Le rêve fané des souverains hachémites : de Talal à Hussein, le dernier espoir de la dynastie (5)

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Fayçal, fils de l’ambitieux et malchanceux Hussein Ibn Ali (1), avait perdu le trône de Syrie mais conquis la très glorieuse couronne mésopotamienne en devenant roi d’Irak, pays qu’il sut conduire avec patience jusqu’à l’indépendance (2). Mort d’une crise cardiaque à 48 ans, il laissait le trône à son fils Ghazi, jeune prince autoritaire et ambitieux de 21 ans qui mourra de manière inattendue et opportune d’un point de vue britannique 6 ans plus tard quand éclate la seconde guerre mondiale. Son fils, Faycal verra ses rêves et sa vie s’éteindre dans une rafale de pistolet automatique qui emporte toute la famille royale le 14 juillet 1958 (3).Pendant ce temps du côté de la Jordanie Abdallah, oncle du dernier roi d’Irak, poursuit son œuvre d’un large royaume grâce à une politique d’agent double faisant à la fois la guerre à Israël mais négociant avec l’Etat Juif ses nouvelles frontières. Un double jeu qui mène à son assassinat à Jérusalem le 20 juillet 1951 (4).

Abdallah de Jordanie s’éteint dans les bras de son petit fils le jeune prince Hussein, 16 ans, sur les marches de la mosquée Al-Aqsa dans l’étouffant été 1951. Il a 69 ans et laisse un royaume agrandi mais politiquement fragilisé par la présence de très nombreux réfugiés palestiniens et une opposition farouche des nationalistes arabes à sa famille. Le roi Abdallah n’avait jamais totalement abandonné la référence à l’unification hachémite, quitte à se restreindre dans un premier temps en pensée au sous-ensemble formé par les Jordaniens et les Palestiniens, après la guerre de 1948. Même cette vision limitée devait se heurter durement au mur de la réalité, en raison des aspirations identitaires des Palestiniens eux-mêmes et des oscillations de la géopolitique israélienne, souvent tentée par le dépeçage de la Jordanie ou l’installation sur son territoire d’un Etat purement palestinien, et donc par le renversement de la monarchie. Au départ, les Britanniques n’avaient d’ailleurs aucune vision géopolitique claire de l’avenir de la Transjordanie. Sir Alec Kirkbride, le premier ambassadeur de Londres à Amman, n’allait-il pas jusqu’à dire que la Transjordanie constituerait « une réserve de terres pour servir au recasement des Arabes lorsque le Foyer national juif de Palestine serait réalisé » ?

Le Roi Talal
Le Roi Talal

Talal le réformateur éphémère

C’est l’héritage qu’il laisse à son fils aîné, le prince Talal, né à La Mecque en 1909, il a déjà 42 ans quand il monte sur le trône et une solide expérience militaire. Diplômé de l’académie royale militaire de Sandhurst en 1939, il participe aux combats de la seconde guerre mondiale. Il est proclamé roi le 5 septembre 1951 et inscrit son action dans le champ de la sécurisation du régime en développant deux politiques complémentaires : il poursuit les réformes constitutionnelles par la rédaction de la constitution du 1er janvier 1952, qui fait suite à celle de 1928. Deux chambres constituent l’Assemblée : le Sénat, dont les membres sont nommés par le roi et la Chambre des députés, dont les membres sont élus. Sur la scène internationale il fait mine de se rapprocher des autres Etats arabes pour apaiser l’opposition intérieure et maintenir l’unité de son royaume.

On sait très peu de chose du roi Talal, les biographies officielles étant lapidaires à son propos. Bel homme, sportif à l’allure altière et au caractère calme il disparait en quelques mois de la scène politique étant déposé par le Parlement du fait « d’une santé mentale fragile ». Il est souvent expliqué que le souverain souffrait de schizophrénie. Le 11 août 1952 il est déposé et son fils Hussein le remplace à la tête du royaume, comme régent jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de la majorité. Il est couronné roi le 2 mai 1953. Il a tout juste 18 ans. Talal mourra à Istanbul en 1972 sans jamais plus paraitre publiquement.

Hussein, Roi à 18 ans

Quand Hussein monte sur le trône à 18 ans, il rejoint son meilleur ami et cousin Fayçal d’Irak dans le club privilégié des souverains hachémites. Les deux jeunes hommes ont fait leurs études ensemble et sont assez inséparables. Une amitié et une loyauté jamais démenties jusqu’à l’assassinat du roi d’Irak par les soldats qu’il envoyait sauver le trône d’Hussein.

Hussein de Jordanie
Hussein de Jordanie

Hussein de Jordanie est personnellement l’allié de l’Angleterre. Comme son grand-père il sait qu’il n’a aucun intérêt à fragiliser cette alliance et cherche l’équilibre entre des positions pro-occidentales vitales à la survie de son régime et les penchants révolutionnaires et panarabistes de la population. A la différence de l’Irak, la Jordanie a développé des institutions semi démocratiques et c’est au Parlement que l’opposition nationaliste s’exprime avec le plus de virulence par la bouche de son leader palestinien Suleiman Naboulsi. L’entente est impossible entre les deux hommes. En 1953, des commandos palestiniens installés en Jordanie font des incursions en Israël. En retour l’armée de l’Etat Juif les pourchasse en Jordanie faisant parfois de nombreuses victimes civiles. Alors que les nationalistes souhaiteraient que l’armée jordanienne « la Légion arabe » protège les combattants palestiniens, le roi lui ordonne de les pourchasser pour supprimer la cause des incursions israéliennes.

Avec la crise du Canal de Suez et la victoire morale de Nasser en 1956, la situation politique est intenable pour Hussein et il prend le premier des très nombreux grands virages politiques de son règne en limogeant le général britannique qui dirigeait l’armée et en le remplaçant par un général nationaliste Ali Abu Nuwar. Il propose même son soutien militaire à Nasser dans un coup de bluff improbable et après les élections d’octobre 1956, il pousse le vice jusqu’à nommer Premier ministre Souleiman Naboulsi qui vient de faire campagne en faveur de l’abolition du régime monarchique.  En fait le roi est aux abois et sa couronne ne tient plus qu’à un fil. Il laisse le soin à l’ami du peuple de calmer les ardeurs de ce dernier et de réprimer les émeutes nationalistes. Moins d’un an plus tard il le prend de vitesse dans un nouveau retournement. Le 10 avril 1957, il limoge Suleiman Nabulsi et désigne le modéré Said al Mufti. Trois jours plus tard, alors que le gouvernement n’est pas encore composé, le général Ali Abu Nuwar adresse un ultimatum masqué au nouveau Premier ministre laissant entendre qu’aucun gouvernement ne pourra être désigné sans son accord personnel. La rumeur de l’assassinat du roi Hussein se répand dans la capitale. Le roi prend alors son général sous le coude et décide de se montrer. Sur le chemin de la base militaire où il est censé avoir été assassiné, il croise un bataillon qui l’acclame et se propose de lyncher le général indélicat. Ce dernier obtient in extremis la protection royale avant de fuir à l’étranger. Hussein passe le reste de la journée au milieu de son armée. Ayant démontré sa puissance de frappe il désigne un ami personnel Premier ministre, proclame le couvre feu et interdit les partis politiques nationalistes. C’est le début d’un nouveau régime autoritaire en Jordanie.

Faycal avec Hussein de Jordanie
Faycal avec Hussein de Jordanie

En 1958 les deux plus grands ennemis de Hussein s’unissent au sein de la République Arabe Unie : l’Égypte de Nasser, et la Syrie de Shukri al-Kuwatli. Pour faire face à cette menace les deux derniers souverains hachémites unissent leurs forces. Hussein obtient en effet l’aide et le soutien de son cousin Fayçal II d’Irak. Le 14 février la Jordanie et l’Irak annoncent leur union au sein de la Fédération arabe d’Irak et de Jordanie avec à sa tête Fayçal II qui malgré son jeune âge est l’aîné des souverains de la famille. Cette fédération ne dura finalement que cinq mois. En effet, au Liban, le président pro occidental Camille Chamoun  a refusé de rompre les relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et la France lors de la crise de Suez. La communauté musulmane a alors poussé le gouvernement à rejoindre la République arabe unie de Nasser, ce que refuse catégoriquement la communauté maronite chrétienne. Les manifestations se transforment en émeutes et en attentats à la bombe et en juin 1958 éclate une guérilla dans la montagne entre loyalistes et insurgés qui s’étend jusqu’à la Jordanie. Le roi Hussein est débordé par les troubles et appelle alors à l’aide son cousin irakien qui donne l’ordre au général Abdul Karim Qasim de diriger l’armée  vers la Jordanie … On le sait le général félon préféra massacrer la famille royale. Hussein est désormais le dernier souverain hachémite.

A défaut de l’armée irakienne Hussein, bouleversé par la mort de son cousin appelle à l’aide les Etats-Unis qui viennent garantir la sécurité du régime. Une présence et un soutien qui ne se démentiront plus jamais faisant de la Jordanie le plus fidèle allié des américains dans la région jusqu’en 1990.

Hussein de Jordanie du roi démocrate aux massacres du Septembre noir

Dans les années 60 Hussein se découvre un nouvel ennemi acharné en la personne de Yasser Arafat, patron du Fatah composante principale de l’OLP. Cette dernière a été créée le 28 mai 1964 à Jérusalem et est issue de l’union du. Fatah, du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). A sa tête on retrouve Ahmed Choukairy dont le programme se résume en une phrase : « jeter les Juifs à la mer ». En 1969, Yasser Arafat prend officiellement la tête de l’organisation, bien qu’il la dirige dans les faits depuis déjà deux ans. Il lui donne une orientation plus militaire que politique, faisant de l’OLP une armée de guérilla contre Israël et tous ceux qui pourraient lui être favorable dont le roi Hussein de Jordanie.

Le problème c’est que pour l’OLP, la Palestine regroupe les territoires israéliens mais également la ville de Jérusalem et la Cisjordanie qui sont alors territoires jordaniens. La revendication est donc inacceptable pour Hussein. Les choses se compliquent encore en 1967. Du 5 au 10 juin de cette année la Syrie, l’Irak et l’Égypte décident de partir en guerre contre Israël. Hussein qui a signé un accord de défense avec Nasser quelques jours plus tôt est contraint de participer au conflit. Cette fois pas de négociations secrètes avec Israël comme son grand père l’avait fait. Si Israël frôle la défaite par KO, cela ne dure qu’un temps et très rapidement l’état juif reprend le dessus et parvient à conquérir notamment Jérusalem et la Cisjordanie. En quelques jours, Hussein perd pratiquement tous les gains territoriaux de son grand père.

Septembre noir
Septembre noir

L’OLP s’installe à Amman, et les camps palestiniens servent au recrutement des combattants. Ces derniers mènent des attaques contre Israël, qui riposte par des représailles contre la Jordanie. Cette situation suscite des heurts entre la Jordanie et les Palestiniens, qui se poursuivent jusqu’en 1970. Si le roi Hussein laisse, dans un premier temps, circuler librement les forces armées palestiniennes et se montre assez tolérant avec l’OLP, il prend conscience du danger intérieur que Arafat fait peser sur son régime et sa couronne. La pression monte mais le roi cède à chaque revendication palestinienne. Pour autant, sous l’influence grandissante du FPLP de Georges Habache, l’OLP se radicalise et multiplie les attentats au cours de l’été 1970. Le 9 juin 1970, le roi Hussein échappe à une tentative d’assassinat et les prises d’otages se multiplient le FPLP exigeant la démission de Nasser Ben Jamil, Commandant en chef de l’armée et oncle du roi, ainsi que de Zaïd Ben Chaker, chef de la troisième division blindée. Le roi cède mais ce sera la dernière fois. Alors qu’il cherche à reprendre l’initiative dans la recherche d’un accord israélo-arabe, il se heurte au rejet du plan Rogers par l’OLP qui menace dorénavant ouvertement le pouvoir hachémite. Le 1er septembre 1970, le roi échappe une nouvelle fois à un attentat contre sa personne et le 6 septembre, le FPLP parvient à détourner trois avions de ligne vers la ville de Zarka au nord du pays dont l’aéroport devient une « zone libérée ». Le 17 septembre, l’OLP appelle à la grève générale, et la tension est à son comble. Georges Habache déclare : « Tout ce que nous voulons, c’est combattre Israël et rien d’autre. Mais le régime jordanien considère que notre seule présence dans le pays représente pour lui un danger (…) Pour nous, le roi Hussein est un dirigeant réactionnaire, chef d’un État réactionnaire et donc un obstacle. Et pour réussir notre révolution, nous devons supprimer cet obstacle »

Le roi décide d’en finir avec l’OLP et sa réaction sera l’une des plus violentes que connaitra la résistance palestinienne dans toute son histoire. Le 16 septembre, il décrète la loi martiale et dès le lendemain l’artillerie jordanienne encercle les camps de réfugiés palestiniens et les bâtiments officiels de l’OLP. Elle les bombarde sans discontinuer pendant 10 jours. L’armée investit les ruines, les rase et poursuit les survivants pour les massacrer jusqu’au dernier. Certains palestiniens n’auront d’autres choix que de passer la frontière israélienne et de demander la protection de l’Etat juif pour éviter une mort certaine alors que les autres trouvent refuge au Liban. Personne ne connait avec précision le nombre de victimes. Les autorités jordaniennes reconnaissent 3 500 morts contre 10 000 selon l’OLP qui assure avoir décompté par ailleurs 110 000 blessés.

Face à une telle violence la Syrie mobilise son armée et menace d’envahir la Jordanie mais là encore c’est l’alliance entre les Hachémites et Israël qui se dévoile. L’aviation israélienne survole les lignes de blindés syriens signifiant à Damas que l’Etat Juif interviendrait immédiatement en cas d’attaque contre le roi Hussein. L’armée syrienne fait demi-tour, abandonnant les troupes d’Arafat à leur sort.

Traité de paix entre la Jordanie (Hussein) et Israël (Yitzhak Rabin) en 1993
Traité de paix entre la Jordanie (Hussein) et Israël (Yitzhak Rabin) en 1993

A compter de ce jour Hussein de Jordanie devient l’homme à abattre pour de nombreux palestiniens. Une organisation « résistante » pour les uns, « terroriste » pour les autres prendra le nom d’organisation « septembre noir » et assassinera le premier ministre jordanien Wasfi Tall en novembre 1971 avant de réalisé la prise d’otages des Jeux olympiques de Munich en 1972.

La même année Hussein décide de jouer l’apaisement. Il présente un plan de paix qui vise à créer un territoire palestinien en Cisjordanie formant un état fédéral avec la Jordanie… solution qui ne satisfait ni Israël ni les palestiniens et encore moins les autres états arabes qui voient d’un mauvais œil toute extension de l’autorité hachémite. Durant la guerre du Kippour en 1973, prenant acte de son isolement, Hussein se proclame neutre mais en 1974 il reconnait la légitimité de l’OLP. En 1980 il reçoit Yasser Arafat à Amman et le convainc de relancer le grand projet de Fédération jordano-palestinienne. Le 31 juillet 1988, devant le veto d’Israel et le soutien bien tiède des États-Unis, il finit par renoncer totalement et officiellement à toutes ses prétentions sur la Cisjordanie.

En 1990 et 1991 Hussein surprend encore une fois tout le monde en apportant sou soutien à l’Irak de Saddam Hussein contre les 34 états coalisés qui tente de le faire sortir du Koweït. Le roi Hussein est le seul dirigeant arabe à soutenir le discours nationaliste et panarabiste qu’il a passé pourtant sa vie à combattre. C’est d’abord un positionnement intérieur puisque sa population exulte et sa popularité explose en Jordanie mais aussi en Cisjordanie. Il se replace au cœur du jeu politique du Proche Orient. Ce qui lui permet de négocier puis signer un traité de paix historique avec Israël le 26 octobre 1994…

homme de retournement et de circonvolutions, Hussein de Jordanie, arrière petit fils de Hussein, le chérif de la Mecque qui rêvait de rassembler tous les arabes sous son autorité, s’éteint des suites d’un cancer le 7 février 1999. Seul survivant de la dynastie encore assis sur son trône, il laisse un royaume moderne et des institutions solides à son fils ainé Abdallah II

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