L’emprise, ou l’agonie républicaine

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à suivre avec Quinquennat

C’est un petit livre, de ces pages qu’on tourne en voulant croire qu’elle ne sont ou ne peuvent être que le fruit d’une imagination démentielle de l’auteur, en l’occurrence celle de Marc Dugain dont on avait tant aimé La Malédiction d’Edgar. Cette fois l’auteur abandonne l’histoire un peu glauque du fondateur du FBI pour se plonger avec une délectation macabre sur la politique française et les lambeaux de notre démocratie. Ne vous y trompez pas, l’Emprise est un ouvrage dangereux pour notre système politique. Il dresse un tableau crépusculaire des mœurs politiques propre à détourner n’importe quel électeur des isoloirs.

A l’origine,  L’Emprise devait être un scénario écrit sur commande, mais, vu l’ampleur du sujet, le roman s’est imposé et il devrait se décliner en trois volets : le premier L’Emprise sorti en 2014 et Quinquennat, le second en 2015.

L’ouvrage tourne autour d’un homme gris et sans saveur, Philippe Launay, grand favori des sondages en vue de la prochaine élection présidentielle. Au sein de son propre parti il affronte la concurrence de Lubiak, l’homme de toutes les démesures et turpitudes, ambitieux et vitupérant. Launay lui explique “si je rate mon premier mandat l’alternance se produira dans 5 ans pour 5 ans. Dans tous les cas tu devras attendre au minimum 10 ans si ce n’est pas 15 ou 20. Pour quelqu’un comme toi, dont la patience n’est pas la première qualité, c’est invivable. Je le comprends, sans l’ambition d’être le premier, inutile de s’engager en politique, autant faire gardien de musée. Je connais ton énergie, je connais ta force destructrice, je ne me fais aucune illusion. On se connaît depuis assez longtemps, on ne s’aime pas, mais on a fait plutôt du bon boulot ensemble jusqu’ici. Qu’est-ce que tu proposes ?»

Après avoir tenté d’imposer une primaire, Lubiak écrasé dans les sondages semble se résoudre à un compromis : un seul mandat pour Launay, et le poste de ministre de l’économie pour lui, histoire de préparer sa propre élection. Mais, avant cette “paix des braves”, Lubiak le corrompu par l’argent des Emirats tente le chantage politique et personnel …

L’histoire pourrait paraitre bien banale si ne s’y greffaient avec talent ces petits plus qui font froid dans le dos : l’utilisation politique des services secrets, la disparition douteuse d’un porte-conteneurs en partance pour la Chine et d’un syndicaliste un peu trop curieux d’Areva enfin d’Arlena, la société d’énergie nucléaire dont la charismatique patronne a été écartée au profit d’un homme du sérail et d’innombrables autres micro histoires tendues comme des fils le long du chemin qui mène à l’impuissance publique.

 Dugain parvient a offir un récit rythmé et efficace en adoptant pourtant une écriture dénuée de tout effet de manche. On n’y trouve pas, ne serait ce qu’une once de relief, un peu à l’image du déroulé de la série House of Cards …Il s’agit là du même réalisme, de la même violence, du même désespoir dans le théâtre d’ombres qu’est devenu la République.

Dans un entretien accordé à Gallimard Dugain explique : “L’imbrication classe politique-affairisme  a toujours existé, mais il y a une évolution récente, disons depuis… Poutine et Berlusconi, pour éviter de parler de la France. Aujourd’hui, ce sont les affaires qui mènent la politique, et non l’inverse. Certains, comme le personnage de Lubiak, font de la politique avec une seule idée : se servir du levier du pouvoir pour se créer un réseau de relations, faire du business avec des investisseurs et s’enrichir. C’est ainsi qu’un Poutine, arrivé les poches vides, dispose aujourd’hui d’une fortune qui se compte en milliards d’euros… En France, on se prend pour la grande démocratie qui donne des leçons au monde entier, mais la déférence envers le pouvoir reste telle que personne n’ose parler. Au point que certains journalistes en arrivent à dire que la seule façon d’exposer la réalité de ce qui passe dans notre classe politico-industrielle, c’est le roman, qui reste le seul mode d’expression à peu près inattaquable. C’est en remodelant la réalité à travers la fiction qu’on parvient à montrer le vrai nœud du pouvoir, entre les politiques, la grande industrie et les services secrets. Le jeu qui se passe entre eux est extrêmement trouble, inimaginable pour le grand public.  En même temps, je reste « gentil » dans ce roman par rapport à ce que j’ai appris, et il me resterait beaucoup à raconter…

Ainsi, toute ressemblance avec des personnes existantes n’est pas fortuite. Pour autant nous ne sommes pas là face à un roman à clé, en ce sens qu’il se contenterait de décalquer une situation connue, à charge pour le lecteur d’identifier les protagonistes de fiction dans la vie réelle. On retrouve du Mitterrand, du Chirac, du Sarkozy et même du Hollande dans Launay, et Lubiak. En fait, le plus important ici reste de constater froidement la manière dont les politiques ont abandonnés le pouvoir aux financiers dont ils sont en quelques sortes les laquais de luxe.

 

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