix, la liberté et nos institutions. J’en ai été le gardien, et à l’heure où je m’en vais, ils vous sont restitués intactes. […] Après-demain, je quitterai l’Élysée. Je viens ce soir vous dire très simplement « au revoir ». […] Pendant sept ans, la France a vécu en paix, sans souffrir de secousses intérieures graves, ni politiques, ni sociales ; toutes les élections ont eu lieu à leurs dates normales ; la France est restée le pays de toutes les libertés : le déroulement de l’élection présidentielle vient d’en apporter la preuve. […] Chaque fois que nos forces ont eu à intervenir à l’extérieur, elle l’ont fait avec succès. Si notre pays n’a pas connu toute la prospérité que je voulais pour lui, nous avons maintenu pendant sept ans la solidité du franc, limité le déficit budgétaire, rétabli l’équilibre de la sécurité sociale, et sauvé ainsi nos régimes sociaux. […] En ce jour qui marque pour beaucoup le terme de grandes espérances, je sais que vous êtes nombreux à partager mon émotion. […] Et dans ces temps difficiles, où le mal rôde et frappe dans le monde, je souhaite que la Providence veille sur la France, pour son bonheur, pour son bien et pour sa grandeur». Il souhaite « bonne chance à chacune et à chacun (…) Oui, bonne chance, sans amertume vis-à-vis des uns et avec une chaude reconnaissance pour les autres ».  Puis, mise en scène étonnante, dit « au revoir », se lève, fait demi tour et s’en va vers la porte du fond à gauche. Neuf pas dos à la caméra, neuf secondes, la Marseillaise, un bureau vide, à l’exception d’un bouquet de fleurs. En fait c’était adieu.

A suivre Que le spectacle de la droite commence (3) : 1988 – 1993 Chirac face aux ambitions de la jeune garde

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