Le nombril du Monde : ou pourquoi le come back n’est pas une spécialité française

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Sarkozy le terrible come back
Sarkozy le terrible come back

Il y a de ces articles qui sont par essence agaçants. C’est le cas du papier publié par Jean-Baptiste de Montvalon dans Le Monde du 29 novembre 2014 et intitulé « Le come-back en politique est une exception française ». L’idée du journaliste est d’utilisé le retour de Nicolas Sarkozy pour en faire un cas d’école des effets néfastes du caractère présidentialiste des institutions de la Vème République.

Pour résumer l’idée en une phrase : Le retour de Sarkozy est une spécificité française à cause de nos institutions monarchiques ! Je cite « L’élection présidentielle – encore une exception française ! –, qui accorde au vainqueur des pouvoirs sans équivalent ailleurs, est le sommet de la pyramide, la quintessence d’un système qui ne favorise guère le renouvellement. » … Les 96 pays qui dans le monde élisent leur Président de la République au suffrage universel direct apprécieront d’être tous : une spécificité française !

1.      Quoi qu’il en soit, le « come back » en politique est il une exception issue de la Vème République ?

Il est vrai que cette république là est née d’une renaissance politique, celle du Général de Gaulle qui après avoir quitté le pouvoir en 1946, y revient douze ans plus tard en 1958 pour fonder notre République. Depuis lors aucun ancien président n’a été élu après avoir quitté l’Elysée où n’a même d’ailleurs tenté d’être réélu. Bien que VGE ait caressé l’idée, il n’a jamais franchi le pas que ce soit en 1988 ou 1995. Nicolas Sarkozy sera donc le premier en presque 60 ans d’existence institutionnelle à tenter le « come back présidentiel ».

Jean-Baptiste de Montvalon pointe du doigt le fait qu’en France, sous la Vème, ce sont souvent les mêmes qui se représentent en espérant finalement pouvoir être élu à la 3ème ou 4ème tentative et cela n’est pas totalement inexact quand on parle de Chirac ou Mitterrand …

Pour autant il y a eu 9 élections présidentielles en France avec une moyenne pour chaque candidat de 1,38 candidature dont 6 pour Arlette Laguiller, 5 pour Jean-Marie Le Pen et 4 pour Mitterrand et Chirac. Sur les 65 personnes ayant déjà candidaté à l’élection présidentielle, 52 ne l’ont fait qu’une seule fois et sur les 7 présidents que la Vème république a connue 5 ont élus lors de leur première candidature … Moi je n’appelle pas ça un système favorable au « come back »…

Antoine Pinay
Antoine Pinay

Si l’on remonte un peu dans notre histoire que constate-t-on ? Et bien qu’un Antoine Pinay élu député en 1936 sous la IIIème république est Président du Conseil en 1952 sous la IVème République mais après les élections législatives qui redevient Président du Conseil en 1957 ? toujours ce bon monsieur Pinay et il n’est pas une exception … En 1946 c’est Léon Blum qui devient chef du Gouvernement… le même qui a dirigé le pays de 1936 à 1938 … Croyez le ou pas mais sur les 28 gouvernements qu’à compter la IVème République on ne compte que 19 chefs de gouvernement soit une moyenne de 1,47 gouvernement par Présidents du conseil … le come back est un peu plus significatif sans être pour autant flagrant…

Portrait du Président Adolphe Thiers
Portrait du Président Adolphe Thiers

La IIIème République compte pour sa part 14 présidents. Le premier, en tout cas celui qui en fait office, est Adolphe Thiers qui n’était pas non plus un perdreau de l’année… Il avait été 3 fois Premier ministre du roi Louis Philippe entre 1836 et 1848 soit bien trente ans avant de devenir le chef de l’Etat ! En 1873, Jules Grévy se présente face à Mac Mahon mais est battu qu’importe il sera finalement élu en Président en 1879 et réélu en 1885. Je pourrais ainsi remonter toute la litanie des présidents de la IIIème qui tous exercent de très nombreuses responsabilités politiques… sont battus et reviennent ou disparaissent dans les tréfonds de la chambre. Jaurès lui-même fut battu aux élections législatives avant de faire un « come back » historique …

Quoi qu’il en soit et contrairement aux idées reçues de Jean-Baptiste de Montvalon ce ne sont pas les institutions présidentielles qui favorisent le come back mais en fait c’est le cumul des mandats qui en est la mère ou à défaut, la source. Il suffit de regarder ce brave Jean-François Copé parti lécher ses blessures dans sa mairie de Meaux en attendant que son heure revienne en 2022 …

Mais revenons en au présupposé du Monde : nous venons de montrer que le « come back » n’était pas lié aux institutions de la Vème République, qu’il existait bien avant et qu’il est peut être d’ailleurs moins prégnant aujourd’hui qu’hier. Mais est ce une exception française ? »

2.      Le « come back » en politique est il une exception « française » ?

« Pour un Silvio Berlusconi deux fois revenant en Italie, ou quelques dynasties se succédant en Grèce, combien de dizaines de Jimmy Carter, Bill Clinton, Margaret Thatcher, Felipe Gonzalez, José Maria Aznar et autres Gerhard Schröder se sont vu délivrer un aller simple au lendemain d’une défaite électorale ? Sans compter ceux qui ont devancé l’appel sous la pression de leur parti : […] Ailleurs, on congédie au premier revers national (quand on ne l’anticipe pas), ici, on congèle, en attendant des jours meilleurs. »

Que la mémoire peut être sélective par moment … prenons des exemples par pays si vous le permettez :

George H. W. Bush
George H. W. Bush

Les États –Unis : La candidate malheureuse à la primaire démocrate de 2008, Hillary Clinton s’apprête à se relancer dans la course en 2016 … mais ce n’est pas une exception… Peut on oublier que Richard Nixon élu président en 1968 avait été battu par Kennedy en 1960 et avait été Vice président en 1956 ! Georges H. W. Bush élu en 1988 avait été battu aux primaires républicaines de 1980… D’ailleurs en 1988 il battait Michael S. Dukakis qui avait lui-même déjà été battu à la primaire démocrate de 1980 !

Le Président Johnson est battu au congrès en 1937 et n’est finalement élu sénateur qu’en 1948. Battu par Kennedy à la convention démocrate en 1959 il attendra la mort du président pour accéder au poste suprême. Aux États-Unis ils ont même leur candidats récurrents comme Jesse Jackson battu deux fois de suite aux primaires démocrates en 1984 et 1988. Mitt Romney sera candidat aux primaire en 2008 et à la présidentielle en 2012 et l’actuel Ministre des affaires étrangères d’Obama n’est autre que John Kerry battu par George W. Bush en 2004…

La différence entre la France et les Etats-Unis c’est que là bas on ne peut pas cumuler les mandats… on est pas Sénateur et Gouverneur et quand on se lance dans la course aux élections présidentielles on abandonne souvent tous ses mandats par anticipation… En 2006, Mitt Romney ne se représente pas comme Gouverneur du Massachusetts pour pouvoir candidater à l’investiture républicaine pour les présidentielles … sans succès. En France, en 2012 , 7 des 10 candidats à l’élection présidentielle avaient un autre mandat… juste au cas où …

Sir Winston Churchill
Sir Winston Churchill

On pourrait continuer pendant des heures ce petit jeu … Au Royaume-Uni Winston Churchill fut au gouvernement de manière quasi constante de 1910 à 1922 puis à nouveau de 1924 à 1929 jusqu’à une défaite historique pour le parti conservateur… Le voici néanmoins Premier ministre de 1940 à 1945 avant de subir à nouveau une terrible défaite alors même que la guerre n’est pas terminée … mais qu’importe devinez qui est de retour au 10 Downing street en 1951 et jusqu’en 1955 ? Churchill qui fut ministre de l’intérieur 45 ans plus tôt et qui est revenu deux fois d’entre les morts de la politique britannique ! On pourrait parler d’Harold Wilson Premier ministre de 1964 à 1970, battu aux élections législatives et de retour au pouvoir dès 1974 ! Et je finirai avec nos amis Stanley Baldwin (parti conservateur) et Ramsay MacDonald (parti travailliste) qui se succèdent alternativement avec 5 gouvernements et majorités distincts entre 1922 et 1937….

Le coming back politique serait donc une exception française ? On en parlerait bien avec Benazir Bhutto, premier ministre Pakistanaise de 1988 à 1990 puis de 1993 à 1996, assassinée en 2007 alors qu’elle s’apprêtait à reprendre le pouvoir … On en parlerait bien aussi avec le populiste Juan Domingo Peron, président argentin de 1946 à 1955 puis de 1973 à 1974… Il y aurait aussi autour de la table Indira Gandhi premier ministre indienne de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984, ou encore Chavez qui rate son coup d’Etat en 1992 mais est élu en 1998 jusqu’en 2012 …

Oui bien sur … une exception française comme quoi le nombril est la chose qu’on regarde le mieux même quand on travaille au « Monde » …

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