La France et son empire secret : l’archipel des Chesterfield

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La France
La France

L’empire colonial français est mort et bien mort mais pourtant, le drapeau tricolore flotte encore et toujours sur des terres exotiques et hostiles. Oubliez un instant vos pensées qui se tournent vers la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, La Réunion, Mayotte, la Polynésie ou la Nouvelle Calédonie. Ne pensez pas même à Saint-Pierre-et-Miquelon et à ses landes quasi désertiques de Langlade, aux casinos de Saint-Martin, aux milliardaires de Saint-Barthélémy ou aux rois de Wallis-et-Futuna. L’exotisme dont je vous parle en ce jour est plus lointain, plus inattendu et secret que toutes ces terres où la colonisation a laissé de manière plus ou moins prégnante des stigmates à jamais douloureux.

Je vous parle de terres où notre pays conserve à l’insu de presque tous un empire que l’auteur Bruno Fuligni décrit ainsi : “Sans léser personne, sans opprimer aucun peuple autochtone, notre beau pays conserve, à l’insu de tous, un petit empire, discret, clandestin, dont les franges extrêmes n’ont pas cessé de surprendre” : les bien mal nommées “terres antarctiques et australes françaises” (TAAF) et plus particulièrement l’une d’entre elles : Chesterfield !

Les TAAF regroupent cinq « districts » administratifs : les trois premiers sont au Sud de l’Océan Indien, il s’agit de Saint-Paul-et-Amsterdam, le Crozet, les Kerguelen. La Terre Adélie quant à elle est une bande étroite de l’Antarctique couvrant une superficie d’environ 432 000 km2 soit l’équivalent de 36 fois la superficie de la région Île de France. Le 5ème district est celui des îles éparses, ensemble de petites îles du Sud-ouest de l’océan Indien. Les cinq premières sont dans le canal du Mozambique et sont revendiquées par ce pays :  île Europa, Bassas da India, l’île Juan de Nova, et les îles Glorieuses, composées par l’île Grande Glorieuse et l’île du Lys. La dernière, l’île Tromelin dont je vous ai déjà parlé il y a quelques temps.

Mais alors quid de Chesterfield ?

Des iles françaises
Des iles françaises

Et bien voyez vous chers lecteurs, du fait de son histoire et de sa localisation l’archipel des Chesterfield relève administrativement de la Nouvelle Calédonie et ferait l’objet d’âpres négociation si cette collectivité devait proclamer son indépendance dans les années à venir. Composé de plusieurs ilots inhabités et de récifs affleurants, l’archipel fait 120 km de long pour 70 km de large soit un peu moins de 10 fois l’étendue de la ville de Paris intra-muros. Il se situe dans la mer de Corail à environ 550 km au Nord Est de la Nouvelle Calédonie, et non au Nord Ouest comme l’affirme wikipédia. Il s’agit en effet de la lisière septentrionale de l’Australie.

Ces îles sont bien longtemps restées mystérieuses et relativement méconnues et malgré leur nom aux consonances britanniques, elles sont bel et bien françaises, grâce en soit rendue à un héros lui aussi méconnu : Alcide-Jean Desmazures, qui ne survit à l’oubli de l’Histoire que grâce à la rue qui porte son nom dans les faubourg de Nouméa. Ce brave et florissant commerçant néo-calédonien vivait à la fin du XIXème siècle sur les îles Belep petit archipel situé en Nouvelle-Calédonie dont il constitue l’extrémité nord. C’est là qu’il rencontre en 1878 un marin britannique Josuah William North, capitaine de l’Eiffie Meikle, qui y fait escale. Le brave capitaine se trouve particulièrement désargenté et demande à notre commerçant de lui prêter une petite somme pour pouvoir profiter de son escale. Il lui promet naturellement un prompt remboursement grâce à une juteuse affaire à laquelle il travaille pour le Gouvernement de sa gracieuse majesté Victoria… Le trop bavard marin explique ainsi au commerçant dubitatif qu’il avait pour mission d’aller planter l’Union Jack sur l’archipel de Chesterfield afin d’y organiser le commerce du guano.

Cela nécessite quelques explications …

réserve naturelle de Guano
réserve naturelle de Guano

En fait les îles constituant le dit archipel étaient connues des marins de coin mais jamais à proprement parlé découvertes et revendiquées. Tout au plus connaissions nous la présence d’écueils dangereux mais ce n’est qu’en 1791 que le capitaine anglais Alt , à la barre du  navire le Chesterfield tente la traversée de cette zone infréquentée du Pacifique. Il évite de justesse les écueils et décide de nommer l’île selon le nom de son bateau “Chesterfield”. Voici donc notre archipel nommé mais non revendiqué et pendant un siècle il n’est connu que par le nombre de navires qui y font naufrage et comme le point de passage des baleiniers qui y passent quelques jours ou quelques heures au milieu des fientes d’oiseaux. En effet ces îlots perdus sont un endroit de passage obligé pour nombre d’oiseaux de mer qui pendant des siècles ont pu en toute quiétude recouvrir ces territoires hostiles de leurs fientes qui une fois durcie se nomme “guano”. Constitué principalement d’acide urique, de protéines, d’oxalate d’ammonium, de nitrate, de phosphate et de certains sels et impuretés, la concentration en azote a fait du guano au XIXe siècle une importante ressource stratégique ou en d’autres termes un engrais révolutionnaire. C’est bien cela que le marin britannique Josuah William North entend récupérer et c’est bien cela que comprend notre brillant marchand français Alcide-Jean Desmazure.

Acceptant de prêter l’argent nécessaire à l’expédition le néo-calédonien fait boire plus que de raison le british trop bavard et une fois celui ci fin saoul, le français prend la poudre d’escampette afin d’aller prévenir le gouverneur français de Nouméa de ce que complote la perfide Albion. Le gouverneur Olry comprend rapidement qu’il ne faut laisser le champs libre aux anglais et ordonne au plus rapide de ses navires de filer à toute vitesse vers Chesterfield pour y planter le drapeau tricolore avant les anglais ce qui sera fait le 15 juin 1878 au son de 21 coups de canons et aux cris de “Vive la République”. Alors qu’en Nouvelle Calédonie éclate la grande révolte indigène du chef Ataï, les autorités françaises se désintéressent de leur nouveau territoire. Desmazures n’obtient que la concession du guano récolté mais avec (déjà) une taxation spécifique sur chaque tonne extraite…

Les taxes … la marque de la fabrique de la République

C’est toujours Bruno Fuligni qui raconte dans son merveilleux ouvrage “Tour du monde des terres françaises oubliées” que “décidément bien mal récompensé, le contribuable Desmazures doit prendre à sa charge le transport et l’entretien d’un agent de l’Etat charger de surveiller l’exploitation, afin de calculer l’assiette et la quotité de sa redevance au trésor Public ! Il faut  tout de même saluer le génie administratif d’une nation qui, à peine a t’elle mis le pied sur une terre nouvelle, y crée un poste de percepteur pour y taxer le guano …Une pensée à toi, Monsieur Martin, brave fonctionnaire de la République, venu avec tes registres, tes buvards et tes tampons, flanqué de ta légitime pour collecter la taxe sur la fiente séchée d’oiseau de mer“…

La vie du couple Martin n’a pas dut être des plus exaltantes sur ces îlots abandonnés … 3 mois après leur arrivée, ils pliaient déjà bagages rendant à cette terre leur caractère de paradis fiscal puisque le gestionnaire Desmazure déclara de moins en moins de tonnage et démultiplia les transactions de contrebande jusqu’à l’épuisement de la ressource. Depuis plus d’un siècle les terres sont abandonnées de toutes activités humaines jusqu’en 2001. Cette année là une bande de “chasseurs d’ondes” sont venus déflorés les fréquences de la zone, pour le fun, l’aventure, l’extase de terre inconnues et vierges … derniers espaces de liberté où l’homme n’a su briser totalement la nature… Ces terres existent … elles sont la France!

probablement à suivre … en 2015

2 thoughts on “La France et son empire secret : l’archipel des Chesterfield

  1. Bonjour,
    En cherchant “iles Chesterfield”, je suis tombé sur votre site. Je voyage avec mon voilier et je reviens des Chesterfield. J’en sais plus sur ces iles Française perdues. Je suis allé à Tromelin et aux Glorieuses aussi. Bravo pour votre site et de sa documentation

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire Mary et surtout profitez bien de toutes ces îles merveilleuses !

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