Quand les Verts tournent Rouges

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ecologie politique
l’écologie politique

Les dîners en ville vous donnent parfois l’occasion de flash-backs surprenants et non moins intéressants, c’est peut être là le premier bénéfice de la trentaine mourante, les souvenirs qui parfois commencent à vous assaillir sans prévenir. Il y a de cela quelques mois, j’étais confortablement installé dans un canapé de plus au cœur du XIème arrondissement quand son propriétaire me lâchait, insouciant, qu’il réfléchissait ou qu’il envisageait de voter à nouveau pour … Europe Ecologie Les Verts aux prochaines élections qui étaient alors municipales : stupeur et tremblements !

Depuis ce fameux mois de novembre 2013, Les Verts ne sont plus ce qu’ils étaient, ou ce qu’ils auraient pu être. L’écologie politique, à l’origine, c’est la volonté de mettre la défense de la nature au cœur de tous les projets politiques avec une idée simple : le progrès social et économique est vain s’il mène à la destruction de notre maison commune. Depuis 1974 et la candidature de René Dumont (Mouvement écologiste) à l’élection présidentielle, le mouvement écologiste a participé à tous les scrutins nationaux mais divisé entre le Mouvement d’écologie politique et l’association “Les Amis de la Terre” . Ce n’est pourtant qu’en 1982 que Les Verts font leur apparition déjà au travers d’une division. La même année, le Mouvement d’écologie politique (MEP) devient “Les Verts-Parti écologiste” alors que d’autres écologistes fondent “Les Verts-Confédération écologiste”. Il faut attendre deux ans, en 1984, pour que les deux mouvements fusionnent, prenant le nom de “Les Verts-Confédération écologiste-Parti écologiste”. On reconnait bien là l’incapacité incroyable des écologistes à trancher … c’est une tradition chez eux, ils additionnent les noms, pratique que l’on retrouvera plus tard avec la fondation du mouvement “Europe Écologie – Les Verts”.

Antoine Waechter
Antoine Waechter

A partir de 1986, Antoine Waechter s’impose comme le leader Verts au travers d’une formule  : « l’écologie politique n’est pas à marier ». Les Verts veulent défendre leur existence propre et l’originalité du projet renvoyant dos à dos gauche et droite. La stratégie semble fonctionner et en 1989 Les Verts obtiennent 11 % des voix aux élections européennes. Aux municipales de la même année, les listes écologistes s’enracinent dans les grandes villes dépassant la barre des 10 % à Strasbourg, Colmar,  Quimper, Besançon et Paris. L’écologie politique commence à sérieusement inquiéter la gauche et en 1992, année électorale dramatique pour la majorité socialiste, la région Nord-Pas-de-Calais bascule en faveur des écologistes avec l’élection de sa présidente Marie-Christine Blandin.  C’est le moment du rassemblement de la grande famille écolo Les Verts passant en 1993 un accord avec le mouvement Génération écologie fondé par Brice Lalonde, opposant historique à la ligne des Verts officielle et qui fut candidat écolo à la présidentielle de 1981 et surtout ministre de François Mitterrand de 1988 à 1992 . C’est la dernière fois que l’écologie politique réussira à montrer un visage uni … Voici qu’apparaît Dominique Voynet, une écolo mais à gauche toute …

Dominique Voynet
Dominique Voynet

Fille de profs, Dominique Voynet fait de brillantes études de médecine pendant 10 ans qui la mènent jusqu’au métier d’anesthésiste réanimatrice qu’elle n’exercera finalement que 4 ans de 1985 à 1989. Ce qui intéresse vraiment Dominique, c’est le militantisme : syndical à la CFDT, écologiste à l’Association belfortaine de protection de la nature, à Amnesty International et politique au sein du  Front de lutte antimilitariste (FLAM) et aux Amis de la Terre – France, l’association qui avait porté la candidature de Brice Lalonde en 1981. Très vite reconnue, Dominique Voynet et son look écolo des années 70 fait partie en 1984 des fondateurs des Verts. En 1991, elle devient députée européenne en remplacement d’un député démissionnaire. Dominique est une activiste pacifiste qui ne se reconnait pas dans la stratégie centriste de Waechter. Elle est née à gauche et son esprit politique ne peut prospérer que dans cette famille là. Dès lors, elle prend la tête de l’opposition interne à Antoine Waechter  et mène des frondes comme seuls les verts en sont capables jusqu’à le mettre en minorité en 1993. En novembre 1995, l’assemblée générale des Verts voit gagner avec 75 % des voix la motion de synthèse portée par Dominique Voynet, « Rassembler pour agir » : il y est notamment question « d’engager avec les forces de gauche une réflexion sur les conditions d’alliances politiques » en vue des échéances de 1998. Elle prend la tête du mouvement et fixe une règle claire : “l’écologie politique est le cœur de la gauche”. Ce changement de stratégie, et les fortes tensions qui s’ensuivent au sein du mouvement, entraîneront un an plus tard le départ d’Antoine Waechter, qui fonde son propre mouvement.

Depuis lors Les Verts sont les plus ou moins fidèles alliés du Parti socialiste. Grâce aux alliances qu’ils forment ils obtiennent des élus un peu partout, quitte à sacrifier l’ambition de la révolution écologiste. Faisons ainsi un tour d’horizon du pouvoir vert :

Eva Joly
Eva Joly

A l’Assemblée nationale on dénombre 17 députés Europe Écologie Les Verts. Tous, sans aucune exception, ont été investis en 2012 dès le 1er tour par le parti socialiste. A titre d’exemple Denis Baupin, député de la 10ème circonscription de Paris a obtenu aux élections législatives de 2012 42,9 % des suffrages exprimés et s’impose au 2nd tour avec 64,8 % des voix dans une circonscription rassemblant les 13 ème et 14 ème arrondissements, terres acquises à la gauche. A titre de comparaison, dans la même circonscription Eva Joly, un mois plus tôt obtenait au nom des Verts 4,2 % des suffrages loin derrière les 39,5 % de François Hollande qui, au 2nd tour gagne avec, ô surprise, 64 % des suffrages… Même quand ils font de très bons résultats, les Verts sont loin de s’approcher d’une potentielle victoire. Aux élections européennes de 2014, dans cette même circonscription, la liste Europe écologie Les Verts obtient 14,32 % des voix derrière la liste socialiste (22 %), celle de l’UMP  (17 %) et juste devant le Modem-Udi (12,5 %). Concrètement, dans cette circonscription, les Verts se situent entre 4,5 % et 14,5 % ce qui, en tout état de cause ne peut leur permettre d’emporter une élection législative, ni même d’espérer se maintenir au 2nd tour d’un tel scrutin.

Cécile Duflor, l'incarnation de l'étudiante écolo des années 90
Cécile Duflor, l’incarnation de l’étudiante écolo des années 90

En fait, sur les 17 députés, un seul a démontré par le passé sa capacité à s’imposer sans le soutien du PS au 1er tour, il s’agit de Noel Mamère, dans la 3ème circonscription de la Gironde… pour le reste l’ensemble de la représentation écologiste au Palais Bourbon est la conséquence directe (et malheureuse) du bon vouloir du Parti socialiste alors dirigé par Martine Aubry. à titre de comparaison, le Modem de François Bayrou est parvenu a faire élire deux députés sans aucun soutien de droite ou de gauche. L’écologie politique, moqueuse et souvent donneuse de leçon a ainsi un poids législatif comparable à celui du Modem avec pour variante que Bayrou fait quatre fois plus de suffrages à l’élection présidentielle.

Ainsi donc, en fait, le poids politique des Verts est anecdotique au niveau national mais leur capacité de nuisance est elle proportionnelle à l’idée que les socialistes se font de l’impact véritable des idées écolo sur leur propre électorat… C’est sur ce mythe fondateur que tout repose. Imaginez bien que l’accord pour les législatives de 2012 a été préparé sur la base des résultats (historiquement bons pour les écologistes) des européennes de 2009… entre temps Nicolas Hulot est reparti, Europe Ecologie a été digéré par Les Verts, les deux frères Cohn Bendit ont claqué la porte… ce n’est plus un accord mais une grande arnaque menée avec un talent indéniable par Cécile Duflot !

La députée de Paris peut être fière de son coup. Non seulement elle a extorqué une vingtaine de sièges (dont le sien) au Parti socialiste mais en plus elle est à l’origine de la plus grave crise politique de la gauche au pouvoir en brisant le lien majoritaire avec le Président le jour où celui décide de nommer Manuel Valls à Matignon. Pour Duflot qui prépare sa propre candidature aux présidentielles de 2017, c’est l’occasion en or : non seulement elle quitte le Gouvernement mais elle empêche ses amis d’y entrer. Peu à peu elle fixe au parti une ligne intransigeante qui le tire vers la gauche du Parti socialiste en vue d’une alliance avec le Front de Gauche de Mélenchon.

Mélenchon, Duflot, Aubry, Laurent
Mélenchon, Duflot, Aubry, Laurent

Les écologistes, le Front de gauche et Nouvelle Donne, le parti de Pierre Larrouturou, font ainsi campagne commune pour les élections départementales et se mettent à rêver d’une majorité alternative, à la gauche du Parti socialiste qui comprendrait les frondeurs, les Verts et le Front de gauche (PCF et PG). Cécile Duflot veut que les écologistes “participent à l’émergence d’une nouvelle force politique” tout en gardant quelques distances avec le fondateur du Parti de gauche tout en ouvrant grand ses bras : “J’ai nombre de désaccords avec Jean-Luc Mélenchon, explique-t-elle dans Libération (…) Mais sur l’écologie, il a bougé alors qu’il ne vient pas de cette histoire… J’espère que beaucoup d’autres vont suivre son chemin. Je pense à de nombreux socialistes qui s’interrogent”…

Parmi ces “autres”, il n’y a pas que les socialistes …. quitte à surprendre tout le monde,  c’est Olivier Besancenot lui même qui a appelé “les frondeurs, EELV et Jean-Luc Mélenchon à faire tribune commune pour résister” à la politique mise en place par le Gouvernement, dans le cadre d’une manifestation contre la loi Macron. Ce serait une première pour un mouvement d’extrême gauche qui refuse depuis toujours de s’allier avec d’autres mouvements même pour une simple manifestation.

Jean Vincent Placé
Jean Vincent Placé

C’est donc à marche forcer que les écologistes passent en l’espace de 30 ans d’un discours d’indépendance politique à celui d’une alliance avec l’extrême gauche… quitte à briser l’unité de la famille politique. En effet, les écologistes ne sont pas d’accord entre eux sur la stratégie Duflot, Jean-Vincent Placé qui fut l’un des plus fervents soutiens de Cécile Duflot dans sa prise du parti, déplore aujourdhui le “déplacement idéologique d’EELV vers l’extrême gauche”. Le sénateur souhaite que des membres de son parti – et probablement lui-même – entrent au gouvernement et rêve d’une alliance à gauche qui irait “des communistes modérés aux centristes, progressistes et humanistes”. Oui … le même Jean-Vincent Placé qui fustigeait en 2010 la volonté de Daniel Cohn Bendit d’ouvrir largement les porte d’Europe Ecologie… on a le droit de changer d’avis

Bref quoi qu’il en soit, la nouvelle stratégie des Verts-Rouges, ils doivent assumer leur décalage avec les français qui sont 60 % à souhaiter le retour des Verts au sein du Gouvernement mais surtout avec leurs sympathisants qui eux sont plus de 90 % à souhaiter la même chose… Ce qui est certains, c’est que peu à peu, le fossé se creuse entre les soutiens de Duflot et ceux de Placé. Jusqu’à ce que le mot “scission” devienne une rumeur persistante. Le camp Placé-Rugy multiplierait les contacts avec le centre et le PS, ainsi qu’avec le groupe Génération Ecologie. Une réunion est d’ailleurs prévue le 4 avril prochain à l’Assemblée… Ce sera le moment de tirer les conséquences de l’échec électoral de la stratégie politique de Cécile Duflot.

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